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Full text of "Génie du christianisme, ou beautés de la religion chrétienne"

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C  H.R  ISTIANISME. 


Se  trouve  à  Pu4ri  s  ^ 

Chez  MIGNERET,  Imprimeur,   rue  du  Sépulcre, 
Faubourg  t)aiut-Germain  ,  ]N'.°  28^ 

Et  à  Lyo iT ^ 

Chez    B  A  L  L  A  N  C  H  E ,   Père   et   Fils ,    Halles 
de  la  Grenelle. 


GENIE 

DU    CHRISTIANISME, 

o  u 

BEAUTÉS 

D    E 

LA   RELIGION    CH  B-ÉTIENNEj 

r  A  R 

François-Auguste    CHATEAUBRIAND. 

Chose  admirable!  la  reliji,ion  chrétienne,  qui  ne  semble  avoir 
d'objet  <jue  la  félicité  de  l'autre  vie,  fait  encore  notre 
boniieur  dans  celle-ci. 

Montesquieu,  Esprit  des  Loix ,  Liv.  XXIV,  cli.  III. 

TOME    SECOND. 

NOUVELLE      ÉDITION, 

A  V  EC      FIGURES. 


A    PARIS, 


DE  L'IMPRIMERIE  DE   MIGNERET, 

RUE     DU     SÉPULCRE,    F.    S.    G.    N.^    2.3. 


An  XL  — i8o3. 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/genieduchristia02chat 


GENIE 

DU    CHRISTIANISME, 
o  u 

BEAUTÉS 

DE  LA  RELIGION  CHRÉTIENNE. 


SECONDE  PARTIE. 

POÉTIQUE  DU  CHRISTIANISME, 


LIVRE     PREMIER. 

VUE     GÉlfÉRALE    DES     EPOPEES 
CHRÉTIENîfES. 


CHAPITRE    PREMIER. 

()ue  la  Poétique  du  Christianisme  se 
divise  en  trois  branches  ;  poésie,  beaux- 
arts  ,  littérature  :  que  les  six  livres  de 
cette  seconde  partie  traitent  spéciale^ 
ment  de  la  poésie, 

JLe  bonheur  des  élus  chanté  par  l'Homère 

cliré tien,  nous  mène  naturellement  à  parler 

2.  A 


i 


Livre  I. 


3  GENIE 

SPartie  n.  des  effets  du  cliristianisme  dans  la  poésie. 
Poétique  En  traitant  du  génie  de  cette  religion ,  com- 
_,  .  .        ment  pourrions-nous  oublier  son  influence 

Chnstia-  i 

nisiiie.  sur  Ics  lettres  et  sur  les  arts  ?  Influence  qui 
a  pour  ainsi  dire  changé  l'esprit  îiumain  , 
et  créé  dans  l'Europe  moderne  ,  des  peu- 
sénéiale  P^^^  tout  difFéreus  des  peuples  antiques. 
des  épopées  Les  Icctcurs  aimeront  peut-être  à  s'égarer 
sur  Oreb  et  Sinaï  ,  sur  les  sommets  de  l'Ida 
et  du  Taigète,  parmi  les  fils  de  Jacob  et  de 
Priam  ,  an*  milieu  des  dieux  et  des  bergers. 
Une  voix  poétique  s'élève  des  ruines  qui 
couvrent  la  Grèce  et  l'Idumée  y  et  crie 
de  loin  au  voyageur  :  «  Il  n'est  que  deux 
y>  belles  sortes  de  noms  et  de  souvenirs  dans 
33  l'histoire ,  ceux  des  Israélites  et  des 
35  Pélasges.  « 

Les  douze  livres  que  nous  avons  con- 
sacrés à  ces  recherches  littéraires  ,  compo- 
sent, comme  nous  l'avons  dit,  la  seconde 
et  troisième  partie  de  notre  ouvrage,  et 
séparent  les  six  livres  du  dogme  des  sis 
livres  du  culte. 

Nous  jetterons  d'abord  un  coup-d'œil  sur 


DU   CHRISTIANISME.       3 

îes  poënies,  où  la  religion  chrétienne  tient  Pattie  ir. 

la  place  de  la  mythologie ,  parce  que  l'épo-  Poétique 

pée  est  la  première  des  compositions  poéti-  ^j^^j  .^ 

ques.  Aristote,  il  est  vrai,  a  prétendu  que  le  nisme. 

poëme  épique  est  tout  entier  dans  la  tragé-  "~" 
die  5  mais  ne   pourroit-on  pas  croire ,  au 

,          ,         1                        .  Vae 

contraire  ,  que  c  est  le  drame  qui  est  tout  .  .    , 

■     1                                                 1  seneiale 


entier  dans  l'Epopée  ?  Les  adieux  d'Hector  des  épopées 
et  d'Andromaque  ,  Priam  dans  la  tente 
d'Achille ,  Didon  à  Carthage  ,  Enée  chez 
Evandre  ou  renvoyant  le  corps  du  jeune 
Pallas ,  Tancrède  et  Herminie ,  Adam  et 
Eve  ,  sont  de  véritables  tragédies  ,  où  il  ne 
manque  que  la  division  des  scènes,  etlenoni 
des  interlocuteurs.  D'ailleurs,  n'est-ce  pas 
même  Y  Iliade  qui  a  donné  naissance  au 
drame  ,  comme  le  Margitès  à  la  comédie  ? 
Mais  si  Calliope  se  pare  de  tous  les  orne- 
mens  de  Melpomène ,  la  j^remière  a  des 
charmes  que  la  seconde  ne  peut  emprun- 
ter :  le  merveilleux,  les  descriptions ,  les 
épisodes ,  ne  sont  point  du  ressort  dra- 
matique. Toute  espèce  de  tons ,  même  le 
ton  comique ,   toute  harmonie   poétique  , 

A.. 


4  GENIE 

Partie  H.  depuis  la  lyre  jusqu'à  la  trompette ,  peu- 
Poétique  vent  se  faire  entendre  dans  l'Ejjopée. 
Christia-     L'Epopée  a  donc  des  parties  qui  manquent 


lusine. 


Livre  I. 


au  drame  j  il  demande  donc  un  talent  plus 
universel  j  il  est  donc  une  œuyreplus  com- 
plète que  la  tragédie.  En  elFet,  on  pourroit 
généiaie      supposer  ,   avcc    quelque   vraisemblance  ^ 
<ies  épopées  qu'il  est  moins  difficile   de  faire  les  cinq 

cliictienncs  ^         ,,  ^.^  ,.  .  ,  ,         , 

actes  d  un  OEdipe  -  roi  ;,  que  de  créer  les 
vingt-quatre  livres  d'une  Iliade  :  autre  est 
de  produire  un  ouvrage  de  quelques  mois 
de  travail 5  autre  d'élever  un  monument  qui 
demande  les  labeurs  de  toute  une  vie. 
Sophocle  et  Euripide  étoient ,  sans  doute  ^ 
de  beaux  génies  j  mais  ont-ils  obtenu  dans 
les  siècles  cette  admiration  ,  cette  hauteur 
de  renommée ,  dont  jouissent  si  justement 
Homère  et  Virgile  ?  Enïin ,  si  le  drame  est 
la  première  des  compositions ,  et  que  le 
poëme  épique  ne  soit  que  la  seconde,  com- 
ment se  fait-il  que  depuis  les  Grecs  jusqu'à 
nous  ,  on.  ne  compte  que  cinq  Epopées  , 
deux  antiques  et  trois  modernes  ,  tandis 
qu'il  n'y  apas  de  nations  qui  ne  se  vantent 


DU    CHRISTIANISME.        5 

de  posséder  ime  foule  d'excellentes  tra-  Tartib  it: 

gédieS  ?  Poétlqua 


CHAPITRE     II. 


du 

jChvistia- 

nisme. 


p^ue  générale  des  poënies  oh  le  Tnervell-     livre  l. 
leuac  du  chi^lstianisme  remplace  la  my-        y„e 
thologle.  L'Enfer  du  Dante,  la  Jérusa-     générale 

des  épopées 
lein  délivrée,  ehrétiennea 

Jl  OSONS  d'abord  quelques  principes. 

Dans  toute  Epopée  ,  les  hommes  et  leurs 
passions  sont  laits  pour  occuper  la  première 
et  la  plus  grande  place. 

Ainsi  tout  poëme  où  une  religion  est 
employée  comme  sujet  et  non  comme  ac^ 
cessoire  ,  où  le  merveilleux  est  \ejbnd  et 
non  Y  accident  du  tableau ,  péclie  essen- 
tiellement par  la  base. 

Si  Homère  et  Virgile  avoient  établi  leurs 
scènes  dai^s  l'Olympe,  il  est  douteux,  malgré 
tout  leur  génie  ,  qu'ils  eussent  pu  soutenir 
jusqu'au  bout  l'intérêt  dramatique.  D'après 
cette  remarque  ,  dont  il  est  difficile  de  con- 
tester la  justesse^  il  ne  iàiit  plus  attribuer  au 


Livre    I. 


cluétieiines 


6  GENIE 

Partie  IF.  christianisme  la  langueur  qui  règne  dans 
Poétique     les  poënies ,    dont  les  principaux  person- 
Ciuistia-    ^^g^s  sont  des  êtres  surnaturels  :  cette  lan- 
iiisrne.      gueur  tient  au  vice  même  de  la  composi- 
tion.   Nous  verrons  ,    à   l'appui  de   cette 
vérité  j  que  plus  le  poëte  ,  dans  l'Epopée  , 
cénéiaie     g^rde  uu  justc  milieu  entre  les  choses  divi- 
«les  épopées  nes  et  les  choses  humaines ,  plus  il  devient 
divertissant ,    pour     parler   comme    Des- 
préaux. Divertir,  afin  ^ enseigner  ,  est  la 
première  qualité  requise  en  poésie. 

Sans  rechercher  quelques  poèmes  écrits 
dans  un  latin  barbare ,  le  premier  ouvrage 
qui  s'ofiire  à  nous ,  est  la  divina  comedia 
du  Dante.  Les  beautés  de  cette  production 
bizarre  ,  découlent  presqu'entièrement  du 
christianisme  ^  ses  défauts  tiennent  au  siècle 
et  au  mauvais  goût  de  l'auteur.  Dans  le 
pathétique  et  dans  le  terrible  ,  le  Dante  a 
peut-être  égalé  les  plus  grands  poètes.  Son 
ouvrage  étant  de  nature  épisodique ,  sou- 
tiendroit  mal-aisément  une  analyse  régu- 
lière :  nous  reviendrons  sur  les  détails. 
Il  n'y  avoit  dans  les  temps  modernes  que 


chrétiennes 


DV    CHRISTIANISME.        7 

deux  beaux  sujets  de  poëme  épicj^ue ,   les  Partie  11. 

Croisades  et  la  découverte  du  Nouveau-  Poétique 

Monde  :  M.  de  Malfilâtre  se  proposoit  de  cinistia- 

chanter  la  dernière.  Les  Muses  regrettent       nisme. 

encore  cpie  ce  jeune  poëte  ait  été  surpris       """ 

par  la  mort ,  avant  d'avoir  exécuté  son 

.  .  .  .  Vue 

dessein.    Tauteibis  ce  sujet  a ,    pour    un     générale 

Français  ^  le  défaut  d'être  étranger.  Or  ,  «les  épopées 
c'est   un  autre  principe   de  toute  vérité  , 
qu'il  faut  travailler  sur  un  fonds  antique  , 
ou  que,  si  l'on  clioisit  une  histoire  moderne, 
il  faut  toujours  clianter  sa  nation. 

Les  Croisades  raj)pelient  la  Jérusalem. 
Délivrée  :  ce  poëme  est  un  modèle  j>arfàit 
de  composition.  C'est  là  qu'on  peut  appren- 
dre à  mêler  les  sujets  sans  les  conlbndre  : 
l'art  avec  lequel  le  Tasse  vous  transporte 
d'une  bataille  à  une  scène  d'amour  ,  d'une 
scène  d'amour  à  un  conseil ,  d'une  proces- 
sion à  un  palais  magique  ,  d'un  j^alais 
magique  à  un  camp  ^  d'un  assaiit  à  la  grotte 
d'un  solitaire ,  du  tumulte  d'une  cité  assiégée 
à  la  cabane  d'un  pasteur 5  cet  art,  disons- 
nous  ,  est  tout  admirable.  Le  dessin  des 


8  GENIE 

Partie  II.  caractèrcs  n'est  pas  moins  savant  :  laféro- 
Poétique  cité  d'Argant  est  opposée  à  la  générosité 
_,  \" .       de  Tancrède  ,  la  grandeur  de  Soliman  à 

Chnstia-  '  o 

nisine.      l'éclat  de  Renaud  ,  la  sagesse  de  Godefroi 

■~"      à  la  ruse   d'Aladin  ;   il  n'y  a  pas  jusqu'à 

riiermite    Pierre   (  comme    l'a    remarqué 

Vue 

ecnéiaie     ^-  ^^  Voltaire  ) ,  qui  ne  fasse  un  beau  con- 
tics  épopées  tj-aste  avec  l'enchanteur  Ismen.  Quant  aux 

clii  éticimes     ,.  ,  .  .  , 

lemmes  ,  ia  coquetterie  est  peinte  dans 
Armide,  la  sensibilité  dans  Herminie ,  Fin- 
dilFérence  dans  Clorinde.  Le  Tasse  eût  par- 
couru le  cercle  entier  des  caractères  de 
femmes  ,  s'il  eût  représenté  la  mère.  Il  faut 
peut-être  chercher  la  source  de  cette  omis- 
sion dans  la  nature  de  son  talent  qui  avoit 
plus  d'enchantement  que  de  vérité,  et  plus 
d'éclat  que  de  tendresse. 

Homère  semble  avoir  été  particulière- 
ment doué  de  génie  ,  Virgile  de  sentiment, 
le  Tasse  d'imagination.  On  ne  balanceroit 
plus  sur  la  place  que  le  poëte  italien  doit 
occuper,  s'il  avoit  une  seule  de  ces  grâces 
rêveuses  ,  qui  rendent  si  doux  les  soupirs 
du  Cygne  de  Mantoue  \  car  il  lui  est  très- 


cuieliennes. 


DU    CHRISTIANISME.        9 

supérieur  clans  les  caractères,  les  batailles,  Partie  il 
et  la  composition.  Mais  le  Tasse  est  près-     Poétique 
que  toujours   faux  quand  il  fait  parler  le     ciuistia- 
cœur;  et  comme  les  traits  de  l'ame  sont  les       nisme. 
véritables  beautés ,  il  demeure  nécessaire-       """ 

,  ,      ,  r.       .,  Livre  I.. 

ment  au-dessous  de  Vir2;ile. 

\  lie 

Au  reste  ,  si  la  Jérusalem  a  une  Heur  de  „énéiale 
poésie  exquise^  si  l'on  y  respire  l'âge  tendre ,  ^-^  épopées 
l'amour  et  les  déplaisirs  du  grand  homme 
infortuné  ,  qui  soupira  ce  chef-d'œuvre 
d,ans  sa  jeunesse,  on  y  sent  aussi  les  défauts 
d'un  âge  qui  n'étoit  pas  assez  mûr  pour  la 
liante  entreprise  d'une  Epopée.  L'octave 
du  Tasse  n'est  presque  jamais  pleine ,  et 
son  vers ,  souvent  trop  vite  fait ,  ne  peut 
être  comparé  au  vers  de  Virgile ,  cent  fois 
retrempé  au  feu  des  Muses.  Il  faut  encore 
remarquer  que  les  idées  du  Tasse  ne  sont 
pas  d'une  aussi  belle  famille  que  celles  du 
poëte  latin.  Les  ouvrages  des  anciens  se 
font  reconnoître  ,  nous  dirions  presqu'à 
leur  sang:  C'est  moins  chez  eux ,  ainsi  que 
parmi  nous ,  quelques  pensées  éclatantes  , 
au  milieu  de  beaucoup  de  choses  commu-- 


lo  GENIE 

Partie  II.  nes ,  qu'une  belle  troupe  de  pensées  qui  se* 

Poétique  Conviennent  et  qui  ont  toutes  comme  un 

Christia-  ^^^  ^^  parenté  -,   c'est  le  groupe  des  enfans 

nisme.  de  Niobé,   nuds,  simples,  pudiques,  rou- 

— "  gissans  ,   se  tenant   par   la  main  avec  un 

LlVRK     I.  ,  .  , 

doux  sourire  ,  et  portant ,  pour  seul  orne- 
Vue  1     ri  1  A 

tienéiaie     "^^ut ,  uuc  couronue  de  fleurs  sur  leur  tête. 
(•es  épopées       D'après  la  Jérusalem  ,  on  sera  du  moins 

tliictienues         i  t      '    t  •  ,  r  •  i 

oblige  de  convenir  qu  on  peut  laire  quel- 
que chose  d'excellent  sur  un  sujet  chrétien. 
Et  que  seroit-ce  donc ,  si  le  Tasse  eût  osé 
employer  toutes  les  grandes  machines  du 
christianisme  ?  Mais  on  voit  qu'il  a  manqué 
de  hardiesse.  Cette  timidité  l'a  iorcé  d'user 
des  petits  ressorts  de  la  magie ,  tandis  qu'il 
pouvoit  tirer  un  parti  immense  du  tombeau 
de  J.  C.  qu'il  nomme  à  peine,  et  d'une 
terre  consacrée  par  tant  et  tant  de  prodi- 
ges. La  même  timidité  l'a  fait  échouer  dans 
son  Cie/.  Son  Enfer  a  plusieurs  traits  de 
mauvais  goût.  Ajoutons  qu'il  ne  s'est  pas 
assez  servi  du  Mahométisme ,  dont  les  rites 
sont  d'autant  plus  curieux ,  qu'ils  sont  peu 
connus.  Enfin,  ilauroit  dû  jeter  un  regard 


cliiéiieunes 


DU    CHRISTIANISME^      ii 

sur  rancieniie  Asie  ,   sur  cette   Egypte   si  Partie  ii. 
iàmeuse,   sur  cette  grande  Babylone  ,  sur     Poétique 
cette  superbe  Tyr  ,  sur  les  temps  de  Salo-     ci„.is,ia- 
mon  et  d'Isaïe.  Comment  la  Muse  a-t-elle      nisme. 
oublié  la  harpe  de  David  ,  en  parcourant       """ 
Israël  ?  N'entend-on  plus  ,  sur  les  sommets 
du  Liban  ,  la  voix  des  ombres  des  propliè-     «énéraie 
tes  ?  Ces  grands  fantômes  n'apparoissent-  des  épopées 
ils  pas  quelquefois  sous  les  Cèdres ,  et  parmi 
les  Pins  ?  Les    anges  ne   chantent-ils    plus 
sur  Golgotha ,   et  le  torrent  de  Cédron  a- 
t-il  cessé  de   gémir  ?    On   est  fâché  que  le 
Tasse  n'ait  pas  donné  quelque  souvenir  aux 
patriarches  :  le  berceau  du.  inonde  dans  un 
petit  coin  de  la  Jérusalem  ^  feroit  un  assez 
bel  elïèt. 

CHAPITRE     III. 

Paradis  perdu, 

vJn  peut  reprocher  au  Paradis  Perdu  de^ 
Milton ,  ainsi  qu'à  \ Enfer  du  Dante  ,  le 
défaut   dont  nous  avons   parlé  :    le  mer- 


13  GENIE 

Partie  II.   veilleux  est  le  Sujet  et  non  \3.  machine  dH 
Poétique     l'ouvrage  ',   mais  on  y  trouve  des  beautés 
supérieures  ,  qui  tiennent  essentiellemenE 


du 

Cliristia- 

nisme.       à  la  ba£«e  de  notre  relieion. 


Livre  I. 


L'ouverture  du  poëme  se  fait  aux  enfers  , 
et  pourtant  ce  début  n'a  rien  qui  choque 
o'iéraie     ^"^  règle  de  simplicité  prescrite  par  Aris- 
<ies  épopées  totc.  Pour uu  édifice  si  étonnant,  il  falloit 

chrétiennes  ..  ,  t       •  r        ^^•     . 

un  portique  extraordinaire  ,  aim  cl  intro- 
duire tout-à-coup  le  lecteur  dans  ce  monde 
inconnu  ,  dont  il  ne  devoit  plus  sortir. 

Milton  est  aussi  le  premier  poète  qui  ait 
terminé  l'Epopée  par  le  malheur  du  prin- 
cipal personnage ,  contre  la  règle  générale- 
ment adoptée.  Qu'on  nous  permette  de 
penser  qu'il  y  a  quelque  chose  de  plus 
intéressant,  de  plus  grave,  de  plus  sem- 
blable à  la  condition  humaine ,  dans  une 
histoire  qui  aboutit  aux  misères ,  que  dans 
celle  qui  va  finir  au  bonheur.  On  pour- 
roit  même  soutenir  que  la  catastrophe  de 
l'Iliade  est  tragique.  Car  si  le  fils  de  Pelée 
atteint  le  but  de  ses  désirs ,  toutefois  la 
conclusion  du  poëme  laisse  un  sentiment 


DU    CHRISTIANISME.      i3 

profond  de  tristesse  (  i  )  :  on  vient  de  voir  Partie  ir, 
leslîinérailles  dePatrocle,  Priam  rachetant     Poétuiue 
le  corps  d'Hector,  la  douleur  d'Hécube  et         ''". 

^  ^  Clinstia- 

d'Audromaque  au  bûcher  de  ce  héros  ,   et      nisme. 
l'on  apperçoit   dans  le   lointain   la   mort       "~~ 

d'Achille  et  la  chute  de  Troie.  ^"''^  ^• 
Le  berceau  de  Rome,  chanté  par  Virgile,       ,  -   , 

'  i  o       -^      gcnerale 

est  un  grand  sujet,  sans  doute  ;  mais  que  des  épopéps 

^i:  1,  ..  .  .  cillé  tieaueà 

curons  -  nous  d  un  poème   qui  peint   une 

(i)  Ce  sentiment  vient  peut-être  de  l'intérêt  qu'on 
prend  en  Hector.  Hector  est  autant  le  héros  du 
poëme  qu'Achille ,  c'est  le  grand  défaut  de  l'Iliade. 
Il  est  certain  que  l'amour  du  lecteur  se  porte  sur 
les  Troyens  ,  contre  l'intention  du  poëté  ,  parce 
qiie  les  scènes  dramatiques  se  passent  toutes  dans 
les  murs  d'Ilion.  Ce  vieux  monarque  ,  dont  le  seul 
crime  est  d'aimer  trop  un  fils  coupable  ;  ce  généreux 
Hector ,  qui  connoît  la  Hiute  de  son  frère  ,  et  qui 
cependant  défend  son  frère  ;  cette  Andromaque,  cet 
Astyanax,  cette Hécube,  attendrissent  tous  le  cœur, 
tandis  que  le  camp  des  Grecs  n'offre  qu'avarice  , 
perfidie  et  férocité.  Peut-être  aussi  le  souvenir  de 
l'Enéide  agit-il  secrètement  sur  le  lecteur  moderne  ; 
et  l'on  se  range  ,  sans  le  vouloir  ,  du  coté  des  héros 
chantés  par  Virgile. 


i/f  G  E  N  I  E 

Partie  II.  catastroplie  dont  nous  sommes  nous-méme9 
Poétique  les  victimes  ,  et  qui  ne  nous  montre  pas  le 
^,  .' .       fondateur  de  telle  ou  telle  société  ,  mais  le 

CliDStia-  •' 

iiisme.      père  du  genre  humain  ?  Milton  ne  vous 
■■""       entretient  ni  de  batailles ,  ni  de  jeux  funè- 
bres ,  ni  de  camps ,  ni  de  villes  assiégées  5 

Vue  •!  1  1  •  > 

...      il  se  contente  de  vous  retracer  la  première 

générale  1 

des  épopées  pensée  de  Dieu,  manifestée  dans  la  créa- 

claétiennes    .  •  i  i  ^  i  •  ^  '        J 

tion  du  monde,  et  les  premières  pensées  de 
l'homme  au  sortir  des  mains  du  Créateur  î 
Rien  de  plus  auguste  et  de  plus  intéres- 
sant que  cette  étude  des  premiers  mouve- 
mens  du  cœur  de  l'homme.  Adam  s'éveille 
à  la  vie  ',  ses  yeux  s'ouvrent  5  il  ne  sait  d'où 
il  sort.  Il  regarde  le  firmament  ^  par  un 
mouvement  de  désir  ,  il  veut  s'élancer  vers 
cette  belle  voûte ,  et  il  se  trouve  debout , 
la  tête  superbement  levée  vers  le  ciel.  Il 
touche  ses  membres  5  il  court ,  il  s'arrête  ; 
il  veut  parler  et  il  parle.   Il  nomme  natu- 
rellement tout  ce   qu'il  voit  ,    il  s'écrie  : 
te  O  toi  y  soleil,  et  vous  y  arbres  ,  forêts  ^ 
•y>  collines ,  'vallées ,  animaux  divers  !  33 
et  tous  les  noms  qu'il  donne  sont  les  vrais 


DU    CHRISTIANISME.      i5 

nomsdesctres.  EtpourquoiAdams'adrcsse-  ^^^^>tif.  ±i. 
l-il  au  soleil ,  aux  arbres  ?  Soleil .  arhrcs  .     ^'^'^"a"^ 

.         ,  du 

dit-il  j  savcz-vous  le  nom  clc  celui  qui  rn'a     chrisiia- 

créé  ?    Ainsi  le  premier    sentiment   que      nisme. 

riiomme  éprouve,  est  le  sentiment  de  l'exis-       '^~' 

Livre  I. 

tence  d'un  Etre  suprême  j  le  premier  besoin 

qu'il  manifeste ,  est  le  besoin  de  Dieu  î  Que     générale 

Milton  est  sublime  dans  ce  passaee  !  mais  ^^^^  «porees 

°  _      cillé  lie  nues 

se  fut-il  élevé  à  ces  grandes  pensées  ,   s'il 
n'eût  coiuui  la  véritable  religion  ? 

Dieu  se  manifeste  à  Adam ,  la  créature 
et  le  Créateur  s'entretiennent  ensemble  ; 
ils  parlent  de  la  solitude.  Nous  suppri- 
mons les  réflexions.  La  solitude  ne  vaut 
rien  à  l'homme.  Adam  s'endort ,  Dieu  tire 
du  sein  même  de  notre  premier  père  une 
nouvelle  créature ,  et  la  lui  présente  à  son 
réveil  :  «  la  grâce  est  dans  sa  démarche ,  le 
•y»  ciel  dans  ses  yeux,  et  la  dignité  et  l'amour 
3>  dans  tous  ses  inouvemens.  Elle  s'appelle 
33  la  femme  ;  elle  est  née  de  l'homme, 
35  L'iionnne  quittera  pour  elle  son  père  et 
53  sa  mère.  ^^  Malheur  à  celui  qui  ne  senti- 
roit  pas  là-dedans  toute  la  divinité  ! 


%6  G  È  N  î  Ë 

Pa-KTIE    II.  -j-  ..  .  \  1   r  1 

-L.e   poète    contmiie    a    développer    ceS 

jIh  grandes  vues  de  la  nature  humaine  ,  cette 

Chnstia-  sublime  raison  du  christianisme.  Le  carac- 

___  tere  de  la  femme  est  admirablement  tracé 

Livre  I.  claus  la  làtale  chute.  Eve  tombe  par  amour- 

Viie  propre  j    elle  se  vante  d'être  assez  fbi'te 

genevaie  pour  s'cxposcr  scule  ;    elle   ne  veut  pas 

des  épopées 

chiélicnnes    «qu'Adam  l'accompagne  dans  l'endroit  soli- 
taire ,  où  elle  cultive  des  Heurs  :  cette  belle 
créature,  qui  se  croit  invincible,  en  raison 
même  de  sa  fbiblesse ,   ne  sait  pas  qu'un 
'  seul  mot  peut  la   subjuguer.    L'Ecriture , 

qui  lait  un  si  bel  éloge  de  la  femme  forte  , 
nous  peint  toujours  la  femme  esclave  de 
sa  vanité.  Quand  Isaïe  menace  les  filles  de 
Jérusalem  :  Vous  perdrez ,  leur  dit-il ,  vos 
33  boucles  d'oreilles  ,  vos  bagues  ,  vos  bra- 
3>  celets  ,  vos  voiles.  3j  On  a  remarqué  ,  de 
nos  jours  ,  un  exemple  frappant  de  ce 
caractère.  Telles  femmes  ,  pendant  la  ter- 
reur, avoient  donné  des  preuves  multi- 
pliées d'héroïsme ,  de  qui  la  vertu  est  venue 
depuis  échouer  contre  un  bouquet  de 
fleurs,  une  fête  nouvelle.  Ainsi  s'explique 


Livre    I. 


DU    CHRISTIANISME.      17 

une  de  ces  grandes  et  mystérieuses  vérités  Partie  ir. 
cachées  dans  les  Ecritures  :  en  condamnant     Poéùque 
la  femme  à  enfanter  avec  douleur,  Dieu  lui  a     ciuistia- 
donné  une  force  invincible  contre  la  peine  ;      nisme. 
mais  en  même  temps,  et  en  punition  de  sa 
faute ,   il  l'a  laissée  fbible  contre  le  plaisir. 

Vue 

Aussi  Milton  appelle-t-il  la  femme  ^fair  de-     générale 
fect  of  nature f  «  beau  défaut  de  la  nature.  «  <^es  épopées 

T  .  ^         1  1  ••        A        T    •  chrétiennes 

JLa  manière  dont  le  poète  Anglois  a  con- 
duit la  chute  de  nos  premiers  pères,  mérite 
d'être  examinée.  Un  esprit  ordinaire  n'au- 
roit  pas  manqué  de  renverser  le  monde  , 
au  moment  où  Eve  porte  à  sa  bouche  le 
fi'uit  fatal  j  Milton  s'est  contenté  de  faire 
pousser  un  soupir  à  la  terre  ,  qui  vient 
d'enfanter  la  mort  5  on  est  en  effet  beau- 
coup plus  surpris ,  parce  que  cela  est  beau- 
coup moins  surprenant.  Quelles  calamités 
cette  tranquillité  présente  de  la  nature  ne 
fait-elle  point  entrevoir  dans  l'avenir  !  Ter- 
tullien  cherchant  pourquoi  l'univers  n'est 
point  dérangé  par  les  crimes  des  hommes , 
enapporte  une  raison  sublime  :  cette  raison^ 
c'est  la  PATIENCE  de  Dieu. 

2.  B 


LlVItE  I. 

Vue 


18  GENIE 

Partie  II.       LorsquG  la  mère  du  genre  humain  pré- 

Pùétique    sente  le  iruit  cle  science  à  son  époux ,  notre 

Chiisiia-     pi^emicr  père  ne  se  roule   point   dans  la 

iiisiiie.      poudre  ,  ne  s'arrache  point  les  cheveux , 

ne  jette  point  de  cris.  Un  tremblement  le 

saisit ,  il  reste  muet ,  la  bouche  entr'ou- 

.'"„,^     verte,  et  les  veux  attachés  sur  son  épouse. 

générale  >  j  l 

des  épopées  H  apperçoit  toute  l'énormité  du  crime  : 
'•  d'un  côté,  s'il  désobéit,  il  devient  sujet  à  la 
mort  5  de  l'autre  ,  s'il  reste  fidèle  ,  il  garde 
son  immortalité,  mais  il  perd  sa  compagne 
désormais  condamnée  au  tombeau.  Il  peut 
refuser  le  fruit ,  mais  peiit-il  vivre  sans 
Eve  ?  Le  combat  n'est  pas  long  :  tout  un 
monde  est  sacrifié  à  l'amour.  Au  lieu  d'ac- 
cabler son  épouse  de  reproches  ,  Adam  la 
console,  et  prend  de  sa  main  la  pomme 
fatale.  A  cette  consommation  du  crime , 
rien  ne  s'altère  encore  dans  la  nature  :  les 
passions  seulement  font  gronder  leurs  pre- 
miers orages  dans  le  cœur  du  couple  mal- 
heureux. 

Adam  et  Eve  s'endorment,  mais  ils  n'ont 
plus  cette  innocence  qui  rend  les  songes 


DU    CHRISTIANISME.      19 

léiiers.  Bientôt  ils  sortent  de  ce  sommeil  Partie  il 
agité,    comme  on  sortiroit  d'une  pénible     Poétique 
insomnie  i  as  frumunrest.^  C'est  alors  (lue     ^,  /V 
leur  péché  se  présente  devant  eux.  «  Qu'a-      nisme. 
35  vons-nous  fait ,  s^ccfie  Adam  ï  pour-       "~~ 

:>->  quoi  es-tu  nue  1  Couvrons-nous ,  de  peur 

,  •         7  '  T  Vue 

»  au  on  ne  nous  voie  dans  cet  état,  a^  l^e        ,   ,    , 

J-  générale 

vêtement  ne  cache  ]:)oint  une  nudité  dont  des  épopées 

on  s'est  apperÇU.  claétieunes 

Cependant  la  faute  est  connue  au  ciel , 
une  sainte  tristesse  saisit  les  an2;es  ;  mais 
that  sadness  mixt  with pity,  dld  not  aller 
their  bliss  ;  ce  cette  tristesse  mêlée  à  la 
■y»  pitié 3  n'altéra  pomt  leur  bonheur.  33  Mot 
chrétien  et  sublime  de  tendresse.  Dieu 
envoie  son  Fils  pour  juger  les  coupables  ; 
le  juge  miséricordieux  descend  j  il  appelle 
Adam  dans  la  solitude  :  35  Où  es-tu  ?  lui 
33  dit-il.  55  Adam  se  cache,  ce  —  Seigneur,  je 
33  n'ose  me  montrer  à  vous,  parce  que  je  suis 
33  nud.  —  Comment  sais-tu  que  tu  es  nud  ? 
33  Aurois-tu  mangé  du  fruit  de  science  ?  33 
• —  Quel  dialogue  !  cela  n'est  point  d'inven- 
tion humaine.   Adam  confesse  son  crime  5 

B.. 


20  GENIE 

Partie  u.  Dieu  pronoiice  la  sentence  :  «  Homme  !  tu 

Poétique     5,  mangeras  ton   pain   à  la  sueur   de   ton 

Chvistia-     ^'  front  j  tu  décllireras  péniblement  le  sein 

nisme.      jj  de  la  terre  ;  sorti  de  la  poudre,  tu  retour- 

"~"       53  neras  en  poudre.  —  Femme ,  tu  enfan- 

:>3  teras  avec  douleur.  5>  Voilà  l'iiistoire  du 

Vue 

aéuéiaie     genre  humain  en  quelques  mots.   Nous  ne 
tks  épopées  savons  si  le  lecteur  est  frappé  comme  nous  le 

cluétienues 

sommes  ;  mais  nous  trouvons  dans  cette 
scène  de  la  Genèse,  quelque  chose  de  si  ex- 
traordinaire et  de  si  grand,  qu'elle  se  dérobe 
à  toutes  les  explications  du  critique  3  l'ad- 
miration manque  de  termes ,  et  l'art  rentre 
dans  le  néant. 

Le  Fils  de  Dieu  remonte  au  ciel ,  après 
avoir  laissé  des  vêtemens  aux  coupal^les. 
Alors  commence  ce  fameux  drame  entre 
Adam  et  Eve  ,  dans  lequel  on  prétend  que 
Milton  a  consacré  un  événement  de  sa  vie , 
un  raccommodement  entre  lui  et  sa  première 
femme.  Nous  sommes  persuadés  que  les 
grands  écrivains  ont  mis  leur  histoire  dans 
leurs  ouvrages.  On  ne  peint  bien  que  son 
propre  cœur ,  en  l'attribuant  à  un  autre , 


Livre  I. 


DU    CHRISTIANISME,      2.1 

et  la  meilleure  partie  du  génie  se  compose  Partie  tt. 

de  souvenirs.  Poétique 

Adam  est  retiré   seul  pendant   la   nuit     christia- 
sous  un  ombrage  :  la  nature  de  l'air  est      nisme. 
changée^  des  vapeurs  froides ,  des  nuages 
épais  obscurcissent  les  cieux  j  la  foudre  a 
embrasé  des  arbres,  les  animaux  fuient  à     oénéraie 
la  vue  de  l'homme  ;  le  loup  commence  à  ^^^^  épopées 

Cil  retienne^ 

poursuivre  l'agneau ,  le  vautour  à  déchirer 
la  colombe.  Adam  tombe  dans  le  déses- 
poir 'f  il  désir  de  rentrer  dans  le  sein  de  la 
terre.  Mais  un  doute  le  saisit  :  s'il  avoit  en 
lui  quelque  parcelle  d'immortalité  ?  si  ce 
soufïle  de  vie  qu'il  a  reçu  de  Dieu  ne  pou- 
voit  périr  ?  si  la  mort  ne  lui  étoit  d'aucune 
ressource  ,  et  qu'il  fut  condamné  à  être 
éternellement  malheureux  ?  La  philoso- 
phie peut  -  elle  demander  un  genre  de 
beautés  plus  élevées  et  plus  graves  ?  Non- 
seulement  les  poètes  antiques  n'ont  pas 
fondé  un  désespoir  sur  de  pareilles  bases  j 
mais  les  moralistes  eux-mêmes  ont  à  peine 
quelque  chose  d'aussi  haut. 

Eve  a  entendu  les  gémissemens  de  son 


22  GENIE 

Tartie  II,  époux  :  elle  s'avance  timidement  vers  lui  ; 

roéiique     Adam  la  repousse  5  Eve  se  jette  à  ses  pieds  , 

^,  *;  .       les  baiene  de  larmes.   Adam  est  touché  ;  il 

Dhine.      relève  la  mère  des  hommes.  Eve  lui  pro- 

"""^       pose  de  vivre  dans  la  continence  ,    ou  de 

se  donner  la  mort,  pour  sauver  sa  posté- 

énéiale     l'^^é.  Ce  désespoir ,  si  bien  attribué  à  une 

des  épopées  femme  ,  tant  par  son  excès  que  par  sa  géné- 

cluétiennes  .    ,      ,,  '  \  r\ 

rosite,  irappe  notre  premier  père,  (^ue  va- 
t-il  répondre  à  son  épouse  ?  «  Eve  ,  l'espoir 
35  que  tu  fondes  sur  le  tombeau ,  et  le 
35  mépris  même  que  tu  fais  de  la  mort ,  me 
35  prouvent  que  tu  as  en  toi  quelque  chose 
35  de  8ul:»lime  ,  qui  n'est  pas  soumis  au 
35  néant.  35 

Le  couple  infortuné  se  décide  à  prier 
Dieu  et  à  se  recommander  à  la  miséricorde 
éternelle.  Use  rend  à  l'endroit  même  où  le 
souverain  Jnge  a  prononcé  son  arrêt.  Là , 
se  prosternant ,  il  élève  un  cœur  et  une 
voix  humiliée  vers  celui  qui  pardonne.  Ces 
accens  montent  au  séjour  céleste  ,  et  le 
Fils  se  charge  lui-même  de  les  présenter  à 
son  Père.    On   admire   avec  raison   dans 


DU    CHRISTIANISME.      ^3 

riliadc  les  P/76'r^5  boiteuses  ,  qui  suivent  Pattie  II. 
l'//7y//r^  pour  réparer  les  maux  qu'elle  a  faits.     Poétique 
Il  seroit  iinijossible  sans  doute  de  trouver     ^,  ^!". 

i  Chnstia- 

sur  les   prières  une   plus    belle  allégorie.  nisme. 

Cependant  ces  premiers  soupirs  d'un  cœur  ■""" 
contrit,  qui  trouvent  la  route  que  tous  les 

soupirs  du  monde  doivent  bientôt  suivre  ;  ,  .  \ 

^  '       générale 

ces  humbles  vœux  qui  viennent  se  mêler  à  des  épopées 
l'encens  fumant  devant  le  Saint  des  saints ,  cnetienne!. 
ces  larmes  pénitentes  qui  réjouissent  les 
esprits  célestes;  ceslarmesqui  sont  oiFertes  à 
l'Eternel,  par  le  Rédempteur  du  genre  hu- 
main, et  qui  touchent  Dieu  lui-même;  (  tant 
elle  a  de  puissance,  cette  première  prière  de 
l'homme  repentant  et  malheureux  !  )  toutes 
ces  circonstances  réunies  ont  en  elles-mêmes 
quelque  chose  de  si  moral,  desisolemnel,  de 
si  attendrissant ,  qu'elles  ne  sont  peut-être 
point  elïàcées  par  les  Prières  du  chantre 
d'Ilion. 

Le  Très-Haut  se  laisse  fléchir  ,  et  ac- 
corde le  salut  final  de  l'homme.  Milton 
s'est  emparé  avec  beaucoup  d'art  de  ce 
premier  mystère  des  Ecritures  ;  il  a  mêlé 


2/f  GENIE 

Paktie  II.  par-tout  la  touchante  histoire  d'un  Dieu, 

poétique     qui,  dès  le  commencement  des  siècles ,  se 

Chiis'ia-     dévoue  à  la  mort ,    pour  racheter  l'homme 

iilsme.      (le   la    mort.   La    chute   d'Adam    devient 

""*°"       plus  puissante  et  plus  tragique  ,  quand  on 

la  voit  envelopper  tlans  ses  conséquences , 

"V  II  c 

générale     ju^squ'au  Flls  de  l'Eternel. 
des  ci>opées       Nonobstant  ces  beautés  ,  qui  appartien- 

chiùtieiincs  r*        i    i        n  /•  /m 

,nent  au  tond  cLu  Paradis  perdu,  il  y  a  une 
foule  de  beautés  de  détail  dont  il  seroit  trop 
long  de  rendre  compte  j  Milton  a  en  parti- 
culier le  mérite  de  l'expression.  On  connoît 
les  ténèbres  visibles  ,  le  silence  ro\'i  ,  etc. 
Ces  hardiesses,  lorsqu'elles  sont  bien  sau- 
vées ,  comme  les  dissonnances  en  musique  , 
font  un  effet  très-brillant  j  elles  ont  un  faux 
air  de  génie  :  mais  il  i'aut  prendre  garde  d'en 
abuser  j  quand  on  les  recherche  ,  elles  ne 
deviemient  plus  qu'un  jeu  de  mots  puéril , 
aussi  pernicieux  à  la  langue  qu'au  bon 
goût. 

Nous  observerons  encore  que  le  chantre 
d'Eden,  à  l'exemple  de  Virgile,  est  devenu 
original  en  s'appropriant  des  richesses  étran- 


DU    CHRISTIAxNISME.      aS 

gères;  ce  qui  prouve  que  le  style  original  n'est  Partie  il 
pas  celui  qui  n'emprunte  rien  de  personne  ,     Poéiiiue 
mais   celui  que  personne  ne   peut   repro-     (^i^'i",;^. 

du  ire.  nisme. 

Cet  art  d'imitation ,   connu  de  tous  les       """ 
grands  écrivains  ,   consiste  dans  une  cer- 

Vil  G 

taine  délicatesse  de  goût,  qui  s'empare  des     générale 
beautés  d'un  autre  temps  pour  les  accom-  '^es  épopées 

,         .  \    1  chrétiennes 

mocier  aux  temj^s  et  aux  mœurs  du  siecie. 
La  copie,  bien  que  ressemblante,  devient  un 
original,  comme  le  Saint-Jérôme  du  Domi- 
nicain ,  fait  d'après  le  Saint  -  Jérôme  du 
Carrache ,  ou  comme  les  traits  d'un  père 
se  répètent  sur  le  visage  de  ses  enfans ,  sans 
qu'on  puisse  accuser  la  nature  de  plagiat  : 
Virgile  est  un  modèle  en  ce  genre.  Voyez 
comme  il  a  transporté  à  la  mère  d'Euryale, 
les  plaintes  d'Andromaque  sur  la  mort 
d'Hector.  Homère ,  dans  ce  morceau ,  a 
quelque  chose  de  plus  naïf  que  le  poëte  de 
Mantoue,  dont  il  a  fourni  d'ailleurs  tous  les 
traits  fiappans,  tels  que  l'ouvrage  échappant 
aux  mains  d'Andromaque  ,  l'évanouisse- 
ment, etc.  (  et  il  en  a  quelques  autres  qui  ne 


Livre  I. 


26  GENIE 

Partie  IL  soiit  poiiitclansTEneidej  comme  le  pressen- 

Poétique    timent  du  malheur ,  et  cette  tête  qu' Andro- 

maque  éclievelée  ,  avance  à  travers  les  cré- 

nisme.      neaux.  )  Mais  aussi  l'épisode  d'Euryale  est 

plus  pathétique,   plus  tendre.  Cette  mère 

qui,  seule  de  toutes  les  Troyennes,  a  voulu 

pénéraie    suivre  Ics  destinées  d'un  fils  5   ces  habits 

tics  épopées  devenus  inutiles ,  et  dont  elle  occupoit  son 

cbiéliennes  i  .,  •    •n 

amour  maternel ,  son  exil ,  sa  vieillesse  et 
sa  solitude,  au  moment  même  où  l'on  pro- 
menoit  la  tête  du  jeune  homme  sous  les 
remparts  du  camp  ;  ce  Jœmineo  ululatu  / 
sont  des  choses  qui  n'appartiennent  qu'à 
l'ame  de  Virgile.  Les  plaintes  d'Androma- 
que,  plus  étendues,  perdent  de  leur  force; 
celles  de  la  mère  d'Euryale ,  plus  resser- 
rées ,  tombent ,  avec  tout  leur  poids  ,  sur 
le  cœur.  Cela  prouve  qu'une  grande  difïé- 
rence  existoit  déjà  entre  les  temps  de  Vir- 
gile et  ceux  d'Homère  ,  et  qu'au  siècle  du 
premier,  tous  les  arts,  même  celui  d'aimer, 
avoient  acquis  plus  de  perfection. 


DU    CHRISTIANISME.      27 

Partie  II. 

CHAPITRE     IV.  Poétique 

(111 

Cliii^iiia- 

T)e  quelques  JPoëmesfrancois  et  étrangers.      nisme. 
i^UAND  le  cliristianisme  n'atiroit  donné  à 

1  ,    .  1  7.  7  -1  Vue 

la  poésie  que  le  Paradis  perdu  ;  quand  son     „énéiale 
génie  n'auroit  inspiré  ni  la  Jérusalem  déli-  des  épopées 

/  •   -n     /•  •    r--     7  '      I    j     T         chrétiennes 

vree  y  ni  Polieucte  ,  m  iLstlier,  ni  AtliaLie , 
ni  Zaïre  y  ni  Alz'ire  ,  on  pourroit  encore 
soutenir  qu'il  est  très -favorable  aux  muses. 
Nous  placerons  dans  ce  chapitre ,  entre  le 
Paradis  perdu  et  la  Henriade  ,  quelques 
poëines  Irançois  et  étrangers  ,  dont  nous 
n'avons  qu'un  mot  à  dire. 

Les  morceaux  remarquables  répandus 
dans  le  saint  Louis  du  père  Lemoine  ont 
été  si  souvent  cités  ,  que  nous  ne  les  répé- 
terons point  ici.  Ce  poëme ,  tout  informe 
qu'il  est,  a  des  beautés  qu'on  clierclieroit 
en  vain  dans  la  Jérusalem.  Il  y  règne  une 
imagination  sombre ,  qui  convient  à  la 
peinture  de  cette  Egypte  pleine  de  souve- 
nirs et  de  tomljeaiix,  et  qui  vit  passer  tour- 


n^  GENIE 

Partie  II.  à-tourles  Pliaraoïi ,  les  Ptolomée,  les  soli- 
Poctique  taires  de  la  Tiiébaïde,  et  les  Soudans  des 
^,  "".       Barbares. 

Christia- 
nisme. La  Tucelle  de  Chapelain ,  le  Moïse  sauvé 

— "       de  Saind-Amand  ^  et  le  David  de  Coras  ,  ne 

sont  plus  connus  que  par  les  vers  deBoileau. 

Vue 

eénéiaie     ^^  peut  Cependant  tirer  quelque  fruit  de  la 
des  épopées  lecture  de  ces  ouvrages  :  le  David  sur-tout 

clnetiennes  ^    •         i,a 

mente  cl  être  parcouru. 

Le  projDliète   Samuel  raconte   à   David 
riiistoire  des  rois  d'Israël  : 

Jamais,  dit  le  grand  saint,  la  fière  tyrannie 
Devant  le  Koi  des  i-ois  ne  demeure  impunie  : 
Et  de  nos  derniers  chefs  le  juste  châtiment 
iEu  fournit  à  toute  heure  un  triste  monument. 


Contemple  donc  Héli ,  le  chef  du  tabernacle  , 
Que  Dieu  fit  de  son  peuple  et  le  juge  et  l'oracle; 
Son  zèle  à  sa  patrie  eût  pu  servir  d'appui , 
S'il  n'eût  produit  deux  fils  trop  peu  dij^nes  de  lui. 

Mais  Dieu  fait  sur  ces  fils  ,  dans  le  vice  obstinés  , 

Tonner  l'arrêt  des  coups  qui  leur  sont  destinés; 

Et  par  un  saint  hérault ,  dont  la  voix  les  menace  , 

Leur  annonce  leur  perte  et  celle  de  leur  race. 

O  ciel!  quand  tu  lanras  ce  tenible  décret, 

Quel  ne  fut  point  d'Héli  le  deuil  et  le  regi  et  ! 

Mes  yeux  furent  témoins  de  toutes  ses  alarmes , 

Et  mon  front ,  bien  souvent ,  fut  mouillé  de  ses  larmes. 


DU    CHRISTIANISME.      29 

Ces  vers  sont  remarquables,  parce  qu'ils  Partie  iî. 

sont  assez  beaux  comme  vers.  Le  mouve-  Poétique 

ment  ciui  les  termine,  pourroit  être  avoue  ^,  '.". 

d'un  grand  poëte.  nisme. 

L'épisode  de  Rutli  ,   racontée   dans    la  — ~ 

grotte  sépulcrale  où  sont  ensevelis  les  an-  '^"^^  ' 

ciens  patriarches  ,    a   du  charme  et  de  la  .  '.'^, 

■•-                             '  générale 

simplicité  :  des  épopées 

chrétiennes 
On  ne  sait  qui  Jes  deux,  ou  l'épouse ,  ou  l'époux  , 
Eutl'ame  la  plus  pure  et  le  sort  le  plus  doux  ,  etc. 


Enfin  Coras  réussit  quelquefois  dans  le 
vers  descriptif.  Cette  image  du  soleil  à  son 
midi  est  pittoresque  : 

Cependant  le  soleil ,  couronné  de  splendeur, 
Amoindrissant  sa  forme ,  augmentoit  sou  ardeur. 

Saint-Amand,  presque  vanté  parBoileau, 
qui  lui  accorde  du  génie  ,  est  néanmoins 
inférieur  à  Coras.  La  composition  du 
JMoïse sauvé QÇX  languissante,  levers  lâche 
et  prosaïque ,  le  style  plein  d'antitlièses  et 
de  mauvais  goût.  Cependant  quelques  mor- 
ceaux d'un  sentiment  vrai ,  qu'on  y  remar- 


3o  GENIE 

Partie  II.  qiie  çà  et  là  ,  oiit  pu  Servir  à  adoucir  l'Iiu- 
Poctique     ineiir  du  chantre  de  l'art  poétique. 

ilu  .  ,        .  .11 

chiistia-  ^^  scroit  iilutile  de  nous  arrêtera  Y Arau- 
iiisiiie.  cana,  avec  ses  trois  parties  et  ses  trente - 
""""       cinq  chants    originaux  ,    sans    oublier    les 

Livre  I. 

chants   supplémentaires  de  doiîi  Diéi2;o  de 

Vue  _  ^  ^       ,       ^  ^  .  ^ 

générale      Santistevaji  Ojozio.  Il  n'y  a  point  de  mc?'- 
des  épopées  ,,'eilleux  chrétien  dans  cet  ouvrage  ;    c'est 

cliiélieunes  .  ,  ,,  . 

une  narration  historique  de  quelques  laits 
arrivés  dans  les  montagnes  du  Chili.  La 
chose  la  plus  intéressante  du  poëme  ,  est 
d'y  voir  figurer  Ercylla  lui-même  ,  qui  se 
bat  et  qui  écrit.  U  Aj^aucana  est  mesuré  en 
octaves ,  comme  l' Orlando  et  la  Jérusalem, 
La  littérature  italienne  donnoit  alors  le  ton 
à  toutes  les  littératures  de  l'Europe.  Ercylla 
chez  les  Espagnols ,  et  Spenser  chez  les 
Anglois  ,  ont  lait  des  stances  et  imité 
l'Arîoste ,  jusques  dans  son  exposition. 
Ercylla  dit  : 

No  las  (lamas ,  amor  ,no  gentilesas 
De  cavalières  canto  enamorados  , 
Ni  las  mucstras,  regalos  y  ternezas 
De  aaiorosos  afectos  y  cuyJados  : 


DU    CHRISTIANISME.  3i 

Mas  el  valor  ,  los  heclios  ,  las  proezas  Tar  ti  k  H. 

De  aqiielos  Espagnoles  esforçados  ,  Poétique 

Que  a  la  ccrviz  de  Arauco  no  tloinada  du 

Pusieron  duio  yugo  por  la  espada.  CUristia- 


iiisme . 


Livre  I. 

Vue 
générale 


C'étoit  encore  un  bien  riche  sujet  d'Epo- 
pée que  celui  de  la  Lusiade.  On  a  de  la  peine 
à  concevoir  comment  un  homme  du  génie  de 
Camoëns  j  n'en  a  pas  su  tirer  un  plus  grand  des  épopées 
parti.  Mais  enfin ,  il  faut  se  rappeler  qu'il  ^  retiennes 
lut  le  premier  épique  moderne ,  qu'il  vivoit 
dans    un  siècle     barbare ,    qu'il  y  a    des 
choses  touchantes  (i) ,  et  quelquefois  subli- 
mes   dans    les   détails  de  son    poëme ,    et 
qu'après    tout,    le    chantre  du    Tage    fut 
le  plus  infortuné   des    mortels.    C'est  un 
sophisme ,  digne  de  la  dureté  de  notre  siècle, 
d'avoir  avancé  que  les  bons  ouvrages  se 
font  dans  le  malheur  :  il  n'est  pas  vrai  qu'on 
puisse  bien  écrire  quand  on  souffre.  Tous 
ces  hommes  inspirés ,  qui  se  consacrent  au 

(i)  Néanmoins  nous  différons  encore  ici  des  autres 
critiques  ;  l'épisode  d'Inès  nous  semble  pur  ,  tou- 
chant ,  mais  généralement  trop  loué  ,  et  bien  loin 
d'avoir  les  développemens  dont  il  éloit  susceptible. 


32  GENIE 

Partie  II.  culte  (les  muses ,  se  laissent  plus  vite  sub- 

Poétique  merger  à  la  douleur  que   les  esprits   vul- 

christia-  g^-î^'^s.   Uii  génie  puissant  lise  bientôt  le 

nisme.  corps  qul  le  renferme  j  les  grandes  araes  , 

"""  comme  les  grands  fleuves  ,  sont  sujettes  à 

Livre  I.        ,  ,  , 

dévaster  leurs  rivages. 

Vue  ,  ^  .. 

générale         Le  mélange    que  Camoëns  a  fait  de  la 
des  épopées  fable  et  du  christianisme ,  nous  dispense  de 

cUréticnnes  ,  ,  •  77  i 

parler  du  inerveiUeux  de  son  poème. 

M.  Klopstock  est  aussi  tombé  dans  le 
défaut  d'avoir  pris  le  meneilleux  du  chris- 
tianisme pour  sujet  de  son  poëme.  Son 
premier  personnage  est  un  Dieu 3  cela  seul 
suffiroit  pour  détruire  l'intérêt  tragique. 
Cependant  il  y  a  de  beaux  traits  dans  le 
JVLessie.  Les  deux  amans  ressuscites  par  le 
Christ ,  offrent  un  épisode  charmant  que 
n'auroient  pu  fournir  les  ressorts  mytholo- 
giques. Nous  ne  nous  rappelons  point  de 
personnages  arrachés  au  tombeau,  chez  les 
anciens,  si  ce  n'est  Alceste,  et  Hérès  de 
Pamphilie  (1). 

(1)  Dans   le   dixième   livre  de   la  république  de 
Platon. 


<IU 

lirist 
nisme. 

Livre  I. 

Vue 

énérai 

!  épop 

cliiéticnnes 


DU    CHRISTIANISME.      33 

L'abondajice  et  la   grandeur   caractéri- 

1  Ml  1  T  7-  •  Poétique 

sent  sur-tout  le   merveilleux  du   jMcssie.         , 

<lu 

Ces  globes  habités   par  des  êtres  dilïérens     Christia- 
de  riiomme ,    cette    profusion     d'anges  , 
d'esprits  de  ténèbres ,    d'ames  à  naître  ou 
d'ames  qui  ont  déjà  passé  sur  la  terre  ,  jet- 
tent l'esprit  dans  l'immensité.  Le  caractère     généraîe 
d'Abbadona ,    l'ange    repentant,   est   une  '-^^ '^p^p^'^' 
conception  heureuse.  M.  Klopstocka  aussi 
créé  luie  sorte  de  séraphins  mystiques,  tout- 
à-iait  inconnus  ayant  lui. 

Gessner  nous  a  laissé  dans  la  moi^t  d'Abel, 
un  ouvrage  plein  d'une  tendre  majesté.  Mal- 
heureusement il  est  gâté  par  cette  teinte 
doucereuse  de  l'idylle,  que  les  Allemands 
donnent  presque  toujours  auxsujets  tirés  de 
l'Ecriture  :  ils  pèchent  tous  contre  une  des 
plus  grandes  loix  de  l'Epopée  ,  la  vrai- 
sembhiTice  des  mœurs  y  et  transforment  les 
rois  pasteurs  d'Orient  en  innocens  bergers 
d'Arcadie. 

Quant  à  l'auteur  du  poëme  de  Noé  ^  il  a 
succombé  sous  la  richesse  de  son  sujet.  Pour 
une  imagination  vigoureuse,  c'étoit  pour- 
2.  C 


Livr.  E  I. 


34  GENIE 

I'artie  II.  tant  une  belle  carrière  à  parcourir,  qu'un 

Poétique     monde  anti-diluvien.  On  n'étoit  pas  même 

^,  .  .       oblia;édecréertouteslesmerveilles:enlbuil- 

ïiisme.      lant  le  Critias ,  les  chronologies  d'Eusèbe  , 

quelques  traités  de  Lucien  et  de  Plutarque , 

on  eût  trouvé  une  ample  moisson.  Scaliger 

eénéiaie     ^^*®  ^^"  fragment  de  Polyhistor  ,   touchant 

des  épopées  certaines  tables  écrites  avant  le  déluge  ,  et 

cliiétienncs  /        ^    o»  i  a  •  i  i 

conservées  a  Sippai^y ,  la  même  vraisembla- 
blement que  la  Sîpphara  de  Ptolémée  (1). 
Les  muses  parlent  et  entendent  toutes  les 
langues  ;  que  de  choses  ne  pouvoient-elles 
pas  lire  sur  ces  tables  ! 

(1)  A  moins  qu'on  ne  fasse  venir  Sîppary  du  mot 
hébreu  SepTier ,  qui  signifie  bibliothèque.  Josephe  , 
liv.  I ,  c.W^de  Antiq.  Jud. ,  parle  de  deux  colonnes  , 
l'une  de  brique  et  l'autre  de  pierre  ,  sur  lesquelles 
les  enfans  de  Seth  avoient  gravé  les  sciences  humaines  , 
afin  qu'elles  ne  périssent  point  au  déluge  ,  qui  avoiÈ 
été  prédit  par  Adam.  Ces  deux  colonnes  subsistèrent 
long-temps  après  Noé. 


DU    CHRISTIANISME.      35 
CHAPITRE    V. 


,  Tartie  ir. 


Poétique 
du 

La  Henriade.  Chri.tia- 


nisme. 


Oi  un  plan  sage,  une  narration  parfaite,  de     Livr.ii  i. 
très-beaux  vers,  une  diction  élégante,  un        yi,e 
goût  pur,  un  style  correct  et  limpide  ,  sont      généiiiie 

1  1  ^•['  '  •  \     l'T?  '  <!es  épopées 

les  seules  qualités  nécessaires  à  1  xiipopee ,  chrétiennes 
la  Henriade  est  un  poème  achevé  \  mais 
cela  ne  sufïit  pas  :  il  faut  encore  une  action, 
héroïque  et  surnaturelle.  Et  comment 
M.  de  Voltaire  eiit-il  fait  un  usage  heureux 
du  merveilleux  du  christianisme ,  lui  dont 
tous  les  efforts  tendoient  à  détruire  ce  mer- 
veilleux ?  Telle  est  néanmoins  la  puissance 
des  idées  religieuses ,  que  l'auteur  de  la 
Henriade  doit  au  culte  même  qu'il  a  per- 
sécuté ,  les  morceaux  les  plus  frappans  de 
son  poëme  épique  ,  comme  il  lui  doit  les 
plus  belles  scènes  de  ses  tragédies. 

Une  philosophie  sage ,  une  morale  froide 
et  sérieuse  conviennent  à  la  muse  de  l'his- 
toire^ mais  cet  esT)rit  de  sévérité,  trans- 
porté à  l'Epopée,  est  peut-être  un  contre- 

C. 


o6  'GENIE 

Pahtieii.  sens.  Ainsi,  lorsque  M.  de  Voltaire  s'écrie 
Poétique     dans  l'invocation  de  son  poëme  : 

tlu  ^ 

Chiistia-  Descends  du  haut  des  deux,  auguste  Vérité  , 

nisme. 

—1-       il  est  tombé  ,  ce  nous  semble,   dans  une 
Livre  I.     grande  méprise.  La  poésie  épique 

Vue 
cénéiale  Se  soutient  par  la  fahle  et  vit  de  fiction, 

des  épopées 

clirétiennes  ^6  Tasse ,  cjui  traitoit  aussi  un  sujet  chré- 
tien, a  fait  ces  vers  charmans,  d'après 
Platon  et  Lucrèce  (i). 

Sai,  clie  la  torre  il  mondo,  ove  piu  versi 
Di  sue  dolcezze  il  lusingliier  Painasso,  etc. 

(l)  «  Comme  le  médecin  qui ,  pour  sauver  le  malade  , 
y>  mêle  à  des  breuvages  flatteurs  les  remèdes  propres 
»  à  le  guérir  ,  et  jette  au  contraire  des  drogues 
»  amèresdans  les  alimens  qui  lui  sont  nuisibles,  etc.  » 
Platon ,  de  leg.  lib.  i .  Ac  veluti  pueris  ahsinthia 
tetra  medentes  ,  etc.  Lucret.  lib.  5. 

Si  l'on  disoit  que  le  Tasse  a  aussi  invoqué  la  vérité  y 
nous  répondrions  qu'il  ne  l'a  pas  fait  comme  M.  de 
Voltaire.  La  vérité  du  Tasse  est  une  muse  ^  un  ange  , 
je  ne  sais  quoi  jeté  dans  le  vague  ,  quelque  chose  qui 
n''a  pas  de  nom,  un  être  chrétien ,  et  non  pas  la 
vérité  directement  personnifiée ,  comme  celle  de  la 
Henriade. 


DU    CHRISTIANISME.       3/ 

Là,   il  n'y  a  point  de  poésie  oîi  il  n'y  a  Partie  h, 
pj oint  de  menterie  ,  dit  Plutarque  (i).  Poétique 
Est-ce  que  cette  France  à  demi-barbare ,  c^ri^tia- 
n'étoit  plus  assez  couverte  de  forêts  ,  pour  nisme. 
qu'on  y  pût  rencontrer  quelques-uns  de  ces  ■— " 
châteaux  du  vieux  temps  ,  avec  des  mâchi- 
coulis ,   des  souterrains  .   des  tours  verdies  -  .   . 

'  '  générale 

par  le  lierre ,   et  toutes  pleines  d'histoires  <ies  épopées 

.1,  -    -i-i  ,  •      chrétiennes 

inerveiiieuses  r  ±.st-ce  qu  on  ne  pouvoit 
trouver  quelque  temple  gothique  dans  une 
vallée  solitaire ,  au  milieu  des  bois  ?  Les  mon- 
tagnes de  la  Navarre  n'avoient-elles  point 
quelque  druide,  enfant  du  rocher,  qui  ,  sous 
le  chêne  sacré,  au  bord  du  torrent,  au  mur- 
mure de  la  tempête ,  chantoit  les  souvenirs 
des  Gaules  ,  et  pleuroit  sur  la  tombe  des 
héros  ?  Je  m'assure  qu'il  y  avoit  encore 
quelque  chevalier  du  règne  de  François  I^^, 
qui  regrettoit ,  dans  son  manoir  ,  les  tour- 
nois de  la  vieille  Cour ,  et  ces  beaux  temps 
où  la  France  s'en  alloit  en  guerre  contre  les 
Mécréans  et  les  Inhdèles.  Que  de  choses  à 
tirer  de  cette  révolution  des  Bataves  ,  voir 

Cl)  Dans  son  traité  de  la  manière  de  lire  Les  poëte»-. 


38  GENIE 

Partie  II.  siiie,  et  poiir  aliisi  dire ,  sœur  de  la  Ligue  ! 

Poétique    Les  HoUandois  s'établissoient  aux  Indes , 

Chi-istia-    ^^  Philippe  recueilloit  les  premiers  trésors 

nisme.       du  Pérou  :   Coligny  même   avoit   envoyé 

*™~       une  colonie  dans  la  Caroline  :  le  chevalier 

de  Gourgues  oflroit ,  à  l'auteur  de  la  Hen- 

sénéraie     ^^^^^  7   ^^  superbe  et  touchant  épisode  : 

«1rs  épopérs  Une  Epopéc  doit  renfermer  l'univers. 

L  Europe  ,  par  le  plus  heureux  des  con- 
trastes ,  présentoit  le  2:)euple  pasteur  en 
Suisse  ,  le  peuple  commerçant  en  Angle- 
terre ,  et  le  peuple  des  arts  en  Italie  :  la 
France  offroit  à  son  tour  l'époque  la  plus 
favorable  à  la  poésie  épique  j  époque  qu'il 
iaut  toujours  choisir,  comme  M.  de  Vol- 
taire l'avoit  iàit ,  à  la  fm  d'un  âge ,  et  à  la 
xiaissance  d'un  autre  âge  ,  entre  les  ancien- 
nes mœurs  et  les  mœurs  nouvelles.  La  bar- 
barie expiroit,  et  l'aurore  du  siècle  de 
Louis  commençoit  à  poindre.  Malherbe 
étoit  venu  ,  et  ce  héros  ,  à-la-fois  barde  et 
chevalier,  auroit  pu  conduire  les  François 
au  combat ,  en  chantant  des  hymnes  à  lai 
\ictoJre.. 


DU   CHRISTIANISME.      39 

On  convient  que  les  caractères  dans  la  Partie  ii. 

Henriade  ne  sont  que  àes portraits  ,  et  l'on  Poôtiquo 

a  peut-être  trop  vante  cet  art  de  penidre  ,  cinistia- 

dont  Rome  en  décadence  a  donné  les  pre-  nisme. 

niiers  modèles.   \je portrait  n'est  point  épi-  """ 
que  ',  il  ne  fournit  que  des  beautés  sans 

Vue 

action  et  sans  mouvement.  ,  .   , 

générale 

Quelques  personnes  doutent  aussi  que  des  épopées 
la  vraisemblance  dès  mœurs  soit  poussée  *^"^^^'^""^* 
assez  loin  dans  la  Henriade.  Les  héros  de 
ce  poëme  débitent  de  beaux  v  ers  qui  ser- 
vent à  développer  les  principes  philoso- 
ques  de  M.  Voltaire  ;  mais  représentent-ils 
bien  les  guerriers  tels  qu'ils  étoient  au 
seizième  siècle  ?  Si  les  discours  des  ligueurs 
respirent  l'esprit  du  temps  ,  ne  pourroit- 
on  pas  se  permettre  de  penser  que  c' étoient 
les  actions  des  personnages  encore  plus  que 
leurs  paroles,  qui  dévoient  déceler  cet 
esprit r  Du  moins,  le  chantre  d'Achille  n'a 
pas  mis  l'Iliade  en  harangue. 

Quant  au  merveilleux  ,  il  est  ,  sauf 
erreur,  à-peu-près  nul  dans  la  Henriade.  Si 
l'on  ne  connoissoit  le  malheureux  système- 


Livre  I. 


4o  GENIE 

Partie  11.   qui  glaçoit  le  génie  poétique  de  M.  de  Vol- 
Poeiique     t.iire  y  on  ne  comprendroit  pas  comment  il 
a   pu  j^référer    des    divinités    allégoriques 
nisme.       au    merveilleux  du  christianisme.    Il  n'a 
répandu   quelque  chaleur  dans  ses  inven- 
tions ,   qu'aux  endroits  même  où  il  cesse 
Vue 

sénéiale     ^^l^'^tre  pliilosoplie  ,  pour  devenir  chrétien. 
«les  épopées  Aussitôt  qu'il  à.  touclié  à  la  religion,  source 

tbrétiennes      i       ,        ^  r   •  i  •  '  ^•    . 

de  toute  poésie  ,  la  source  a  immédiate- 
ment coulé. 

Le  serinent  des  Seize  dans  le  souterrain  > 
l'apparition  du  fantôme  de  Guise  qui  vient 
armer  Clément  d'un  poignard,  sont  des 
machines  fort  épiques  ,  et  puisées  dans  les 
superstitions  religieuses  d'un  siècle  igno- 
rant et  mallieureux. 

Le  poëte  ne  s'est-il  pas  encore  un  peu 
trompé  ,  lorsqu'il  a  transporté  la  j^hiloso- 
pliie  dans  le  ciel  ?  Son  Eternel  est  sans 
doute  un  dieu  fort  équitable,  qui  juge  avec 
impartialité  le  Bonze  et  le  Derviche  ,  le 
Juif"  et  le  Mahométan  •  mais  étoit-ce  bien 
cela  qu'on  attendoit  de  la  Muse  ?  Ne  lui 
demandoit-on  pas  de  Vd  poésie  j  un   Ciel 


I^U    CHRISTIANISME.      41 
chrétien,  des  cantiques ,   Jéhovali ,  enfin  Patitie  it. 
le  mens  divmior  ,  la  relision  ?  oc  iiuc 

M.  de  Voltaire  a  donc  brisé  lui-même  la  chiistia- 
corde  la  plus  harmonieuse  de  sa  lyre ,  en  "'sme. 
refusant  de  chanter  cette  milice  sacrée  , 

Livre  I. 

cette  armée  des  Martyrs  et  des  Anses ,  dont 

ses  talens  auroient  su  tirer  un  parti  admi-     générale 

rable.  Il  eût  pu  trouver  parmi  nos  saintes  *^^^  ep«i"es 

■•■  _  ^  chrétiennes 

des  puissances  aussi  grandes  que  celles  des 
Déesses  antiques ,  et  des  noms  aussi  doux 
que  ceux  des  Grâces.  Quel  dommage  qu'il 
n'ait  rien  voulu  dire  de  ces  Bergères  trans- 
formées ,  par  leurs  vertus  ,  en  bienfaisantes 
Divinités  j  de  ces  Geneviève  qui ,  du  haut 
du  Ciel ,  protègent ,  avec  une  houlette , 
l'empire  de  Clovis  et  de  Charlemagne  !  Il 
nous  semble  qu'il  y  a  quelqu' enchantement 
pour  les  Muses  à  voir  le  peuple ,  le  plus 
spirituel  et  le  plus  brave ,  consacré ,  par 
la  religion ,  à  la  Fille  de  la  simplicité  et 
de  la  paix.  De  qui  les  gentilles  Gaules 
tiendroient-elles  leurs  Troubadours,  leur 
parler  naïf  et  leur  penchant  aux  grâces , 
si    ce    n'étoit    du     chant     pastoral  ,    de 


Livre  I. 


42  GENIE 

Partie  n.   l'innocence   et   de  la  beauté   de  leur  Pa- 

Poétique      tPOne  ? 

_j^ ..  .  Des  critiques  judicieux  ont  observé  qu'il 

nisme.      y  a  dcux  hommes  dans  M.  de  Voltaire  :  l'un 

plein  de  goût ,  de  savoir,  de  raison  ;  l'autre 

qui  pèche  par  les  défauts  contraires.   On 

«'énérale     P^^^t  doutcr  quc  l'auteur  de  la  Henriade  ait 

des  épopées  eu  autant  de  génie  que  Racine  5  mais  il  avoit 

cluéticnnes  a  •         i  '  r 

peut-être  un  esprit  plus  varie  et  une  ima- 
gination plus  flexible.  Mallieureusement  la 
mesure  de  ce  que  nous  pouvons  ,  n'est  pas 
toujours  la  mesure  de  ce  que  nous  faisons. 
Si  M.  de  Voltaire  eût  été  animé  j^ar  la  reli- 
gion ,  comme  l'auteur  d' Athalie  3  s'il  eût 
fait,  comme  lui,  une  étude  profonde  des. 
pères  et  de  l'antiquité  j  s'il  n'eût  pas 
embrassé  tous  les  genres  et  tous  les  sujets  , 
sa  poésie  fut  devenue  plus  nerveuse,  et  sa 
prose  eût  acquis  une  décence  et  une  gra- 
vité qui  lui  manquent  trop  souvent.  Ce 
grand  homme  eut  le  malheur  de  passer  sa 
vie  au  milieu  d'un  cercle  de  littérateurs 
médiocres,  qui,  toujours  prêts  à  l'applau- 
dir,  ne  pouvoient  l'avertir  de  ses  écarts^.. 


DU    CHRISTIANISME.      43 

On  aime  à  se  le  représenter  clans  la  compa-  Partie  n, 
gnie  de  ses  égaux,  les  Pascal,  les  Arnaud,     Poéiique 
les  Nicole ,  les  Boileau  ,   les  Racine  j  c'est     cinistia- 
alors  qu'il  eût  été  forcé  de  changer  de  ton.       nisme. 
On  auroit  été  indigné  à  Port -Royal  des       "— " 

^  ^  •'  LivrkI. 

plaisanteries  et  des  blasphèmes  de  Ferney  ; 

on  y  détestoit  les  ouvrages  faits  à  la  hâte  5     générale 

on  y  travailloit  avec  loyauté,  et  l'on  n'eût  «les  époques 

■'  •'  cbiétienucs 

pas  voulu ,  pour  tout  au  inonde ,  trom- 
per le  public  ,  en  lui  donnant  un  poëme  , 
qui  n'eût  pas  coûté  au  moins  douze  bonnes 
années  de  labeur  3  et  ce  qu'il  y  avoit  de 
très-merveilleux,  c'est  qu'au  milieu  de  tant 
d'occupations  ,  ces  excellens  hommes  trou- 
voient  encore  le  secret  de  remj)lir  les  plus 
petits  devoirs  de  leur  religion ,  et  de  porter 
dans  la  société  l'urbanité  de  leur  grand 
siècle. 

C'étoit  une  telle  école  qu'il  falloit  à  M.  de 
Voltaire.  Il  est  bien  à  plaindre  d'avoir  eu 
ce  double  génie  qui  force  à-la-fbis  à  l'ad- 
mirer et  à  le  haïr.  Il  édifie  et  renverse  ;  il 
donne  les  exemples  et  les  préceptes  les  plus, 
contraires  y  il  élève  aux  nues  le  siècle  do 


Livre  I. 


U  GENIE 

Partie  II.  Louis  XI V,  et  attac|ue  ensuite  en  détail  lét 

Poétique     réputation  des  grands  hommes  de  ce  siècle  : 

^,  .  ,.       tour  -  à  -  tour  il  encense  et  déniée  l'anti- 

nisine.      quité  'y  il  poursuit ,    à  travers  soixante-dix 

voluiues  f   ce  qu'il  appelle  Y  infâme  ,   et  les 

morceaux  les  plus  beaux  de  ses  écrits  sont 

"énéiale     îi^spirés  par  la  religion.   Tandis  que  son 

«les  épopées  imagination  vous  ravit ,  il  fait  luire  une 

chrétiennes     r.  .  •     i  /         •     i  -ii 

fausse  raison  qni  détruit  ie  merveilleux , 
rapetisse l'ame,  etraccourcitlavue.  Excepté 
dans  quelques-uns  de  ses  chefs -d' œuvres  , 
il  n'apperçoit  par-tout  que  le  côté  ridicule 
des  choses  et  des  temps,  et  montre,  sous  un 
jour  hideusement  gai,  l'homme  à  l'homme. 
Il  charme  et  fatigue  par  sa  mobilité  ^  il 
vous  enchante  et  vous  dégoûte  ;  on  ne  sait 
quelle  est  la  forme  qui  lui  est  propre  :  il 
seroit  insensé  s'il  n'étoit  si  sage ,  et  méchant 
si  sa  vie  n'étoit  remplie  de  traits  de  bien- 
faisance. Au  milieu  de  toutes  ses  impiétés , 
on  peut  remarquer  qu'il  haïssoit  les  sophis'^ 
tes  (*).  Il  aimoit  si  naturellement  les  beaux- 

(*j  Voyez  la  note  A  à  La  fm  du  volume» 


BU    CHRISTIANISME.      45 

arts,  les  lettres  et  la  grandeur ,  qu'il  n'est    Partie  h 
pas  rare  de  le  surprendre  dans  une  sorte     Poétique 
d'admiration  pour  la  cour  de  Rome.    Son        ' .  . 

1  Clinslia- 

amour-  propre  lui  fit  jouer  toute  sa  vie  un  nisme. 

rôle  pour  lecpiel  il  n'étoit  point  fait,  et  au-  — — 
quel  il  étoit  ibrt  supérieur.  Il  n'avoitrien, 

en  eiïet^  de  commun  avec  MM.  Diderot ,  .  .  .,^ 

^  '       générale 

Raynal,  Helvétius  et  d'Alembert.    L'éié-  des  époque» 

1  111  •  \  chrétienne* 

gance  de  ses  mœurs  ,  ses  belles  manières  , 
son  goût  pour  la  bonne  société ,  et  sur-tout 
son  humanité  ,  l'auroient  vraisemblable- 
ment rendu  un  des  plus  grands  ennemis  du 
règne  révolutionnaire.  Il  est  très-décidé 
€n  faveur  de  l'ordre  ^social ,  sans  s'apper- 
cevoir  qu'il  le  sappe  par  les  fbndemens  , 
en  attaquant  l'ordre  religieux.  Ce  qu'on 
peut  dire  sur  lui  de  plus  raisonnable ,  c'est 
que  son  incrédulité  l'a  empêché  d'atteindre 
à  la  hauteur  où  l'appeloit  la  nature ,  et  que 
ses  ouvrages  (excepté  ses  poésies  fugitives) 
sont  demeurés  au-dessous  de  son  véritable 
talent  j  exemple  qui  doit  à  jamais  effrayer 
quiconque  suit  la  carrière  des  lettres.  M.  de 
Voltaire  n'a  flotté  parmi  tant  d'erreurs 


46 


GENIE 


Partie  II.  tant  d'inégalités  de  style  et  de  jugement, 
Poétique  que  parce  qu'il  a  manqué  du  grand  contre- 
poids de  la  religion  :  il  n'a  que  trop  prouvé 
que  des  mœurs  graves  ,  et  une  pensée 
pieuse ,  sont  encore  plus  nécessaires  dans 
le  commerce  des  Muses  qu'un  beau  génie. 


du 

Cliristia- 

nismp. 

Livre  I. 


Vue 

générale 

des  époques 

clirétiennes 


DU   CHRISTIANISME.      A,^ 

SECONDE   PAE^TIE. 

POÉTIQUE  DU   CHRISTIANISME. 


LIVRE     SECOND. 

POÉSIE,    DAîfS     SES    RAPPORTS 
AVEC      LES      HOMMES. 

CARA  CTÈRES. 


CHAPITRE    PREMIER. 
Caractères  naturels. 

Jr  ASSONS  de  cette  vue  générale  des  Epo- 
pées aux  détails  des  compositions  poétiques. 
Considérons  d'abord  les  caractères  natu- 
rels, tels  que  l'époux,  le  père,  la  mère,  etc. 
avant  d'examiner  les  caractères  sociaux  y 


48  GENIE 


Pautie  II.  tels  que  le  prêtre  et  le  guerrier,  et  jjartons 

Poétique  d'un  principe  incontestable  : 

_/  !'  .  Le  christianisme  est  une  relision    pour 

nisine.  aiusi   dire     double  ',     s'il   s'occupe  de   la 

"—  nature  de  l'être  intellectuel ,   il  s'occupe 

aussi  de  notre  propre  nature  :  il  iàit  mar- 

"y^  *  cher  de  iront  les  mystères  de  la  Divinité  , 

SCS  rapports  et  Ics  mystères  du  cœur  humain  5  en  dévoi- 

,    ^^"^'^  lant  le  véritable  Dieu,  il  dévoile  le  véri- 

Jcsliommes. 

-  table  homme. 

Curacteres. 

Une  telle  religion  doit  être  plus  favo- 
rable à  la  peinture  des  caractères ,  qu'un 
culte  qui  n'entre  point  dans  le  secret  des 
passions.  La  plus  belle  moitié  de  la  poésie, 
la  moitié  dramatique ,  ne  recevoit  aucun 
secours  du  polythéisme  5  la  morale  étoit  sé- 
parée de  la  mythologie  (*).  UnDieumontoit 
sur  son  char ,  un  prêtre  ofïroit  un  sacrifice  5 
mais  ni  le  Dieu  ni  le  prêtre  n'enseignoit  ce 
que  c'est  que  l'honnne,  d'où  il  vient ,  où  il 
va  y  quels  sont  ses  penchans  ,  ses  vices ,  ses 
vertus ,  ses  fins  dans  cette  vie,  ses  fins  dans 
l'autre. 

(*J  Voyez  la  note  B  à  la  fin  du  volume. 


avec 
mmes. 


DU    CHRISTIANISME.      49 

Dans  le  christianisme,  au  contraire  ,   la  Partie  n. 
religion  et  la  morale  sont  une  seule  et  même     Poétique 
chose.  L'Ecriture  nous  apprend  notre  ori-     ci„.ijjfia.. 
gine ,  nous  instruit  de  notre  double  nature  ;      nis.ne. 
les  mystères  chrétiens  nous  sont  tous  rela-       """^ 

.r,,  ,  .      -,  Livre  II. 

tiis  ;  c  est  nous  cm  on  voit  de  toutes  parts  3 

,  I       T-i'i       1       TA-  '  Poésie, 

C  est  pour  nous  que  le  Fils  de  Dieu  s  est        dans 
immolé.  DepuisMoïse  jusqu'à  Jésus-Christ,   ^^^  rapports 
depuis  les  Apôtres  jusqu'aux  derniers  Pères  jçgi,^ 
de  l'église ,  tout  olïre  le  tableau  de  l'homme    ca 
intérieur,  tout  tend  à  dissiper  la  nuit  qui 
le  couvre  :  et  c'est  un  des  caractères  dis^ 
tinctifs  du  christianisme  ,  d'avoir  toujours 
mêlé  l'homme  à  Dieu,  tandis  que  les  fausses 
religions  ont  séparé  le  Créateur  de  la  créa- 
ture. 

Voilà  donc  un  avantage  incalculable  que 
les  poètes  auroient  dû  remarquer  dans  la 
religion  chrétienne  ,  au  lieu  de  s'obstiner  à 
la  décrier.  Car  si  elle  est  aussi  belle  que  le 
polythéisme  dans  le  merveilleux  ^  ou  dans 
les  rapports  des  choses  surnaturelles  , 
comme  nous  essaierons  de  le  montrer  dans 
îa  suite ,  elle  a  de  plus  toute  la  j)artie  dra- 
a.  D 


5o  GENIE 

Partie  H.   matique    et  morale,    que  le   polytliéisme 
Poétique     ii'avoit  pas. 

ciuisiia-         Appuyons  cette  grande  vérité   sur   des 
nisme.       exemples  ;  faisons  des  rapprochemens  qui  , 
■■— "       en  épurant  notre  goût ,  servent  à  nous  atta- 
cher à  la  religion  de  nos  pères ,   par  les 
jians  *      cliannes  du  plus  divin  de  tous  les  arts, 
îes  rapports       Nous  Commencerons  l'étude  des  carac- 

avec  ^  ,  1     •      1  / 

1  s  hommes  ^^^^^^  natuvets ,  par  celui  des  époux,  et 
Caractères,  i^o^s  opposcrpus  à  l'amour  coujugal  d'Eve 
et  d'Adam,  l'amour  conjugal  d'Ulysse  et 
de  Pénélope.  On  ne  nous  accusera  pas  de 
choisir  exprès  des  sujets  médiocres  dans 
l'antiquité,  pour  faire  briller  les  sujets  cliré- 
tiens. 


DU    CHRISTIANISME.      5i 

Pabtie  n. 


CHAPITRE     II. 


Poélique 


<iu 


Suite  DES   Époux.  Cluistia- 

nisme. 


Ulysse   et  Pénélope. 


Livre  IT, 


L,    r  r  TTT  Poésie, 

ES  princes  ayant  ete  tues  par   Ulysse,       ^^^^^ 

Euryclée  va  réveiller  Pénélope ,  qui  refuse  ses  rapports 

lone-temps  de  croire  les  merveilles  que  sa 

'-'■'■  -■-  les  nommes. 

nourricelui  raconte.  Cependant  elle  selève,   ^ 

A  '    Caractère:- 

et  descendant  les  degrés  ,  elle  franchit  le 
seuil  de  pierre  y  et  va  s'asseoira  la  lueur 
du  Jeu,  en  face  d'Ulysse ,  qui  étoit  lui- 
même  assis  au  pied  d'une  haute  colonne  , 
les  yeux  baissés ,  attendant  ce  que  lui 
dirait  son  épouse.  JMais  elle  demeuroit 
muette  3  et  un  grand  étonnement  avoit  saisi 
son  cœur  (i). 

Télémaque  accuse  sa  mère  de  froideur  5 
Ulysse  sourit ,  et  excuse  Pénélope.  La 
princesse  doute  encore ,  et  pour  éprouver 
son  époux ,  elle  commande  qu'on  jjrépare 
la  couche  d'Ulysse,  hors  de  la  chambre 

(1)  Lib.XXin,T.  83. 


fe  GENIE 

Partie  II.  nuptiale  ^    aiissitôt  le  liéros  s'écrie  :  «  Qià 

Poétique     55  donc  a  déplacé  ma  couche  î. . .  N'est-elle 

Cbiistîa-     ''  plus  attachée  sur  le  troue  de  l'olivier  ^ 

nisme.       33  autour  duquel  j'avois  moi-même  bâti  une 

— —       95  salle  dans  ma  cour^  etc.  » 

XlVJlE  II.  ^ 

Q,  i  cpalo  T%i  cT' 

Poésie, 

dans  • • 

s'es  rapports  . fxîAÎJ'ytfj.a.lx  '^v/j.ov  (i). 

avec 

,^  ,  Il  dit  ,  et  soudain  le  cœur  et  les  genoux  de  Pénc- 

lÉs  hommes.  '  ~ 

lope  lui  manquent  à-Ia-fois  5  elle  reconnoît  Ulysse 
à  celte  marque  certaine.  Bientôt  courant  à  lui  toute 
en  larmes ,  elle  suspend  ses  bras  au  cou  de  son  époux  j 
elle  baise  sa  tête  sacrée  ;  elle  s'écrie  :  «  Ne  sois  point 
irrité  ,  toi  qui  fus  toujours  le  plus  prudent  des 
tommes  ! 

Ne  sois  point  irrité,  ne  t'indigne  point,  si  j'ai  hésité 
à  me  précipiter  dans  tes  bras.  Mon  cœur  frémissoit 
de  crainte  ,  qu'un  étranger  ne  vînt  surprendre  ma 
foi  ,  par  des  paroles  trompeuses  .  .  ?    .    .    .     .    .    , 

Mais  à  présent  j'ai  une  preuve  manifeste  de  toi-même, 
par  ce  que  tu  viens  de  dire  de  notre  couche  :  aucun 
autre  homme  ne  l'a  visitée  :    elle  n'est  connue  que 

(i)  De  V.  2o5  à  aïo;  de  214 — 17;  de  2 — ^2;  de  293  —  96  j 
^e  3oo  à  3o3  ;  de  24a  "  4^' 


DU    CHRISTIANISME,      53 

tfe  nous  deux  et  d'une  seule  esclave,   Actoris ,  (f|ue    Partie  IÎ. 

mon  père  me  donna,  lorsque  je  vins  en  Ithacjue  ,  et      Poétique 

qui  garde  les   portes  de   notre    chambre  nuptiale.  )  ^^'"^ 

Tu  rends  la  confiance  à  ce  cœur  devenu  défiant  par  le 

•  '■  nisme. 

chagrin,  y»  ^^^ 

Elle  dit  5  et  Ulysse  pressé  du  besoin  de  verser  des  Livre  il 

larmes  ,  pleure  sur  cette  chaste  et  prudente  épouse  f  p  '  • 

en  la  serrant  contre  son  cœur.    Comme  des  matelots  dans 

contemplent  la  terre  désirée  ,  lorsque  Neptune  a  brisé    ses  ra]  poits 

k.  I  .  .  1  1  avec 

ur  rapide  vaisseau  ,  louet  des  vents  et  des  values   ,     , 

'  °  les  hommes* 

immenses'j   un    petit    nombre    flottant    sur    l'anti- 

Caractnss^, 
que  mer  ,    gagne  la  terre  à  la  nage  ,    et  tout  couvert 

d'une    écume   salée  ,    aborde    plein   de  joie    sur   les 

grèves  ,    en    échappant    à  la  mort  :  ainsi   Pénélope 

attache  ses  regards  charmés  sur  Ulysse.  Elle  ne  peut 

arracher  ses  beaux  bras  du  cou  du  héros  ;  et  l'Aurore 

arux  doigts    de  rose ,  auroit  vu  les  saintes  larmes  de 

ces  époux  ,  si  Minerve  n'eût  retenu  le  soleil  dans  la 

nier,  etc ■ 

Cependant  Eurynome  ,  un  flambeau  à  la  main  ^ 
précédant  les  pas  d'Ulysse  et  de  Pénélope  ,  les  con.- 
duit  à  la  chambre  nuptiale 

Les  deux  époux,    après  s'être   enchantés  d'amour  ^ 
s'enchantent  par  le    récit  mutuel  de  leurs   peines. 


54  GENIE 

Partik  11.    Ulysse  achevoit  à  peine  les  derniers  mots  de  son  Lisr 
Poétique      toire  ,    qu'un  sommeil  bienfaisant  se  glissa  dans   ses 

»l"  membres  fatigués  ,  et  \int  suspendre  les  soucis  de 

Cliristia-  ,    v 

son  ame  (i). 
nisme. 

_  ^,  (  1  )  Madame  Dacier  a   trop  altéré   ce    morceau. 

LiivRE  ir.  ^    '  A 

Tantôt  elle  paraphrase  des  vers  ,   tels  que  ceux-ci  : 
Poésie,         ^      ,        .     ,     ,^\„     ,         ,  ,    ,      -î- 

«ians  ^  «  Ça  lo.  Tiiis  «T'  avlov  Av'lo  yowafla.  xaiCptAov  «  lop,  etC.  /ï  ces 

ses  rapports    mots  la  reine  tomba  presque  évanouie  ;   les  genousc 

'  ^  "^         et  le  cœur  lui  manquent  à- la  fois  j    elle  ne  doute 
les  hommes.        ,  ■  i        tti  r   i: 

plus  que  ce  ne  soit  son  cher  Ulysse,  hnjin ,  revenue 

Çaractcres. 

de  sa  faiblesse ,  elle  court  à  lui  le  visage  baigné  de 

pleurs^   et   l'embrassant   avec   toutes   les   marques 

d'une  véritable  tendresse  ,   etc.   Tantôt  elle  ajoute 

des  choses  dont  il  n'y  a  pas  un  mot  dans  le  texte  ; 

enfin  ,  elle  supprime  quelquefois  les  idées  d'Homèx'e, 

et  les  remplace  par  ses  propres  idées  j    et  c'est  ainsi 

qu'elle  passe  ces  vers  cbarmans  : 

Tw  «T'e-arei  oi)v  cpiAsIîlof  tlap-sTnlnv  Epalf/v/'f , 
Tsc-STESÔviv  fjiv^oiTi  TTfos  «AAiiAovs  êvc'arûviff. 

^près  s'être  enchantés  d'amour  ,  ils  s'enchantent 
par  le  récit  mutuel  de  leurs  peines.  Elle  dit  :  Ulysse 
et  Pénélope  ,  o  qui  le  plaisir  de  se  retrouver  en- 
semble ,  après  une  si  longue  absence  ,  tenait  lieu 
de  sommeil^  se  racontèrent  réciproquement  leurs 
peines.  Mais  ces  fautes  (  si  ce  sont  des  faiites  )  ne 
conduisent  qu'à  des  réflexions  ,  qui  nous  remplissent 


dans 
ses  rapports 


DU    CHRISTIANISME.       55 

Cette reconnoissance  d'Ulysse  et  de  Péné-  Partir  il 

lope  ,  est  peut-être  un  des  plus  beaux  irior-  Poétique 

ceaux  du  génie  antique.  Pénélope  assise  en  *.". 

silence ,   Ulysse  immobile  au   pied  d'une  nisme. 

Je  plus   en   plus    d'une  profonde  estime     pour  ces     Livre  11.^ 
laborieux  hellénistes  du  siècle  des  Lefebvre  et  des       Poésie, 
Pétau.  MadameîDacier  a  tant  de  peur  de  faire  injure 
à  Homère ,   que   si  le  vers  implique  plusieurs  sens  , 
plusieurs  nuances  étendues  dans  le  sens  principal,    les  hommes, 
elle  retourne  y   commente,   paraphrase  ,    jusqu'à    ce     Caractères^. 
qu'elle    ait   épuisé  le  mot  grec,    à-peu-près  comme 
dans  un  dictionnaire  ,   on  donne   toutes   les    accep- 
tions   dans   lesquelles    un   mot  peut  être  pris.    Les 
autres  défauts  de  la  tiaduction  de  cette  savante  dame  , 
tiennent  de    même   à  une   loyauté  d'esprit,    à   une 
candeur  de  mœurs,  à  une   sorte  de  simplicité,  par- 
ticulière  à   ces  temps  fameux  de  notre  littérature. 
Ainsi ,  trouvant  qu'Ulysse  reçoit  trop  froidement  les 
caresses  de  Pénélope ,  elle  ajoute ,  avec  une  grande 
naïveté ,  qu'//  répondait  à  ces  marques  d'amour  , 
avec  toutes  les  marques  de  la  plus  grande  tendresse. 
Et  bientôt,  plus  pudique  même  que  cette  Pénélope, 
dont  aucun  homme  ne  connoissoit  la  couche ^  elle  a 
craint  de  dire  ,  comme  le  poète  ,  que  les  deux  époux 
^enchantèrent  d'amour.    Il  faut  admirer  de    telles 
iafidélités.  S'il  fut  jamais  un  siècle  propre  à  fournie- 


S6  GENIE 

Paktie  iî.  colonne,  la  scène  éclairée  à  la  flamme  du 

Poétique    foyer  hospitalier  5  quelle  grandeur  et  quelle 

'  "         simplicité  de  dessin  !  Et  comment  se  fera 

Çhristia-  ^ 

jiisme.      la  reconnoissance  ?  par  une  circonstance 

— —       rappelée  du  lit  nuptial  !  C'est  encore  une 

"^^    ■    autre  merveille  que  ce  lit  fait  de  la  main 

,    '  *      diun  roi  sur  le  tronc  d'un  olivier  ;  arbre  de 

SCS  rapports  paix  et  de  sagesse ,  digne  d'être  le  f'onde- 

,    ^'"^'^        ment   de    cette  couche  ,    qu'aucun    autre 

loslioinmcs.  ■*■ 

homme  qu'Ulysse  n'a  visitée.  Les  trans- 
ports,  qui  suivent  la  reconnoissance  des 
deux  époux  5  cette  comparaison  si  tou- 
chante ,  d'une  veuve  qui  retrouve  son 
époux ,  à  un  matelot  qui  découvre  la  terre 
au  moment  même  du  naufrage  j  le  couple 
conduit  au  flambeau  dans  son appartementj 
les  plaisirs  de  l'amour ,  suivis  des  joies  de 
la  douleur  ou  de  la  confidence  des  peines 
passées  -,    la  double  volupté   du   bonheur 

de  vrais  traducteurs  d'Homère ,  c'étoit  sans  doute 
celui-là,  où  non-seulement  l'esprit  et  le  goût,  mais 
encore  le  cœur  étoient  antiques^  et  où  les  mœurjs 
de  l'âge  d''or  ne  s'altéroient  point,  en  passant  pa^ 
l'ame  de  leurs  interprètes. 


DU    CHRISTIANISME.      67 

présent,   et  du  malheur  en  souvenir j    ce  Partie  li. 

sommeil  qui  vient  par  degrés  ,    fermer  les  Poétique 

yeux  et  la   bouche   d'Ulysse  tandis   qu'il  (^i^^is^a. 

raconte  ses  aventures  à  Pénélope  attentive  :  nisme. 

ce  sont  autant  de  traits  du  grand  maître  -,  "~" 
on  ne  les  çauroit  trop  admirer. 

Il  y  auroit  une  étude  très-intéressante  à  ^[^,,g  ' 

faire,  ce  seroit  de  considérer  quelle  marche  ses  rapporîs 

1  A  .    .  '  avec 

unauteurmoderneeut  suivie,  pour  exécuter  .    , 
telle  ou  telle  partie  des  ouvrages  d'un  auteur  ^^^^^^ 

ancien.  Dans  le  tableau  précédent ,  par 
exemple ,  on  peut  soupçonner  que  la  scène, 
au  lieu  de  se  passer  en  action  entre  Ulysse  et 
Pénélope ,  se  fût  développée  en  récit  dans 
la  boucliedu  poëte.  Ce  récit  eût  été  mêlé  de 
réflexions  philosophiques,  devers fi-appans, 
de  mots  heureux.  Au  lieu  de  cette  manière 
brillante  et  laborieuse ,  Homère  vous  pré- 
sente deux  époux,  qui  se  retrouvent  après 
vingt  ans  d'absence,  et  qui,  sans  jeter  de 
grands  cris,  ont  l'air  de  s'être  à  peine  quittés 
de  la  veille.  Où  est  donc  la  beauté  de  la 
peinture  ?  dans  la  vérité. 

Les  modernes  sont  en  général  plus  savans. 


53  GENIE 

Partie  II.  plus  délicats ,  plus  déliés ,  souvent  même- 
Poétique     plus  intéressans  dans  leurs  compositions  ,. 

du  ,  . 

Christia-     *1^^  ^^^  anciens.  Mais  ceux-ci,  à  leur  tour , 


nisme. 


sont  plus  simples,  plus  augustes  ,  plus  tra- 
giques ,  plus  abondans ,  et  sur-tout  plus 
vrais  que   les  modernes.    Ils  ont  un  goût 

Poésie  ,  1  ^  ...  1  1  M 

tiaiis       P^^^  ^^^  y  ^^^  imagmation  plus  noble  :  ils 


Livre  II. 


r.-> [.ports  ne    savent    travailler  que  des  masses ,   et 


tiatis 
ses 

lesho'mnes.  ï^^S%ent  tous  les  accidcus  j  un  berger  qui 
Car::cîcres  ^^  plaint ,  un  vicillard  qui  raconte  ,  un 
héros  qui  combat,  voilà  pour  eux  tout  un 
poëme  ;  et  l'on  ne  sait  comment  il  arrive  , 
que  ce  poëme ,  où  il  n'y  a  rien,  est  pour- 
tant mieux  rempli  que  nos  romans  les  plus 
chargés  d'incidens  et  de  personnages.  L'art 
d'écrire  semble  avoir  suivi  l'art  de  la  pein- 
ture :  la  palette  du  poëte  moderne  se  cou- 
vre d'une  variété  infinie  de  teintes  et  de 
nuances  ;  le  poëte  antique  compose  tous 
ses  tableaux  avec  les  trois  couleurs  de 
Polygnote.  Les  Latins,  placés  entre  la  Grèce 
et  nous  ,  tiennent  à-la-fbis  des  deux  maniè- 
res ;  à  la  Grèce  ,  par  la  simplicité  des  fonds; 
à  nous,  par  l'art  des  détails.  C'est  peut-êtje 


DU    CHRISTIANISME.     59 

cette  heureuse  harmonie  des  deux  goûts  ,  Partie  h.. 
qui  rend  la  lecture  de  Virgile  si  délicieuse.       ^^^^^^^^^ 

Voyons  maintenant  le  tableau  des  amours  christia- 
de  nos  premiers  pères  :  Eve  et  Adam  ,  par  "'*™^' 
l'aveugle  d'Albion ,   feront  un  assez  beau 

o  '  Livre  11. 

pendant  à  Ulysse  et  Pénélope  ,  par  l'aveu-     ^^^^.^ 
gie  de  Smyrne.  tians 

SCS  rappoils 

CHAPITRE    II  L  ,   ,"'"" 

les  hommes. 

Suite  DES  Époux.  c^racm^s.. 

Adam  et  Eve. 

Oatan  a  pénétré  dans  le  paradis  terrestre. 
Au  milieu  des  animaux  de  la  création  , 

He  savf 
Two  of  far  nobler  aspect  erect  and  tall 


of  lier  daiighters  Eve  (i). 


Il  apperçoit  deux  êtres  d'une  forme  plus  noble  y 
d'une  stature  droite  et  élevée ,  comme  celle  des 
esprits  immortels.  Dans  tout  l'honneur  primitif  de 
leur  naissance  ,  une  majestueuse  nudité  les  couvre  : 

(1)  Par  Lost.  Book  IV  ,  V.  238,  3j4>  u"  vers  de  passé, 
Glagc.  éd.  1776. 


6o  GENIE 

pARTiE  II.   on  les  prendroit  pour  les  souveraîus    de   ce  nonvej 

Poétl<iue      univers,  et  ils  semblent  dignes  de    l'être.  A   travers 

•'"  leurs  regards  divins  ,    brillent   les  attributs  de  leur 

Cliristia-         ,      .  _    ,  ,       ,  .  ,     .    .  , 

cloneux  Créateur  :  vente  ,  sacesse  ,  sainteté  rigide 

^^,_^         et   pure  ,    vertus    dont   émane    l'autorité    réelle   de 

Livre  II.     l'iiomme.  Toutefois   ces  créatures  célestes    diffèrent 

p   ,  .  entre  elles ,  ainsi  que  leurs  sexes  le  déclarent  :  Lui  , 

«laiis         créé  pour  la  contemplation  et  la  valeur;  elle,  formés 

ses  rappoïts  pour  la  mollesse  et  les  grâces  ;  Lui ,  pour  Dieu  seu- 

,     ,  lement  :  Elle  pour  Dieu  ,  en  Lui.    Le  front  ouvert  , 

les  hommes. 

l'œil  sublime  du  premier  ,  annonce  la  puissance- 
Caractcrcs.        ,      ,  ,  i„         .     » 

absolue  :  ses  cheveux  d  hyacinthe  ,  se  partageant  sur 

son  front  ,  pendent  noblement  en  boucles  des  deux 
côtés  ,  mais  sans  flotter  au-dessous  de  ses  larges 
épaules.  Sa  compagne  ,  au  contraire  ,  laisse  desr 
cendre  ,  comme  un  voile  d'or ,  ses  belles  tresses  sur 
sa  ceinture,  où  elles  forment  de  capricieux  anneaux: 
ainsi  la  vigne  courbe  ses  tendres  ceps  autour  du  fra- 
gile appui  ;  symbole  de  la  sujétion  où  est  née  notre 
mère  ;  sujétion  à  un  sceptre  bien  léger  ;  obéissance 
accordée  par  Elle ,  et  reçue  par  Lui ,  plutôtqu'exigée  j 
empire  cédé  \olontairement ,  et  pourtant  à  regret  , 
cédé  avec  un  modeste  orgueil  ,  et  je  ne  sais  quels 
ïimoureux  délais ,  pleins  de  craintes  et  de  charmes  î 
Ni  vous  non  plus ,  mystérieux  ouvrages  de  la  nature, 
vous  n'étiez  point  cachés  alors  ;  alors  toute  honte 
coupable  ,    toute  honte   criminelle   étoit  inconnue. 


t)U    CHRISTIANISME.      61 

Fille  gIu  péclié,  pudeur  impudique  ,  combien  n'avez-   PAiiTrK  H, 
vous  point  troublé  les  jours  de  l'homme  par  une  vaine      Poétique 

apparence  de  pureté  !  Ah  !  vous  avez  banni  de  notre  <''^ 

1         1       ,    •     11      •       1      •        1-     ,.'     •.!?•  Chiistia- 
vie  ce  qui  seul  est  la  véritable  vie  :  la  simplicité  etl  lu- 

'■  ^  rusme. 

nocence.  Ainsi  marchent  nuds  ces  deux  grands  époux        __^^^^ 

dans  Eden  solitaire.    Ils  n'évitent  ni  l'œil  de  Dieu  ,     Lj^.j^j,  jj_ 

ni  les  regards  des  Anges,  car  ils  n'ont  point  la  pensée  ,  . 

du  mal.  Ainsi  passe  ,    en  se  tenant  par  la  main  ,  le  ,|,,„5 

•plus  superbe  couple ,  qui  s'unît  jamais  dans  les  em-  ses  rapports 

brassemens  de  l'amour  ;  Adam  ,  le  meilleur  de  tous         ^'^^'^ 

k'slioininesi 
les  hommes  ,  qui  furent  sa  postérité  ]  Eve  ,  la  plus 

1,   M      1  1       r  11  ■  •       ..     Caractens. 

belle  de  toutes  les  iemmes,  entre  celles  qui  naquirent 

ces  filles. 

Nos  premiers  pères  se  retirent  sous  l'om- 
brage ,  au  bord  d'une  fontaine.  Ils  prennent 
leur  repas  du  soir,  au  milieu  des  animaux 
de  la  création ,  qui  se  jouent  autour  de 
leur  roi  et  de  leur  reine.  Satan  ,  caché  sous 
la  forme  d'une  de  ces  bêtes  ,  contemple  les 
deux  époux,  et  se  sent  presqu'attendri  par 
leur  beauté  ,  leur  innocence  ,  et  la  pensée 
des  maux  qu'il  ya  faire  succéder  à  tant  de 
bonheurj  trait  admirable  !  Cependant  Adam, 
et  Eve  conversent  doucement  auprès  de  la 
fontaine  ,  et  Eye  parle  ainsi  à  son  époux  ; 


62  GENIE 

That  day  I  often  remember ,  wlien  from  sleep 
■^^^'"1"^  lier  silver  mentle  tkrew  (i). 

Christia- 
nisme. '^^   nie  rappelle  souvent   ce  jour,   où    sortant  dii 

^^B»  premier  sommeil ,    je  me  trouvai  couchée  parmi  des 

Livre  II.  fleurs  ,    sous  l'ombrage  ;  ne  sachant  oii  j'étois  ,   qui 

Poésie  j'étois  ,    quand    et  comment  j'avais  été   amenée  en 

clans  ces  lieux.    Non  loin  de  là  ,  le  bruit  d'une  onde  sor- 

scs  rapports  ^-qJ^  ^^  creux  d'une  roche.  Cette  onde ,  se  déployant 

T    ,  en  nappe  humide  ,  iixoit  bientôt  tous  ses  flots  ,  purs 

comme  les  espaces  du  firmament.    Je  m'avançai  vers 
Caractères.  _  * 

ce  lieu  ,    avec  une  pensée  timide  ;    je  m'assis  sur  la 

rive  verdoyante  ,    pour  regarder  dans  le  lac   trans- 
parent ,    qui  me  sembloit  un  autre  ciel.    A  l'instanC 
où  je  m'inclinois  sur  l'onde,  une  ombre  apparut  dans 
la  glace  humide  ,  se  penchant  vers  moi ,  comme  moi 
vers  elle.   Je  tressaillis;  elle  tressaillit  ;  j'avançai  la 
tête  de  nouveau,  et  la  douce  apparition  revint  aussi 
vite  ,   avec  des  regards  réciproques  de  sympathie  e£ 
d'amour.  Mes  yeux  seroient  encore  attachés  sur  cette 
image  ,    je  m'y  serois  consumée  d'un  vain  désir  ,    si 
une  voix  dans  le  désert  :  «  L'objet  que  tu  vois,  belle 
»  créature,    est  toi-même  ;   avec  toi  il  fuit,  et  re- 
*  vient.  Suis-moi  ,    je  te  conduirai   où  une  ombre 

(i)  Par.  Lost.   Bock  IV,   vers  449»  5oa ,  inclusivement. 
Ensuite  depuis  le  69  v-  iusqu'au  Sggi 


DU   CHRISTIANISME.      63 

5>  vaine  ne  trompera  point  tes  embrassemens  ,  où  tu   Patîtie  II. 
35  trouveras  celui   dont  tu  es  l'image  5    à  toi  il  sera      Poétique 

T>  pour    toujours  ,    tu    lui    donneras    une  multitude  '^'^ 

m      r  I  1   1  I         >         ■        -.  Clnistia- 

»  d'enlans  ,    semblables    a  toi-meme  ,    et    tu    seras 

nisrae. 

«3  appelée  la  Mère  du  genre  humain.  »  ..^ 

Que  pouvois-je  faire  après  ces  paroles  ?    Obéir  et     Litrb  II* 

marcher  ,   invisiblement  conduite  !  Bientôt  je  t'en-       Poésie, 

trevis  sous  un  platane.   Oh  !  que  tu  me  parus  grand         '  ''"^ 

1  •  .  .  .  .    ,      ses  rapports 

et  beau  ;  et  pourtant  je  te  trouvai  je  ne  sais  quoi  de 

moins  beau  ,  de  moins  tendre,  que  le  gracieux  fan-    lesiiommcs 
tome   enchaîné  dans  les  replis  de  l'onde.  Je  voulus     Caractères^ 
fuir  ;    tu  me  suivis  ,  et  élevant  la  voix  ,    tu  t'écrias 
parmi  toutes  les  solitudes  :  oc  Retourne  ,  belle  Eve  ! 
»  sais-tu  qui  tu  fuis  !  Tu  es  la  chair  et  les  os  de  celui 
>»  que  tu  évites.  Pour  te  donner  l'être,  j'ai  puisé  dans 
»  mon  flanc  la  vie  la  plus  près  de  mon  cœur ,  afin  de 
y>  t' avoir  ensuite  éternellement  à  mon  coté.  O  moitié 
»  de  mon  ame  ,  je  te  cherche  I  ton  autre  moitié  te  ré- 
r>  clame.  t>  En  parlant  ainsi,  ta  douce  main  saisit  la 
mienne  :  je  cédai;  et  depuis  ce  temps  j'ai  connu  com- 
bien la  grâce  est  surpassée  par  une  mâle  beauté  ,  et 
par  la  sagesse  qui  seule  est  véritablement  belle. 

Ainsi  parla  la  mère  des  hommes.  Avec  des  regards 
pleins  d'amonr  ,  et  dans  un  tendre  abandon,  elle  se 
penche  ,  en  embrassant  à  demi  notre  premier  père. 
La  moitié  de  son  sein  qui  se  gonfle  ,  vient  mysté- 
ïieusement ,  sous  l'or  de  ses  tresses  flottantes  ,    tou-^ 


l 


64  GENIE 

I^ÀKTiE  II.  cher  de  sa  voluptueuse  nudité  ,  la  nudité  du  sein  de 
Poétique      so^  époux.  Adam,  ravi  de  sa  beauté  et  de  ses  grâces 

t'u  soumises  ,    sourit  d'un  supérieur  amour  :  tel   est  le 

Christia-  .  i       ■   i  i    -  •  i  i 

sourire  que  Je  ciel  laisse  au  printemps  tomber  sur  les 
Misme.  ■*  ^  ^ 

____  nuées  ,  et  qui  fait  couler  la  vie  dans  ces  nuées  grosses 

Livre  II.  ^^  ^^  semence  des  fleurs.   Adam  presse  ensuite  d'un 

p   ,  .  baiser   pur  ,    les    lèvres    fécondes    de    la    mère    des 

dans         hommes . 

fies  rapports •     ,    .    .i 

avec 

les  hommes  Cependant  le  soleil  étoit    tombé    au-dessous    des 

^  Açores  ;  soit  que  ce  premier  orbe  du  ciel  ,    dans  son 

incroyable  vitesse  ,  eût  roulé  vers  ces  rivages  5  soie 
que  la  terre  ,  moins  rapide  ,  se  retirant  dans  l'Orient, 
jiar  un  plus  court  chemin,  eût  laissé  l'astre  du  jour 
à  la  gauche  du  monde.  Il  avoit  déjà  revêtu  de  pour- 
pre et  d'or  les  nuages  qui  flottent  autour  de  sou 
trône  occidental  ;  le  soirs'avancoit  tranquille,  et  par 
degrés  un  doux  crépuscule  enveloppoit  les  objets  de 
son  ombre  uniforme.  Les  oiseaux  du  ciel  reposoient 
dans  leurs  nids  ,  les  animaux  de  la  terre  sur  leur 
couche  :  tout  se  taisoit  ,  hors  le  rossignol  ,  artant 
des  veilles  ;  il  remplissoit  la  nuit  de  ses  plaintes 
amoureuses  ,  et  le  Silence  étoit  ravi.  Bientôt  le 
firmament  étincela  de  vivans  saphirs  :  l'étoile  du 
soir  ,  à  la  tête  de  l'armée  des  astres  ,  se  montra 
long-temps  la  plus  brillante  5  mais  enfîrt  la  rein© 
des  nuits  ,  se  levant  avec  majesté  à  travers  les  nuageSj 


DU    CHRISTIANISME.      65 

in^pandit  sa  teiitlre    lumière,   et   jeta   son   manteau  Paktie  II. 
d'argent  sur  le  dos  des  ombres  (i).  Poétique 

du 

Adam   et  Eve  se    retirent    au  berceau  ciuiitia- 

nuptial ,  après  avoir  ofïert  leur  prière  à  "'sme. 

l'Eternel.  Ils  pénètrent  dans  l'obscurité  du  ^^^^  , 

bocaçe ,  et  se  couchent  sur  un  lit  de  fleurs.  „  ,  . 

O    '  Poésie, 

Alors  le  poëte ,  resté  comme  à  là  porte  du        dans 
berceau,  entonne  tout-à-coup ,  à  la  face  du  ««s  rappoits 

^  avec 

firmament  et  du  pôle  chargé  d'étoiles,  un  leshommes. 
cantique  à  l'hymen .  Il  entre  dans  ce  magnili-  Caractères^ 
que  épithalame,  sans  préparation  et  par  un 
mouvement  inspiré ,  à  la  manière  antique  : 
Hail  'wedded  love  ,  mysterious  la'W  y  true 
source  qf  humain,  ojfspring  :  «  Salut  , 
35  amour  conjugal ,  loi  mystérieuse  !  source 
33  de  la  postérité.  33  C'est  ainsi  que  l'armée 

(1)  Ceux  qui  savent  l'anglois  sentiront  combien 
la  ti'aduction  de  ce  morceau  est  difiicile.  On  nous 
pardonnera  la  hardiesse  des  tours  dont  nous  nous 
sommes  servis ,  en  faveur  de  la  lutte  contre  le  texte, 
Nous  avons  fait  aussi  disparoître  quelques  traits  de 
mauvais  goût,  en  particulier  la  comparaison  allégo- 
rique du  sourire  de  Jupiter ,  que  nous  avons  reia-» 
placée  par  son  sens  propre* 


U  GENIE 

Partie  II.  ^^^  Grecs  cliante  tout-à-coup  après  la  mort 

Christia-     ctc.  Nous  avoiis  remporté luw gloire  Signa- 

nisnie.      ^^/^  ^^  iVoz/^  avojîs  tué  le  divin  Hector  ;  c'est 

de  même  que  les  Saliens  -  célébrant  la  fête 

I.IVRE  II.  ^  ' 

Poésie       d'Hercule ,    s'écrient    brusquement    dans 

dans       Virgile    :    tu  nubi gênas ,  imicte ,   bimem^ 

ses  rapports    ^^^^^  qx.(z.  C'est  toi  qui  domptas  les  deuoc 

avec  ■'■  -^ 

les  hommes,   ceiitaures  y  fils  d'une  uuée ,  etc. 

Caracùns.  Cet  liymiie  à  la  foi  conjugale,  met  le 
dernier  trait  au  tableau  de  Milton,  et 
achève  la  peinture  des  amours  de  nos  pre- 
miers pères  (i). 

Nous  ne  craignons  pas  qu'on  nous  repro- 
che la  longueur  de  cette  citation.  «  Dans 
D>  tous  les  autres  poèmes  ,   dit  M.  de  Vol- 

(i)  Il  y  a  encore  un  autre  passage  où  ces  amours 
sont  décrites  :  c'est  au  VIII^  livre  ^  lorsqu'  Adam 
raconte  à  Raphaël  les  premières  sensations  de  sa  vie, 
ses  conversations  avec  Dieu  sur  la  solitude  ,  la  for- 
mation d'Eve  ,  et  sa  première  entrevue  avec  elle.  Ce 
morceau  n'est  point  inférieur  à  celui  que  nous  venons 
de  citer,  et  doit  aussi  toute  sa  beauté  à  une  religicMS 
sainte  et  pui'e. 


DU    CHRISTIANISME.     ^7 

>i  taire,   l'amour  est  regardé  comme  une  I'-^'^tie  n. 

?>  Ibiblesse:  dans  Milton  seul  il  est  une  vertu.  "'"'"i"« 

35  Le  poète  a  su  lever  d'une  main  chaste  ,  ciuistia- 

35  le  voile  qui  couvre  ailleurs  les  plaisirs  de  "'S'"^* 
55  cette   passion  j    il   transporte   le  lecteur 

35  dans  le  lardin  des  délices.  Il  semble  lui  ^  ,  . 

•'  Poésie , 

35  faire  goûter  les  voluptés  pures  dont  Adam       .iaus 
35  et  Eve  son  remplis  :  il  ne  s'élève  pas  au-  ^^*  '-'Pi'O'  s 

'-  ^  avec 

35  dessus  de  la  nature  humaine,  mais  au-  jesiicmmes. 
33  dessus  de  la  nature  humaine  corrompue;    Csractcres. 
35  et  comme  il  n'y  a  pas  d'exemple   d'un 
33  pareil  amour,  il  n'y  en  a  pas  d'une  pareille 
35  poésie  (1).  55 

Si  l'on  compare  les  amours  d'Ulysse  et 
de  Pénélope  à  celle  d'Adam  et  d'Eve ,  on 
trouve  que  la  simplicité  d'Homère  est 
plus  ingénue  ,  celle  de  Milton  plus  magni- 
fique. Ulysse,  bien  que  roi  et  héros,  a  toute- 
fois quelque  chose  de  rustique  ;  ses  ruses  , 
ses  attitudes ,  ses  paroles  ont  urt  caractère 
agreste  et  naïf.  Adam  ,  quoiqu'à  peine  né, 
et  sans  expérience  ,  est  déjà  le  parfait 
modèle  de  l'homme    :    on  sent  qu'il  n'est 

(1)  Essai  sur  la  poésie  épique  j    chap.  9. 

E.. 


6d  GENIE 

.î>ARtiE  II.  point   sorti   des    entrailles  infirmes  d'uirô 

Poétique     femme  ,  mais  des  mains  vivantes  de  Dieu. 

■Chiistia-     ^^  ^^^  noble  ,    majestueux ,  et  tout-à-la-fois 

nisme.      plein  d'innocence  et  de  génie  j  il  est  tel  que 

—■ "       le  peignent  les  livres  saints ,  digne  d'être 

ÏjIVRE  II.  ,  ^  , 

respecte  par  ies  anges  ,  et  de  se  promener 
dans  '      <i3.ns  la  solitude  avec  son  Créateur. 
ses  rapports       Quant  aux  deux  épouses  ,   si  Pénélope 
,    f  ^  est  plus  réservée  ,   et  ensuite  plus  tendre 

les  hommes.  i  ^  i 

^  que  notre  première  mère  ,   c'est  qu'elle  a 

Caractères.      s.  l  7  1 

été  éprouvée  par  le  malheur,  et  que  le 
malheur  rend  déliant  et  sensible.  Eve ,  au 
contraire,  s'abandonne,  elle  est  communi- 
cative  et  séduisante  j  elle  a  même  un  léger 
degré  de  coquetterie.  Et  pourquoi  seroit- 
elle  sérieuse  et  prudente  comme  Pénélope  ? 
tout  ne  lui  sourit  -  il  pas  ?  Si  le  chagrin 
iérme  l'ame ,  la  félicité  la  dilate  :  dans  le 
premier  cas,  on  n'a  pas  assez  de  déserts  on. 
cacher  ses  peines  j  dans  le  second,  pas 
assez  de  cœurs  à  qui  raconter  ses  plaisirs. 
Cependant  Milton  n'a  pas  voulu  peindre  son 
Eve  parfaite  j  il  l'a  représentée  irrésistible 
par  les  charmes,  mais  un  peu  indiscrète  et 


DU    CHRISTIANISME.      6^. 
amante  de  paroles ,   afin  qu'on  prévît  le  Partie  îî.' 
malheur  où.  ce  défaut  va  l'entraîner.   Au    l'o^^'i^® 

du 

reste ,  les  amours  de  Pénélope  et  d'Ulysse ,    chnstia- 
sont  pures  et  sévères ,  comme  doivent  l'être      "'«'"p- 
celles  de  deux  époux. 

^  LivuElIi 

C'est  ici  le  lieu  de  remarquer  que  dans      ^  ,  . 

J  ^  Poésie, 

la  peinture  des  voluptés  ,   la  plupart  des        dans 
grands  poètes  antiques  ont  à  -  la  -  fois  une  *^^  rappous 

,  ,  avec 

nudité  et  une  chasteté  qui  étonnent.   Rien  kshomines- 
de  plus  pudique  que  leur  pensée ,  rien  de    Caraatcres^ 
plus  libre  que  leur  expression  :  nous  ,   au 
contraire-,    nous    bouleversons-"  les    sens  , 
en  ménageant  les  yeux  et  les  oreilles.  D'où- 
naît  cette  magie  des  anciens  ,  et  pourquoi 
une  Vénus  de  Praxitèle  toute  nue,  charme- 
t  -  elle  plus  notre  esprit  que  nos  regards  ? 
C'est  qu'il   y  a  un  beau  idéal  ,    qui   tou- 
che plus  à  l'ame  qu'à  la   matière.  Alors 
le  génie  seul ,    et  non  le  corps  ,    devient" 
amoureux  5    c'est   lui  qui  brûle  de  s'unir 
étroitement  au  chef-d'œuvre.  Toute  ardeur 
terrestre  s'éteint ,  et  est  absorbée  par  une 
tendresse  plus  divine  :  l'ame  échauffée  se 
replie  autour  de  l'objet  aimé ,  et  spiritualise 


70  GENIE 

Partie  II.  juscju'aux  termes  grossiers,  dont  elle  est  ohii- 
Pûctique    gée  cle  se  servir  pour  exprimer  sa  flamme. 
Chii^ti.i-         Mais  ni  l'amour  de  Pénélope  et  d'Ulysse, 
nisrne.      ni  celle  de  Dldou  pour   Enée  ,    ni    celle 
"""       d' Alceste  pour  Admète ,  ne  peut  être  com- 
parée à  la  tendresse  que  déclare  le  grand 
^j3„3  '      couple  d'Eden.  La  vraie  religion  a  pu  seule 
ses  rapports  donner   le    caractère    d'une   amour   aussi 

iivec  .  ....  /^       11  •       • 

i,.:i,<^ .,,„„,  sainte,  aussi  subimie.  Uuelle  association 
Çai:icteres.  ^'î^-^es  !  l'Uiiivers  uaissaut,  les  mers  s'épou- 
vantant,  pour  ainsi  dire,  de  leur  propre 
immensité  ,  les  soleils  hésitant  comme 
efïrayés  dans  leurs  nouvelles  carrières  ,  les 
anges  attirés  par  ces  merveilles,  Dieu  regar- 
dant encore  son  récent  ouvrage  ,  et  deux 
^t^tres,  moitié  esj>rit,  moitié  argile,  étonnés 
de  leurs  corps,  plus  étonnés  de  leurs  âmes  , 
laisant  à-la-f  bis  l'essai  de  leurs  premières  pen- 
sées ,  et  l'essai  de  leurs  premières  amours  ! 
Pour  rendre  le  tableau  parfait ,  Mil  ton 
a  eu  l'art  d'y  placer  l'esprit  de  ténèbres 
comme  une  grande  ombre.  L'ange  rebelle 
épie  les  deux  nobles  créatures  :  il  apprend 
4,ç  leurs  bouches  le  làtal  secret  j  il  se  réjouit;. 


DU    CHRISTIANISME.     71 
de  leur  malheur  à  venir,   et  toute  cette  Partie  IL 
peinture  de  la  félicité  de  nos  pères ,  n'est    Poétique 
réellement  cpie  le  premier  pas  vers  d'af-     cij,.is,ia- 
Ireuses  calamités.  Pénélope  et  Ulysse  rap-      risme. 
pellent  un  malheur  passé  ;  Eve  et  Adam       — ^ 

\         ^1  r    ■%  rp  Livre  II. 

montrent  des  maux  près    d  eciore.    lout 

drame  pèche  essentiellement  par  la  base,  ^^^^J 

s'il  offre  des  joies  sans  mélange  de  chagrins  ses  rapports 

évanouis,   ou  de  chagrins  a   naître.    Un  ,    , 

'  D  les  hommes^ 

bonheur  absolu  nous  ennuie  5  un  malheur  ^^^^^.1,^^^, 
absolu  nous  repousse  :  le  premier  est 
dépouillé  de  morale  et  de  pleurs  j  le  second 
d'espérance  et  de  sourires.  Si  vous  remontez 
de  la  douleur  au  plaisir  (  comme  dans  la 
scène  d'Homère  ) ,  vous  serez  plus  tou- 
chant ,  plus  mélancohfpie ,  parce  que  l'ame 
rêve  alors  dc.hs  le  passé ,  et  se  repose  dans 
le  présent  j  si  vous  descendez  au  contraire 
de  la  prospérité  aux  larmes  comme  dans, 
la  peinture  de  Milton,  vous  serez  plus 
triste  ,  plus  poignant,  parce  que  le  cœur 
s'arrête  à  peine  dans  le  présent ,  et  anticipe 
déjà  les  maux  qui  le  menacent.  Il  faut 
donc  toujours  dans  nos  tableaux  unir  le 


rj%  GENIE 

Partie  II.  bonlieur  à  l'infortune ,   et  faire  la  sorninG 

Poétique    des  maux  un  peu  plus  forte  que  celle  des 

'  " .      biens,  comme  dans  la  nature.  Deux  liqueurs 

Chnstia-  '•  ^ 

iiisme.     sont  mêlées  dans  la  coupe  de  la  vie  ,  l'une 

——      douce  et  l'autre  araère  :  mais  outre  l'amer^ 

Livre  II.  ^.^j^g  de  la  secoudc  ,  il  y  a  encore  la  lie  , 

^^^'^  '     que  les  deux  liqueurs  déposent  égalemeni; 

ses  rapports  aU  foud  du  VaSC. 

avec 
les  hommes. 


Çaractcres. 


C    H    A    P    I    T    R    E    I  V. 

j.    E      Père. 
JPriam. 

Uu  caractère  de  \ époux  ,  passons  à  celui 
Avipère  ;  considérons  la  paternité  dans  le? 
deux  positions  les  plus  subj.imes  et  les  plus 
toucliantes  de  la  vie,  la  vieillesse  et  le  mal- 
lieur.  Priam  ,  ce  monarque  tombé  du  som- 
met de  la  gloire ,  et  dont  les  grands  de  la 
terre  avoient  recherclié  les  faveurs ,  dum 
Jbj'tunaJ'uit^VTidiva.,\QS  cheveux  souillés  de 
cendres,  le  visage  baigné  de  pleurs,  seul  au 
milieu  de  la  nuit ,  a  pénétré  dans  le  camp.. 


DU  C  ARISTIANISME.      jZ 
des  Grecs.  Humilié  aux  genoux  de  l'impi-  Partie  il 
toyable  Achille,   baisant  les  mains  terri-     Poétique 
blés,  les  mains    dévorantes  (av<fp(p=vy?,   qui     christia- 
dévorent  les  hommes  )  qui  fumèrent  tant  de       "'S'"^- 
lois  du  sanii  de  ses  fils ,   il  redemande  le  ' 

c  Livre  lî. 

corps  de  son  Hector  :  „  ,  . 

^       1  •  Poésie , 

<i;ins 
M/îî^a/TraYsf  <ru,  , SCS  rapport? 

.    .    . avec 

«-ô^aa  x«'?  °V'^"^^''  les  hommes. 

CarcLcterci, 
T>  Souvenez-vous  Je  votre  père  ,  6  Acliille  !  sem- 
blable aux  dieux  :  il  est  accablé  d'années,  et  comme 
moi  au  dernier  terme  de  la  vieillesse.  Peut-être  en 
ce  moment  même  est- il  accablé  par  de  puissans  voi- 
sins ,  sans  avoir  auprès  de  lui  personne  pour,  le  dé- 
fendre. Et  cependant  lorsqu'il  apprend  que  vous 
vivez  ,  il  se  réjouit  dans  son  cœur  5  chaque  jour  il 
espère  revoir  son  fils  de  retour  de  Troie.  Mais  moi ^ 
le  plus  infortuné  des  pères  ,  de  tant  de  fils  que  je 
comptois  dans  la  grande  Ilion  ,  je  ne  crois  pas  qu'un 
seul  me  soit  resté.  J'en  avois  cinquante  ,  cjuand  les 
Grecs  descendirent  sur  ces  rivages.  Dix-neuf  étoient 
sortis  des  mêmes  entrailles  5  différentes  captives 
m'avoient  donné  les  autres  :  la  plupart  ont  fléclti 
sous  le  cruel  Mars.  Il  y  en  avoit  un  qui  ,  seul  ^ 
défendoit  ses  frères  et  Troie.  Vous  venez  de  le  tuer  j 


74  GENIE 

PARTxii  IL    combattant  pour  sa  patrie....  Hector.   C'est  pour  lut 
Poétique     que  je  viens  à  la  flotte  des  Grecs  5    je  viens  racheter 

""  s  111  corps  ,  et  je  vous    apporte  une  immense  rançon. 

Chiislia-       j.  ,  a    *    i  -n     1  •   •»    i 

tlespectez  les  Dieux  ,  o  AcliiUe  ;  avez  pitie  de  moi  ; 
insine.  '  '  j        l  t 

^^         souvenez-vous   de    votre  père.    O    combien   je    suis 

T  ,„   ^  rr      nialheureux  !  nul   infortuné    n'a  jamais  été  réduit  à 

^   ,  .  cet  excès  de  misère  :   je  baise  les    mains  nui  ont  tué 

Poésie,  '  '■ 

dans  ^ïies  fils, 

ses  rappoits 
avec 

icshoiiiines.  Que  de  beautés  dans  cette  prière  !  quelle- 
Caracteics.  scènc  étalée  au  yeux  du  lecteur  !  la  nuit  y. 
la  tente  d'Achille ,  ce  héros  pleurant  Patro- 
cle  auprès  du  iidèle  Automédon,  Priam 
apparoissa.nt  au  milieu  des  ombres  ,  et  se 
précipitant  aux  pieds  du  iils  de  Pelée  I  Là, 
sont  arrêtés ,  dans  les  ténèbres  ,  les  chars 
et  les  deux  mules  qui  apportent  les  présens 
du  vieux  souverain  de  Troie  ,  et  à  quelque 
distance ,  les  restes  défigurés  du  généreux 
Plector^  sont  abandonnés  sans  honneur, 
sur  le  rivage  de  l'Hellespont. 

Etudiez  le  discours  de  Priam  :  vous  verrez 
que  le  second  mot  prononcé  par  l'infor- 
tuné monarque  ,  est  celui  de  père  ,  -ralps  5 
la  seconde  pensée  y  dans  le  même  vers  ,  est 


DU   CHRISTIANISME.      yS 

nu  éloge  pour  l'orgueilleux  Achille,   .^.o7f    Partie ii. 
tViî.'xsA'  AyjWi^,  Achille  semblable  aux  Dieux.     Poétique 

Christia- 


Priam  doit  se  faire  nue  grande  violence , 


pour  parler  ainsi  au  meurtrier  d'Hector  :  il      nisme. 
y  a  une  profonde  connoissance  du  cœur       ^""^ 

i  .         -,  ^  Livre  II. 

humain  clans  tout  cela. 

L'image  la  plus  tendre  cjue  le  monarque        ^||j^^  ' 
infortu.ué  pouvoit  offrir  au  violent  iils  de  ses  rapports 

T>  /i  /•  ^       1     •  •  \  '  ^  avec 

Pelée ,  après  lui  avoir  rappelé  son  père ,  ^^^^XM,n^m^^. 
était,  sans  doute,  l'âge  de  ce  même  père,  c^^^^titzs.. 
Jusques-là  ,  Priam  n'a  pas  encore  osé  dire 
un  mot  de  lui-même  ;  mais  soudain  se  pré- 
sente un  rapport  qu'il  saisit  avec  la  sim- 
plicité la  plus  touchante  :  comme  moi , 
dit  -  il ,  il  touche  au  dernier  terme  de  la 
vieillesse.  Ainsi  Priam  ne  parle  encore  de 
lui ,  q^u'en  se  confondant  avec  Pelée ,  qu'en 
forçant  Achille  à  ne  voir  que  son  propre 
père  dans  un  roi  suppliant  et  malheureux. 
L'image  du  délaissement  du  vieux  roi,  j[7<?z/^- 
être  accablé  par  de  puissans  voisins  pen- 
dant l'absence  de  son  fils  \  ses  chagrins 
soudainement  oubliés ,  lorsqu'il  apprend 
que  ce  fils  ^^t plein  de  vie  3  enfin  la  pein- 


7^  GENIE 

r-ARTii:  i[.  ture  des  peines  passagères  de  Pelée,  oppo- 

Poétique     sée  au  tableau  des  maux  irréparables  de 

_,  .".       Priam,  offrent  un  mélana;e   admirable  de 

nisme.      douleur,   d'adrcsse ,   de  bienséance  et  de 

"^       dignité. 


Avec  quelle  respectable  et  sainte  habi- 
leté ,   le  vieillard  d'Ilion  n'amène-t-il  pas 


Livre  II. 

Poésie, 
«laos 

SCS  ia|)iJorts  eusuite  le  superbe  Achille  jusqu'à  écouter 
''"''^        paisiblement    l'éloge     même     d'Hector    \ 

les  hommes.    ■*  '  o 

r  D'abord  il  se  earde  bien    de  nommer   le 

héros  Troyen  ;  il  dit  seulement ,  ilj^  en. 
avoit  un  y  et  il  ne  nomme  Hector  à  son  vain-, 
cjueur ,  qu'après  lui  avoir  dit  qu'il  l'a  tué , 
combattant  pour  la  patrie  y  Tov  o-u  Tf«'>iy  Kla^af , 
«V»!"''/*""  ■^'f'  'f^V"^  3  il  ajoute  alors  le  simple^ 
mot  Hector ,  E^'/iopa.  Il  est  très-remarquable 
que  ce  nom  isolé  n'est  pas  même  compris 
dans  la  période  poétique  j  il  est  rejeté  au 
commencement  d'un  vers ,  où  il  coupe  la 
mesure,  surprend  l'esprit  et  l'oreille,  lorme- 
un  sens  complet ,  et  ne  tient  en  rien  à  ce 
qui  suit  : 


Livre  II. 


DU    CHRISTIANISME.     77 
Ainsi  le    fils  de   Pelée    se    souvient   de  Partie  iî. 
îa  vengeance,    avant   de  se  rappeler   son     Poétique 
ennemi.  Si  Priam  eût  d'abord  nommé  Hec-     christia- 
tor,  Achille  eût  soudain  songé  à  Patrocle  :       nisme. 
mais  ce   n'est  plus  Hector  qu'on  lui  pré- 
sente ,   c'est  un  cadavre  déchiré ,   ce  sont 

j  .     ,         1  T        /  •  Poésie, 

de  misérables  restes  livrés  aux  chiens  et  aux        ^i^^g 
vautours  ;  encore  ne  les  lui  montre  -  t-on  ses  mppovts 

)  7  /  •  7  avec 

qu  avec  une  excuse  :  //  comhattoit pour  la.   ips|,o„in,pj 
patrie  y  ««.wojWfvo»  ^rspi  Ta'lpn?.  L'orgueil  d'Achille    Civacum. 
est  satisfait  d'avoir  triomphé  d'un  firère  , 
qui  seul  défendoit  ses  frères  et  les  murs  de 
Troie. 

Enfin,  Priam,  après  avoir  parlé  des 
hommes  au  fils  de  Thétis,  lui  rappelle  les 
justes  Dieux  ,  et  le  ramène  une  dernière 
fois  au  souvenir  de  Pelée.  Le  trait  qui  ter- 
mine la  prière  du  monarque  d'Ilion ,  est 
du  plus  haut  sublime ,  dans  le  genre  pathé»- 
tique. 


78  GENIE 

î?Ar.TiE  n* 

C  H  A  P  I  T  II  E    V. 

Poétique 

flu 
Christia-  Suite     DU      P  È  R  E* 


nisme. 


Livre  IL 


Lusignaii. 


Poésie  ,    J\l  o  u  S  trouverons  dans  Zaïre  ,  un  père  à 

tlans  ^ 

ses  rapports  opposer  à  JPriam.  A  la  yérité  ,    les  deux 
lesbo^mmes  ^^^"'^^  ^^  ^^  peuvent  Comparer,  ni  j^our  la 
Caractères.  ^^^^^  ^^  desslu ,  ni  pour  la  beauté  de  la 
poésie  5  mais  le  triomphe  du  christianisme 
n'en  sera  que  plus  grand  ,  puisque  lui  seul  j 
par  le  charme  de  ses  souvenirs ,  peut  lutter 
contre  tout  le  génie  d'Homère.  M.  de  Vol- 
taire  lui-même    ne   se  défend  j)as  d'avoir 
cherché  son  succès  dans  la  puissance  de  ce 
charme,  puisqu'il  écrit,  en  parlant  de  Zaïre: 
«  Je  tâcherai  de  jeter  dans  cet  ouvrage 
33  tout  ce  que  la  religion  chrétienne  semble 
»  avoir  de  plus  pathétique  et  de  plus  inté- 
33  j^essant{i).  a?  Cet  antique  Croisé,  chargé 
de  mallieur  et  de  gloire ,  et  resté  fidèle  à  sa 

(i)  OEuv.  complet,  de  Volt.  ,  tom.  78.    Corresp, 
gén.  let,  ,  57.  ,  p.  119.  Edit.  1785. 


(lu 

Cliristia- 
nisme. 

Livre  II. 


DU    CHRISTIANISME.      79 

iX'llgion  au  fond  des  cachots  ;  ce  Lusignau  Partie  ir. 
qui  supplie    une    jeune    lille    amoureuse     Po^iique 
d'écouter  la  voix  du  Dieu  de  ses  pores  , 
offre  une  scène  merveilleuse,  dont  le  res- 
sort gît  tout  entier   dans  la  morale  cvaii- 
gélifjue  et  dans  les  sentimens  chrétiens. 

Poésie, 
Mon  Dieu  !  j'ai  combattu  soixante  ans  pour  ta  gloire  ;  tiaiis 

J'ai  vu  tomber  ton  temple  >  et  périr  ta  mémoire  ;  sps  rapports 

Dans  un  cacbot  aitreux  abandonné  vingt  ans  ,  avec 

Mes  larmes  t'imploroient  pour  mes  tristes  enfans  :  les  hommes. 

Et  lorsque  ma  famille  est  par  toi  réunie  ,  Caractères* 

Quand  je  trouve  une  fille ,  elle  est  ton  ennemie  ! 
Je  suis  bien  malheureux  1  —  C'est  ton  père  ,  c'est  moi  , 
C'est  ma  seule  prison  qui  t'a  ravi  ta  foi.  .  . 
Ma  fille  ,  tendre  objet  de  mes  dernières  peines, 
Songe  au  moins,  songe  au  sang  qui  coule  dans  tes  veines. 
C'est  le  sang  de  vingt  rois,  tous  chrétiens  comme  moi  ; 
C'est  le  sang  des  héros  ,  défenseurs  de  ma  loi  : 

C'est  le  sang  des  martyrs.  — O  fille  encore  trop  chère  ! 

Connois-tu  ton  destin  1  Sais-tu  quelle  est  ta  mère  ? 

Sais-tu  bien  qu'à  l'instant  que  son  flanc  mit  au  jour 

Ce  triste  et  dernier  fruit  d'un  malheureux  amour, 

Je  la  vis  niassacrer  par  la  main  forcenée. 

Par  la  main  des  brigands  à  qui  tu  t'es  donnée  ? 

Tes  frères  ,  ces  martyrs  égorgés  à  mes  yeux  , 

T'ouvrent  leurs  bras  sanglans  ,  tendus  du  haut  des  cicux* 

Ton  Dieu  que  tu  trahis,  ton  Dieu  que  tu  blasphèmes  , 

Pour  toi,  pour  l'univers ,  est  mort  en  ces  lieux  mêmes , 

En  ces  lieux  où  mon  bras  le  servit  tant  de  fois  , 
En  ces  lieux  où  son  sang  te  parle  par  ma  voix. 


8g 


GENIE 


Partie  II. 

Poétique 

du 

Cliristia- 

nisme. 


Livre  II. 

Poésie, 

»lans 
ses  rapports 

avec 
les  hommes. 

Caractères. 


Vois  ces  murs,  vois  ce  temple  envahi  par  tes  maîtres  : 
Tout  annonce  le  Dieu  qu'ont  vengé  tes  ancêtres. 
Tourne  les  yeux ,  sa  tombe  est  près  de  ce  palais  ; 
C'est  ici  la  montagne  où  lavant  nos  tort'aits  , 
Il  voulut  expirer  sous  les  coui)S  de  l'impie  ; 
C'est  là  que  de  sa  tombe  il  rappela  sa  vie. 
Tu  ne  saurois  marcher  dans  cet  auguste  lieu  , 
Tu  n'y  peux  faire  un  pas  sans  y  trouver  ton  Dieu  ; 
Et  tu  n'y  peux  rester  sans  renier  ton  père. 

Une  religion  qui  fournit  de  pareilles 
beautés  à  son  ennemi ,  mériteroit  pourtant 
d'être  entendue  avant  d'être  condamnée. 
L'antiquité  ne  présente  rien  de  cet  intérêt  , 
parce  qu'elle  n'avoit  pas  un  pareil  culte.  Le 
polythéisme  ne  s'opposant  point  aux  pas- 
sions, nepouv^oit  amener  ces  combats  inté- 
rieurs de  l'ame ,  si  communs  sous  la  loi 
évangélique,  et  d'où  naissent  les  situations 
les  plus  touchantes.  Le  caractère  mélanco- 
lique du  christianisme  ,  augmente  encore 
puissamment  le  charme  de  Zaïre.  Si  Lusi- 
gnanne  rappeloit  à  sa  1111e  que  des  dieux  heu- 
reux, les  banquets  et  les  joies  de  l'Olympe  , 
tout  cela  seroit  d'un  loible  intérêt  pour 
elle ,  et  ne  formeroit  qu'un  contre-sens 
dur,  avec  les  tendres  émotions  que  le  poète 


Livre  If. 


DU    CHRISTIANISME.     81 

cherche  à  exciter.   Mais  les  malheurs    de  PAr.Tii;  11. 
Lusigiian ,    mais  son  sang ,   mais  ses  soiif-     Poéticiue 
frances  se  mêlent  aux  malheurs ,   au  sang     ciuistia- 
et  aux  soufirances  de  Jésus-Chrit.  Zaïre      nîsme. 
pourroit-elle   rénier   son   Rédempteur   au 
lieu  même  où  il  s'est  sacrifié  pour  elle?  La 
cause  d'un  père  et  celle  d'un  Dieu  se  con-        ^^r^^g' 
fondent  î   les   vieux  ans  de  Lusignan,  le  ses  rapports 

1  ,       .  .  avec 

sang  des  martyrs  ,    deviennent  une   partie  les hommes; 
même  de  l'autorité  de  la  religion  j  la  Mon-    Caractères, 
tagne  et  le  Tombeau  crient  :  ici  tout  est 
tragique ,  les  lieux  j  l'homme  et  la  Divinité. 

CHAPITRE    VI. 

La    Mère. 

Andromaque. 

y  ox  in  Rama  audita  est ,  dit  Jérémie  (1) , 

ploratus  et  ululât  us  multus  ;  B.achel  plo-^ 

rans  Jilios  suos  y   et  noluit  consolari  j  quia 

non  sunt.  ce  Une  voix  a  été  entendue  sur  la 

montagne ,  avec   des  pleurs  et  de  grands 

(1)  Cap.  o\  1  V.  1.5. 

2.  F 


82  GENIE 

Partir  II.  gémissenieiis  :  c'cst  Racliel pleurant  ses  fils, 

Poétique    et  elle  n'a  pas  voulu  être  consolée ,  parce 

Chiistia-    ^^t-'J-ls  lie  soTit plus.  35  CoHime  ce  Quia  non 

iiisme.      sunt  est  beau    !    c'est   toute   la   mère  (i). 

— ^       Certes  une  religion  qui  a  consacré  un  pareil 

Livre  II.  a     i  •         i  i 

mot ,  connoit  bien  le  cœur  maternel, 
dans  *  ^^  culte  de  la  Vierge  et  l'amour  de  Jésus- 

«cs  rapports  Clirist  pour  Ics  enlkus  ,  prouve  encore 
leshûaiines.  ^^®  l'csprit  du  christianisme  a  une  tendre 
Caractères,  Sympathie  avcc  le  génie  des  mères.  Ici 
nous  nous  proposons  d'ouvrir  un  nouveau 
sentier  à  la  critique ,  en  cherchant  dans 
les  sentimens  d'une  mère  payenne  ^  peinte 
par  un  auteur  moder^ne  j  les  traits  chré- 
tiens que  cet  auteur  a  pu  répandre  dans 
son  tableau ,  sans  s'en  appercevoir  lui- 
même.  Pour  démontrer  l'influence  d'une 

(i)  Nous  avons  suivi  le  latin  de  l'Evangile  de  saint 
Matthieu.  Nous  ne  voyons  pas  pourquoi  Sacy  a  tra- 
duit Rama  par  Rama  ,  une  ville.  Rama  hébreu  , 
(  d'où  le  mot  fo.S'a.ixiii  des  Grecs  )  se  dit  d'une  branche 
d'arbre  ,  d'un  bras  de  mer  ,  d'une  chaîne  de  mon- 
tagnes. Ce  dernier  sens  est  celui  de  l'hébreu  ,  et  hi 
Vulgate  le  dit  dans  Jérémie  :  vox  in  excelso. 


DU     CHRISTIANISME.       83 

institution  morale  ou  religieuse  sur  le  cœur  Partie  ir. 
de  riiorame ,  il   n'est  pas  nécessaire  que     Poétique 
1  exemple  rapporte  soit   pris  a   la  racine     christia- 
même  de  cette  institution.  Il  suffit  qu'il  en      nisme. 
décèle  le  génie  ;  et  c'est  ainsi  que  Ve/ysee^       """ 
dans  le    Téléinaque ,   est  visiblement   un 
paradis  chrétien.  l 

Or,  les  sentimens  les  plus  touclians  de  ses  rapporta 
Y  Ajidromaque  de  Racine  ,  émanent  pour  .    ,  ^ 

^  '  J^  les  hommes» 

la  plupart  à'un-ço'étechj^étien.Ujtndrorna'  raraaeres. 
que  de  l'Iliade  est  plus  épouse  que  mère  ; 
celle  d'Euripide  a  un  caractèi'e  à-la-fois 
rampant  et  ambitieux ,  qui  détruit  le  carac- 
tère materfiel  5  celle  de  Virgile  est  tendre 
et  mélancolique  ;  mais  c'est  moins  encore 
la  mère  que  l'épouse  :  la  veuve  d'Hector  ne 
dit  pas  Astyaiiaa:  ubi  est ,  mais  Hector 
ubi  est. 

JJ Andromacjue  de  Racine  est  plus  sen- 
sible, plus  intéressante  de  toute  iacon  que 
V Andromaque  antique.  Ce  vers  si  simple 
et  si  aimable  , 

«  Je  ne  l'ai  point  encore  embrassé  d'aujourd'hui.  » 

est  le  mot  d'une  femme  chrétienne  j  cela 

F.. 


Si  GENIE 

Partie  u.  ii'est  poiiit  daiis  le  goût  cles  Grecs ,  ni  en- 

Pûétîque     core  moiiis  des  Romains.  \^ Aridromaque 

Chiistia-     tl'Homère  gémit  sur  ses  propres  inlbrtunes, 

nisme.      et  sur  Ics  inalIiGurs  futurs  d' Astyanax  :  mais 

"~~       elle  songe  à  peine  à  lui  dans  le  présent.  La 

mère,  sous  notre  culte,  plus   tendre  sans 

^,jj^g  '      être  moins  prévoyante  ,  oublie  quelquefois 

tes  rapports  ses  cliagriils ,  en  donnant  un  Ijaiser  à  son 


fds.  Les  anciens  n'arrêtoieiit  pas  long-temps 


■nie  T.P 

Icslionwnes 

r  les  yeux  sur  l'enfance  ;  il  semble  qu'ils  trou- 

voient  quelque  chose  de  trojD  naïf  dans  les 
langes  d'un  berceau.  Il  n'y  a  que  le  Dieu  de 
l'Evangile  qui  ait  osé  nommer,  sans  rougir, 
les  petits  eiifaiis  (^pajyuli  )  (i)  ?  et  qui  les 
ait  offerts  en  exemple  aux  liommes. 

«c  Et  accipiens  puerum ,  statuit  eum  in  medlo 
eorum  :  quem  cùni  complexus  esset ,    ait  illis  : 

w  Quisquis  unum  ex  hujusmodi  pueris  Tece périt 
in  nomine  meo  ,  me  recepit.  y> 

Et  ayant  pris  un  petit  enfant  ,  il  l'assit  aii  milieu 
d'eux  ,   et  l'ayant  embrassé  ,    il  leur  (lit  : 

Quiconque  reçoit  en  mon  nom  un  petit  enfant , 
me  reçoit  (2). 

(1)  Math.  c.  XVIII,  V.  3. 
(3)  Marc.  c.  IX  ,  v.  35. 


DU    CHRISTIANISME.      85 

Lorsque  la  veuve  d'Hector  dit  à  Cépliise;  Partie  il» 
dans  Racine  :  ^"'^'^^^'^ 

du 
Qu'il  ait  de  ses  aïeux  un  souvenir  modeste  :  Cnnstia- 

II  est  du  sang  il'Heciov,  mais  il  eu  est  le  reste. 

Qui  ne  reconnoîtla  clirétienne  f  C'est  le    Livre ii; 
déposait  potentes  de  se  de.  L'antiquité  ne      Poésie, 

1  1  11  )•      •.  dans 

parie  pas  de  cette  sorte  ,    car  elle  n  irnite 

y  r  '  ses  rapport» 

que  les  sentiinens  naturels  ;    or ,  les  senti-        avec 

/       1  1       T)       •  losliomnie» 

mens  exprimes  dans  ces  vers  de  Jiacine , 
ne  sont  point  purement  dans  la  nature  ; 
ils  contredisent,  au  contraire,  la  voix  du 
cœur.  Hector  ne  conseille  point  à  son  fils 
d'avoir  de  ses  dieux  un  souvenir  modeste  ; 
en  élevant  Astyanax  vers  le  Ciel,  il  s'écrie  : 

l.'Sj  a'/h<n  TE  5i£ci ,  (foie  <r»i  h  tovcTî  yr-is-ho-t , 

Kaî  Tolê  T<j  îtifsji'ty  Ilalpôs  <r"o^£  ^oAAov ,  dy^tiiav 
Ek  ■7!cM/ji.\S  à./ovia,  etc.    (i) 

a  O  Jupiter  ,  et  vous  tous  ,  dieux  de  l'Olympe  , 
»  que  mon  fils  règne,  comme  moi,  sur  Ilion,  et  faites 
M  qu'il  obtienne  Tenipire  entre  les  guerriers.    Qu'ei» 

(1)  II.  lih.  Vî,v.  476. 


85  GENIE 

Partie  II.    »  le  voyant   revenir  tout  tliargé    des  dépouilles  de 
Poétique      "  l'ennemi ,    on  s'écrie  :   Celui-ci   est   encore   plus 
que  son  père  !  » 


<iu 

Cliiistia- 

nisme.  Enée  dit  à  Ascagne 


Xiivni;  II,  Et  te  j  aninio  rcpctcntem  exempta  tuorum  , 

p    ,  .  Et  pater  Aineas  j  et  avunculus  excitet  Hector  {i). 

A   la   vérité ,   l'Andromaque    moderne 
arec       s'exprime   à-peu-près   ainsi   sur  les  aïeux 

K 

Caractères. 


dans 

ses  rapports 

aT( 

"onimcs.  cl'Astyanax.  Mais  après  ce  vers  , 


«  Dis  lui  par  quels  exploits  leurs  noms  ont  éclaté.  » 

elle  ajoute  : 

«  Plutôt  ce  qu'ils  ont  fait ,  que  ce  qu'ils  ont  été.  » 

Or ,  de  tels  préceptes  sont  directement 
opposés  au  cri  de  l'orgueil  -,  on  y  voit  la 
nature  corrigée,  la  nature  jjIus  belle,  la 
nature  évangélique.  Cette  humilité  que  le 
christianisme  a  répandue  dans  les  senti- 
timens  ,  et  qui  a  changé  pour  nous  le  rap- 
port des  passions, comme  nous  le  dirons  bien- 
tôt, perce  à  travers  toutlerôle  delamoderne 
Andromaque.    Si  la   veuve  d'Hector  dans 

(i)  Mn.  lib.  XII. 


DU    CHRISTIANISME.      87 

l'Iliade  se  représente  l'humble  destinée  qui  p^R^i^  n; 
attend  son  iils  ,  ily  a  je  ne  sais  quoi  de  bas     poétique 
dans  la  peinture  qu'elle  fait  de  sa  future         *^^ 

,    .  T-  ,,  ...     ,    T  V     •  Cliristia- 

misere.  L  humilité  dans  notre  religion ,  est      nis„,e. 
aussi  noble  qu'elle  est  touchante.  Le  chré-       — — 
tien  se  soumet  aux  conditions  les  plus  dilres    Livr.  e  ii, 
de  la  vie^   mais  on  sent  qu'il  ne  cède  que     Poésie, 
par  un  principe  de  vertu  j  qu  il  ne  s'abaisse  ses  rapports 
que  sous  la  main  de  Dieu,  et  non  sous  celle       avec 

11  .,  ,.       .    ,      1  lesliommes» 

des  nommes  5  li  conserve  sa  dignité  dans 
les  fers  :  fidèle  à  son  maître  sans  lâcheté  , 
il  méprise  des  chaînes  qu'il  ne  doit  porter 
qu'un  moment,  et  dont  la  mort  viendra 
bientôt  le  délivrer  5  il  n'estime  les  choses 
de  la  vie,  que  comme  des  songes  ;  et  sup- 
porte sa  condition  sans  se  plaindre ,  parce 
que  la  liberté  et  la  servitude ,  la  prospé- 
rité et  le  malheur ,  le  diadème  et  le  bonnet 
de  l'esclave ,  sont  peu  dif'férens  à  ses  yeux. 


Partie  II. 


S'ô  GENIE 


CHAPITRE      VII. 


Poétique 

du 
Cliristia-  L  E     F  I  L  S. 


nisme. 


Livre  11. 


Gusmaii. 


^lans  -L'E  Théâtre  de  M.  de  Voltaire  va  nous  fonr- 
ses  rapports  nîr  encore  l'exemple  d'un  autre  caractère 
lot  i,^„,„,».   chrétien ,  le  caractère  du  his.   Ce  n'est  ni  le 

ies  nommes  ' 

Caractères,  ^ocile  Télémaque  avec  Ulysse  y  ni  le  fou- 
gueux Achille  avec  Pelée  :  c'est  un  jeune 
homme  passionné ,  dont  la  religion  combat 
et  subjugue  les  penchans. 

Alzire  a  quelque  chose  de  céleste  ;  on  y 
plane  au  miheu  de  ces  belles  régions  de  la 
morale  chrétienne ,  qui  s'élevant  au-dessus 
de  la  morale  vulgaire  ,  est  d'elle-mêjne  une 
divine  poésie.  La  paix  qui  règne  dans  l'ame 
d'Alvarez  ,  n'est  point  la  seule  paix  de  la 
nature.  Que  l'on  suppose  Nestor  cherchant 
à  modérer  les  passions  d' Antiloque  ;  il 
citeroit  des  exemples  de  jeunes  gens  qui  se 
sont  perdus  pour  n'avoir  pas  voulu  écouter 
leurs  pères  5  puis,  joignant  à  ces  exemples 


DU   CHRISTIANISME.      89 
quelques  maximes  commîmes   sur  riudo-  i'artie  ii. 
cilité  de  la  jeunesse  et  sur  l'expérience  des     Poétique 

du 

vieillards  ,  il  couronneroit  ses  remontran-  chiistia- 

ces  par  son  propre  éloge  ,  et  par  un  regret  nisnwe. 
sur  les  jours  du  vieux  temps,  —" " 

L'autorité  qu'emploie  Alvarez  ,  est  d'une 

^   \  -i  .  '•  A  Poésie, 

toute  aiitre  espèce  :  il  met  en  ouoiison  âge        jans 
et  son  pouvoir  paternel ,  pour  ne  se   faire  ^^^  lappons 

avec 

entendre  qu'au  nom  de  la  religion.  Il  ne  les hommes. 
cherche  pas  à  détourner  Gusman  d'un  crime  Caractères. 
particulier  ;  il  lui  prêche  une  vertu  géné- 
rale j,  la  charité',  sorte  d'humanité  sublime, 
que  le  fils  de  l'Homme  a  lait  descendre  sur 
la  terre  ,  et  qui  n'y  habitoit  point  avant  sa 
venue  (1).  Enfin,  Alvarez,  commandant  à 
son  fils  comme  jy^/'^  ,  etlui  obéissant  comme 
sujet  3  est  un  de  ces  traits  de  haute  morale, 

(1)  Les  anciens  eux-mêmes,  dévoient  à  leur  ctille, 
le  peu  d'humanité  qu'on  remarque  chez  eus.  :  l'hos- 
pitalité ,  le  respect  pour  les  supplians  et  pour  les 
malheureux  tenoient  à  des  idées  religieuses.  Afin 
que  le  miséiable  trouvât  qualqtie  pitié  sur  la  terre  , 
il  falloit  que  Jupiter  s'en  déclarât  le  protecteur  j  tant 
l'homme  est  féroce  sans  la  religion  ! 


90  GENIE 

Partie  II.  aussi  Supérieure  à  la  morale  des  anciens  , 
Poétique     q^^g  jgg    £vangiles  surpassent    les   dialo- 

du 

Chiistia-     gues  de  Socrate ,  pour  l'enseignement  des 

ni  me.         VCrtUS. 

"■■"  Acliille  mutile  son  ennemi  ,   et  l'insulte 

Livre  ]].  ^      ,,  .  .    „ 

après  1  avoir  abattu;  Grusman  est  aussi  iier 

Poésie 

dans  '      ^^®  ^®  -^^^  ^^  Pelée  :  percé  de  coups  par  la 

SCS  rapports  main  de  Zamore,   expirant   à  la  fleur  de 

,    ,  i'â2,e  ,  perdant  à-la-fois  une  épouse  adorée 

^  et  le  commandement  d'un  vaste  empire  , 

Caractères.  ^ 

maître  de  faire  périr  son  meurtrier  ,  voici 
l'arrêt  qu'il  j^rononce;  admiralîle  triomphe 
de  la  religion  et  de  l'exemple  paternel  sur 
un  fils  clirétien. 

(  ^  Alvarez.  ) 

Le  ciel  qui  veut  ma  mort ,  et  qui  l'a  suspendue, 

Mon  père,  en  ce  moment,  m'amène  à  votre  vue. 

Mon  ame  fugitive  et  prête  à  me  quitter , 

S'arrête  ilevant  vous...  mais  pour  vous  imiter. 

Je  meurs;  le  voile  ton.be,  un  nouveau  jour  m'éclaire  : 

Je  ne  ine  suis  connu  qu'au  bout  de  ma  carrière. 

J'ai  fait,  jusqu'au  moment  qui  me  plonge  au  cercueil, 

Gémir  l'humanité  du  pt)ids  de  mon  orgueil. 

Le  ciel  venge  la  terre  ;  il  est  juste ,  et  ma  vie 

Ne  peut  payer  le  sang  dont  ma  main  s'est  rougie. 

Le  bonheur  m'aveugla  ,  l'amour  m'a  détrompé  ; 

Je  pardonne  à  la  main  par  qui  Dieu  m'a  frappé  : 


DU    CHRISTIANISME.      91 

JVtois  niaJtie  en  ces  lieux;  seul  j'y  commancle  encore  , 
Seul  je  puis  taire  grâce  ,  et  la  fais  k  Zaniore. 
A  is  ,  superbe  ennemi  •,  sois  libre  ,  et  te  souvien 
Quel  lut,  et  le  devoir,  et  la  mort  d'un  chiétien. 

(^  Montèze  ,  qui  se  jette  à  ses  pieds.  ) 

ÎMontèze,  Américains,  qui  fûtes  mes  victimes. 
Songez  que  ma  clémence  a  surpassé  mes  crimes  ; 
Instruisez  l'Amérique  ,  apprenez  à  ses  rois  j 
Que  les  chrétiens  sont  nés  pour  leur  donner  des  lois. 

(  /i  Zamore.  ) 

Des  Dieux  que  nous  servons  ,  connois  la  différence  : 
les  liens  t'ont  commandé  le  meurtre  et  la  venji^eance  ; 
Et  le  mien,  quand  ton  bras  vient  de  m'assassiuer, 
M'ordonne  de  te  plaindre  et  de  te  pardonner. 

A  quelle  religion  appartiennent  cette 
morale  et  cette  mort  r  II  règne  ici  un  idéal 
de  vérité j  au-dessus  de  tout  idéal  poétique. 
Quand  nous  disons  un  idéal  de  vérité ,  ce 
n'est  point  une  exagération  ;  on  sait  que  ces 
vers  , 

Des  Dieux  que  nous  servons  connois  la  différence  ,  etc. 

sontles  paroles  mêmes  de  François  deGuise. 
Quant  au  reste  de  la  tirade^  c'est  toute 
la  substance  de  la  morale  évarigélique  : 

Je  ne  me  suis  connu  qu'au  bout  de  ma  carrière. 


Partie  II. 

Poétique 

du 
Christia- 
nisme. 

Livre  II. 

Poésie , 

tlans 
ses  rapports 

avec 
leshommes. 

Caractères. 


92  GENIE 


Partie  II. 


Poétique  ^'^^  t'ait  jusqu'au  moment  qui  me  plonge  au  cercueil, 

du  Gémir  l'iiumanité  du  poids  de  mon  on^ueil. 


Christia- 
nisme. 

Livre  U. 


Un  trait  seul  n'est  pas  chrétien  dans  ce 
morceau  : 


Poésie ,  Instruisez  l'Amérique  ,  a^renez  à  ses  rois, 

dans  Que  les  chrétiens  sont  nés  pour  leur  donner  des  lois. 


ses  raj>ports 

avec 
les  hommes. 

Caractères. 


M.  de  Voltaire  a  voulu  faire  reparoître 
ici  la  nature  et  le  caractère  orgueilleux  de 
Gusman  :  l'intention  dramatique  est  heu- 
reuse 3  mais,  prise  comme  henuié  absolue , 
le  sentiment  exprimé  dans  ces  vers  est  bien 
petit,  au  milieu  des  hauts  ssntimens  dont 
il  est  environné  !  Telle  se  montre  toujours 
la  puj^e  nature ,  auprès  de  la  nature  chré' 
tienne.  M.  de  Voltaire  est  bien  inj^rat 
d'avoir  calomnié  ce  culte  qui  lui  a  fourni 
des  scènes  si  pathétiques,  et  ses  plus  beaux 
titres  à  l'immortalité.  Il  auroit  toujours  dû 
se  rappeler  ce  vers  ,  qu'il  avoit  fait  sans 
doute  par  un  mouvement  involontaire 
d'admiration  : 

Quoi  donc!  les  vrais  chrétiens  auroient  tant  de  vertus  î 


DU    CHRISTIANISME.      93 
Ajoutons   tant  de  génie  ,   tant  de  beautés  Partie  ii. 

poétiques  (1).  Poétique 

du 
Christia- 
CHAPITRE       VIII.  nisme. 

LA     Fille.  I^i^'i^^  i^- 

Poésie  y 

Iphig-énie  et  Zaïre.  ^^""^ 

■'-       ^  ses  rapport* 

T*  avec 

J- p H iGÉN I E  et  Zaïre  nous  donneront ,  leshommes. 
pour  le  caractère  de  Xd^JiHe ,  un  parallèle  Caractzns. 
intéressant.  L'une  et  l'autre,  sous  le  joug 
de  l'autorité  paternelle  ,  se  dévouent  à  la 
religion  de  leur  pays.  Agamemnon  ,  il  est 
vrai,  exige  d'Iphigénie  le  double  sacrifice 
de  son  amour  et  de  sa  vie  ,  et  Lusignan  ne 

(1)  On  ignore  assez  généralement  que  M.  de  Vol- 
taire ne  s'est  s^pi  des  paroles  de  François  A%  Guise  , 
qu'en  les  empruntant  d'un  autre  poëte  ;  Rowe  en 
avait  fait  usage  avant  lui  dans  son  Tamerlin  y  et 
l'auteur  ^l  Alzire  s'est  contenté  de  traduire  ,  mot 
pour  mot  ,   le  tragique  Anglais  : 

Nowlearn  tlie  différence  ,  'twixt  thy  faith  and  mine.... 
Tbine  l)idsthee  lift  thy  dagf^er  to  my  throat  ; 
Mijve  eau  iorgive  tUe  wrong ,  and  bid  thee  liye. 


94  GENIE 

Partie  II.  demande  à  Zaïre,  que  d'oublier  son  amour  j 

Poéiiciue  mais  pour  une  femme  passionnée,  vivre,  et 

chiistia-  r^noncer  à  l'objet  de  ses  vœux,  c'est  peut- 

nisme.  être  Une  condition  plus  douloureuse  que 

"""^  la  mort.  Les  deux  situations  peuvent  donc 

Livre  II.  v     i,-        ,    a  i 

se    balancer ,   quant   a   1  intérêt   naturel  : 

dans       voyons  s'il  en  est  ainsi  de  l'intérêt  religieux, 

ses  rapports       Agamemnon  en  obéissant   aux  Dieux  , 

loo  i  ^,  ,..e  ne  fait  après  tout  qu'immoler  sa  fille  à  son 

les  lioninies  1  T. 

Caractères,  ambition  :  un  oracle  qui  demande  du  sang , 
afin  d'obtenir  un  vent  favorable,  révolte 
l'esprit  sans  toucher  le  cœur.  Pourquoi  la 
jeune  Grecque  se  soumettroit-elle  à  Jupiter? 
N'est-ce  pas  un  tyran  qu'elle  doit  détester  ? 
Le  spectateur  prend  parti  pour  Iphigénie 
contre  le  Ciel.  La  pitié  et  la  terreur  s'ap- 
puient donc  uniquement  sur  les  situations 
naturelles  ;  et  si  vous  pouviez  retrancher 
la  religion  de  la  pièce  ,  il  est  évident  que 
l'efïét  théâtral  resteroit  le  même. 

Mais  dans  Zaïre ,  si  vous  touchez  à  la 
religion  ,  tout  est  détruit  j  Jésus-Christ  n'a 
pas  soif"  de  sang  j  il  ne  veut  que  le  sacrifice 
d'une  passion.  A-t-il  le  droit  de  le  deman- 


DU    CHRISTIANISME.      96 

der,  ce  sacrilice  ?  Eli  !  qui  pourroit  en  clou-  Pap.tie  ir. 

ter  ?  N'est-ce  pas  pour  racheter  Zaïre  qu'il  ^o'^H'iue 

a  été  attaché  à  une  croix  5  qu'il  a  supporté  chiistia- 
l'insulte  ,  les  dédains  et  les  injustices  des      '"^"^^• 
hommes  ;  cui'il  a  bu  iusqu'àla  lie  le  calice       """ 

^    -^  ■'        -^  Livre  II. 

d'amertume  ?  Et  Zaïre   iroit  donner  son 

Poésie , 

cœur  et  sa  main  à  ceux  qui  ont  persécuté        dans 
ce  dieu  charitable  !  à  ceux  qui  tous  les  jours  ^^^  rapports 

•         •  avec 

immolent  des  chrétiens  !  à  ceux,  qui  retien-  les hommes. 
nent  dans  les  fers  ce  vieux  successeur  de  Caractères. 
Bouillon ,  ce  défenseur  de  la  foi ,  cejjère  de 
Zaïre.  Certes  ,  la  religion  n'est  pas  inutile 
ici,  et  qui  la  supprimeroit ,  anéantiroit  la 
pièce.  Lusignan  ne  pourroit  avoir  aucun 
motif  raisonnable  de  refuser  sa  lîUe  au 
maître  de  Jérusalem.  Que  Zaïre  déclare 
que  Lusignan  est  son  père ,  et  Nérestan  son 
frère 5  qu'elle  reçoive  la  main  d'Orosmane , 
et  tous  les  malheurs  finissent  à-la-fbis.  Quel 
obstacle  invincible  empêche  un  dénoue- 
ment si  simple  et  si  heureux  ?  Un  seul  mot, 
la  religion  :  et  de  ce  mot  résulte  une  des 
situations  les  plus  attachantes ,  qui  soient 
au  théâtre. 


Livre  IL 

Poésie , 
dans 


avec 
les  hommes 

Caractères. 


96  GENIE 

r-ARTiE  II.       Au  reste ,  il  nous  semble   que  Zaïre , 

Poétique     comme  tragédie ,   est  encore  plus  intéres- 

.  .  .  _    santé  qu'Iphigénie  ,  pour  une  raison  que 

iiisme.      nous  essayerons  de  développer  5  ceci  nous 

oblige  de  rejnonter  aux  principes  de  l'art. 

Il  est  certain  qu'on  ne  doit  élever  sur  le 
cothurne  que  des  personnages  pris  dans  les 

SCS  rapports  liauts  raiigs  de  la  société.  Cela  tient  à  de 
certaines  convenances,  que  les  beaux  arts , 
d'accord  avec  le  cœur  liumain  ,  savent 
découvrir.  Le  tableau  des  infortunes  que 
nous  éprouvons  nous-mêmes  ,  nous  afflige 
sans  nous  intéresser ,  ni  nous  instruire. 
Nous  n'avons  pas  besoin  d'aller  au  spec- 
cle  ,  pour  y  apprendre  les  secrets  de  notre 
famille.  La  fiction  pourroit-ellenous  plaire, 
quand  la  triste  réalité  habite  sous  notre  toit  ? 
Aucune  morale  ne  se  rattache  à  une  pareille 
imitation  :  bien  au  contraire  \  car  en  voyant 
le  tableau  de  notre  état ,  nous  tombons 
dans  le  désespoir,  ou  nous  envions  un  état 
qui  n'est  pas  le  nôtre ,  et  dans  lequel 
nous  supposons  que  règne  exclusivement 
le  bonheur.  Conduisez  le  peuple  au  théâtre 


Partie  IL 
Pottique 


Il  11 


ses  rapports 
avec 


DU    CHRISTIANISME.      97 

ce  ne  sont  pas  des  hoinmes  sur  la  paille  , 
et  des  représentations  de  sa  propre  indi- 
gence, qu'il  lui  faut.  Il  vous  demande  des     cinistia- 

-  .11  nisinc. 

grands  sur  la  pourpre  ;    son  oreille  veut       ^^ 
être  remplie  de  noms  ëclatans  ,  et  son  œil    li^keII. 
occupé  de  malheurs  de  rois.  Poésie, 

La  morale  ,  la  curiosité  ,  la  noblesse  de  dans 
l'art ,  la  pureté  du  goût ,  et  peut-être  la 
nature  envieuse  de  l'homme  ,  obligent  les  hommes, 
donc  à  prendre  les  acteurs  de  la  tragédie  Caraacrcs. 
dans  une  condition  élevée.  Mais  si  la  per- 
sonne doit  être  distinguée  ,  sa  douleur 
doit  être  commune  ,  c'est  -  à  -  dire ,  d'une 
nature  à  être  sentie  de  tous.  Or  ,  c'est  en 
ceci  que  Zaïre  nous  paroît  plus  touchante 
qu'Iphigénie. 

Que  la  lille  d'Agamemnon  meure  ^^our 
faire  partir  une  flotte  ,  le  spectateur  ne 
peut  guèrcs  s'intéresser  à  ce  motif.  Mais  la 
raison  presse  dans  Zaïre ,  et  chacun  peut 
éprouver  le  combat  d'une  passion  contre 
un  devoir.  Delà  dérive  cette  grande  règle 
dramatique  :  qu'il  faut,  autant  que  possible, 
fonder  l'intérêt  delà  tragédie,  non  sur  une 
2..  G 


98  GENIE 

Partie  II.  chose ,  Hiais  siir  iiii  sentuneiit ,  et  que  le 
Poétique     personnage  doit  être  éloigné  du  spectateur 
par  son    rang ,   voidSs,  près  de   lui   par  ^o« 
lùiiue.       7Jialheur. 

— —  Nous    pourrions    maintenant    chercher 

LivRi.    .    ^2în&  le  sujet  d'Iphigénie,  traité  par  Racine  , 

i*je»ie,      jgg  touches  du  pinceau  chrétien  ;  mais  le 

ses  lapi.orts  Iccteur  cst  sur  la  voie  de  ces  études ,    et  il 

^^"^        peut  la  suivre  sans  ^uide  :   nous  ne  nous 

arrêterons  plus  ciue  pour  faire  une  obser- 

vation. 

Le  père  Brumoy  a  remarqué  qu'Euri- 
pide ,  en  donnant  à  Iphigénie  la  frayeur 
de  la  mort  et  le  désir  de  se  sauver,  a  mieux 
parlé  ,  selon  la  nature ,  que  Racine ,  dont 
Iphigénie  semble  trop  résignée.  L'observa- 
tion est  bonne  de  soi  ;  mais  ce  que  le  père 
Rrumoy  n'a  pas  vu ,  c'est  que  l'Ipliigénie 
moderne  est  \à.Jille  chrétienne.  Son  père 
et  le  ciel  ont  parlé  ,  il  ne  reste  plus  qu'à 
obéir.  Racine  n'a  donné  ce  courage  à  son 
héroïne ,  que  par  l'impulsion  secrète  d'une 
institution  religieuse  qui  archange  le  fond  des 
idées  et  de  la  morale.  Ici  le  christianisme 


DU    CHRISTIANISME.      99 

va  plus  loin  que  la  nature,    et  par  couse-  Tartie  ir, 

([lient  est  plus  d'accord  avec  la  belle  poé-  Poétique 

sic  ,  nui  agrandit  les  objets  et  aime  un  ]ievL  „,  .  . 

l'exagëratlon.  La  fille  d'Againemnon  étouf-  iiism,;. 

iant  tout-à-coup  sa  passion  et  l'amour  de  """" 
la  vie ,  intéresse   bien  davantage  cju'Ij)lii- 

r    •         1  /  /^  Poésie, 

génie  pleurant  son  trépas.    Ce  ne  sont  pas        ^j^^^^ 
toujours   les  choses    purement    naturelles   ses  rapports 
qui  touchent  ;   il  est  naturel  de  craindre  la   ,    ,' 
mort  ,    et   cependant  une  victime  qui   se    Curactercs' 
lamente  ,   sèche  les  pleurs    qu'on  versoit 
pour  elle.   Le  cœur  humain  veut  plus  qu'il 
ne  peut  •  il  veut  sur-tout  admirer  :  il   a  en 
soi-même  un  élan  vers  une  beauté  incon- 
nue ,  pour  laquelle  il  fut  créé    dans  son 
origine. 

La  religion  chrétienne  est  si  heureusement 
formée  ,  qu'elle  est  elle-même  une  véritable 
poésie  ,  puisqu'elle  place  les  caractères 
dans  le  beau  idéal  :  c'est  ce  (jue  prouvent 
les  martyrs  chez  nos  peintres ,  les  cheva- 
liers chez  nos  poètes,  etc.  Quant  à  la  pein- 
ture du  vice,  elle  peut  avoir,  dans  le  chris- 
tianisme ,  la  même  vigueur  que  celle  de 

G.. 


100  GENIE 

Partie  II.  la  vertu  ',  puisqu'il  est  vrai  que  le  crime 

Poéii(]ue  augmente  en  raison  du  plus  grand  nomljre 

Cl  i  lia  ^^  iiens  que  le  coupable  a  rompus.  Ainsi  les 

nisiiie.  muses  ^  qui  haïssent  le  genre  médiocre  et 

"~"  tempéré  ,     doivent   s'accommoder   iniini- 

LivreII.  ,,,... 

ment  d  une  religion  qui  montre  toujours 

Poésie  , 

ja,„       ses  personnages  au-dessus,  ou   au-dessous 
ses  rapports  Je  l'homme. 
,    ,'  "'^'^  Pour  achever  le  cercle  des  caractères  na- 

les  hommes. 

turels  .  il  faudroit  parler  de  l'amitié  Irater- 

Caracteres.  '  a 

nelle  j  mais  toiit  ce  que  nous  avons  dit  du 
Jils  et  de  la  fille  ,  s'applique  également  à 
deux^r^r^^^  ou  à  unj'rèie  et  à  une  sœu7\ 
Au  reste,  c'est  dans  l'Ecriture  qu'on  trouve 
l'histoire  de  Gain  et  d'Abel,  cette  grande  et 
première  tragédie  qu'ait  vue  le  monde  ,  et 
nous  parlerons  ailleurs  de  Joseph  et  de  ses 
frères. 

Enfin,  le  christianisme  n'enlevaiU  rien 
au  poëte  des  caractères  naturels  y  tels  que 
pouvoit  les  représenter  l'antiquité  ,  et  lui 
offrant  de  plus  son  înjliieiice  dans  ces  mêmes 
caractères  ,  augmente  nécessairement  la 
puissance ;,  puisqu'il  augmente  le  moyens 


DU    CHRISTIANISME,     loi 

et  multiplie  les  beautés  dramati(|ues  ,   en  Partie  ii. 
multipliant  les  sources  dont  elles  émanent.     Poétùiue 

^  tlu 


CHAPITRE     IX. 

Caractères    sociaux. 


Chiir,tia- 
nisnie. 

Livr.E  II. 


Poésie  f 
dans 
Le  Prêtre--  ses  rapports 

avec 
les  hommes. 

V>iES  caractères  que  nous  avons  nommés    caractères, 
sociaux ,  se  réduisent  à  deux  pour  le  poète, 
\q  prêtre  et  \q  guerrier. 

Si  nous  n'avions  pas  consacré  à  l'histoire 
du  clergé  et  de  ses  bienfaits  la  quatrièine 
partie  de  notre  ouvrage ,  il  nous  seroit  aisé 
de  faire  voir  à  présent,  combien  le  carac- 
tère du  prêtre,  dans  notre  religion,  offre 
plus  de  variété  et  de  grandeur  que  le  carac- 
tère du  prêtre  dans  le  polythéisme.  Quels 
beaux  tableaux  à  tracer  depuis  le  pasteur 
du  hameau,  jusqu'au  Pontife  qui  ceint  la 
triple  couronne  pastorale  j  depuis  le  curé 
de  ville  ,  jusqu'à  l'anachorète  du  rocher  ; 
depuis  le  Chartreux  et  le  Trapiste ,  jusqu'au 


102  GENIE 

Partie  IL  jQ(>|-g  BénécUctiii  ;  clepiiis  le  inissîoiniaire  , 
'  '     et  cette  loiiie  de  relieieux  consacres  a  tous 

du  ^ 

ciiii^iia-     les  maux  de  l'iiumanité,  jusqu'au  prophète 

nismc.      inspiré  de  l'antique  Sioii  !  Les  vierges  ne 

sont  pas  moins  nombreuses  :  ces  fdlcs  lios- 

LlVRli  11.  1 

Poésie       pitalières,  qui  consument  leur  jeunesse  et 

tinus        leurs  grtices  an  service  de  nos  douleurs  j 

ses  lappoits  ^^^  habitantes  du  cloître   qui   élèvent ,   à 

avec  A 

îeshomnies.  l'abri  dcs  autcls,  les  épouses  futures  des 
Caractères,  hommcs  ,  en  86  félicitant  de  porter  elles- 
mêmes  les  chaînes  du  ])lus  doux  des  époux; 
toute  cette  innocente  famille  sourit  agréa- 
blement aux  Neuf  Sœurs  de  la  fable.  Dans 
l'antiquité ,  tout  se  réduisoit ,  poiir  le  poëte, 
à  un  grand-prêtre  ,  à  un  devin  ,  à  une  ves- 
tale, à  une  sibylle;  encore  ces  personna- 
ges n'étoient  mêlés  qu'accidentellement  au 
sujet ,  tandis  que  le  prêtre  chrétien  peut 
jouer  un  des  rôles  le  plus  important  de 
l'épopée. 

M.  de  la  Harpe  a  montré  dans  Mélanie, 
ce  que  peut  devenir  le  caractère  d'un  sim- 
ple curé,  traité  par  un  habile  écrivain. 
Shakpeare;  Ricliardson ,  Goldsmit ,  ont  mis 


DU    CHRISTIANISME.    io3 

le  prêtre  en  scène  avec  plus  ou  moir.s  de  Partie  il 

bonheur.  Quant  aux  pompes  extérieures  ,     Toétique 

.   .  ..  7    .         .  .  ''" 

quelle  religion  en  ofïrit  iamais  d'aussi  ma-    Christia- 

gnificpies  que  les  nôtres  ?   La  Fête-Dieu  ,  ^^ 

Noël,  Pâques,    toute  la   Semaine  sainte  ,  Livre ii. 

la  fête  des  Morts ,  les  Funérailles ,  la  Messe,  Poésie , 

et  mille  autres  cérémonies,  fournissent  un  ^"^ 

ses  rapports 

vaste  sujet  de  descriptions  superbes  outou-       avec 
chantes  (i).  Certes  les  muses  modernes  qui  les  hommes. 
se  plaignent  du  christianisme  ,  ne  connois-    (-^^racteres. 
sent  pas   toutes    ses  richesses.   Le  Tasse  a 
décrit  une  procession  dans  la  Jérusalem , 
et   c'est  un  des  plus   beaux    tableaux  de 
son  poëme.  Enfin,  le  sacrifice  antique  n'est 
pas  même    banni    du   sujet  clirétien  ;    car 
il  n'y  a  rien  déplus  facile,  au  moyen  d'un 
épisode,   d'une  comparaison  ou  d'un  sou- 
venir, de  rappeler  un  sacrifice  de  l'ancienne 
loi. 

(i)  Nous  parlerons  de  toutes  ces  fêtes  dans  la  partie 
du  Cidte. 


io4  GENIE 

Partie  II. 

roétique  CHAPITRE      X. 

(lu 

C'"'^''*-  Suite   DU    Prêtre. 

iiisnie. 

"""  La  Sibylle.  —  Joad. 

Livre  U.  ^ 

o  sie,  Parallèle  de  Virgile  et  de  Racine, 

dans  '-' 

ses  rap[>orts    __, 

avec        JL/NÉE  va  coiisiilter  la  sib"ylle  :  arrêté  au 
soupirail  de  l'antre ,   il  attend  les  paroles 

Caractères.  , 

de  la  proplietesse. 

.     .     .     Quum  virgo  j  poscere  fata  ,  elc. 

ce  Alors  la  vierge  :  le  Dieu  l  voilà  le  Dieu  !  Elle 
(lit  ,  etc. 

Enée  la  soulage  par  une  prière  ;  la  sibylle 
lutte  encore;  enfin  le  dieu  la  dompte  :  les 
cent  portes  de  l'antre  s'ouvrent  en  mugis- 
sant ,    et  ces  paroles  nagent  dans  les  airs  : 

ij  tandem  magnis  pelagl  defuncte  piriclis  !  etc. 


et  Ils  ne  sont  plus  les  périls  de  la  mer  ,    mais  quel 
danger  sur  la  terre  !  etc.  » 

Quelle  fougue ,  lorsque  le  dieu  commence 


DU    CHRISTIANISME.    io5 

il  agiter  la  sibylle  !  Remarquez  la  rapidité  Partie  ii. 
cle  ces  tours  :    deus  ,  ecce  deus.  Elle  tou-     Poétique 
clie ,  elle  saisit  l'Esprit ,  elle  en  est  surprise  :     d/^isii.,. 
le  dieu  !  voilà  le  dieu  !  c'est  son  cri.  Ces       nisme. 
expressions  ,  Fion  vultus  ,  non  color  unus  ,       "~" 
peignent  excellemment  le  trouble  de  la  pro- 

T'fltrSlC 

phëtesse.  Les  tours  négatifs  sont  particu-        ^^^^^  ' 
liers  à  Virgile,  et  l'on  peut  remarquer,  en  ses  rapports 
sénéral ,    qu'ils   sont   fort  multipliés  chez  ,    / 
les  écrivains  d'un  fi-énie  mélancolique.    Ne   ^ 

•J  J-  Cavaucvcs. 

seroit-ce  point  que  les  aines  tendres  et 
tristes ,  sont  naturellement  portées  à  se 
plaindre,  à  désirer,  à  douter,  à  s'exprimer 
avec  une  sorte  de  timidité,  et  que  la  plainte, 
le  désir  ,  le  doute  et  la  timidité  ,  sont  des 
privations  de  quelque  cîiose  ?  L'homme 
sensible  ne  dit  pas  avec  assurance ,  je  con- 
nais les  maux  ,•  mais  il  dit  comme  Didoii, 
non  ignara  mali.  Enfin,  les  ijnages  favori- 
tes des  poètes  mélancoliques,  sont  prescpie 
toutes  empruntées  d'objets /z«?^^?/^//y  ^  tels 
que  le  silence  des  nuits  ,  l'ombre  des  bois, 
la  solitude  des  montagnes,  la  paix  des  tom- 
beaux, qui  ne  sont  que  l'absence  du  bruit , 


io6  GENIE 

Partie  II.  de  la  lumière  ,  des  liomines  ,  et  des  inquié- 

Poétique  tildes  de  la  vie  (i). 

Chiisiia-         Quelle  que  soit  la  beauté  des  vers  de  Vir- 

nisaie.  ^[{q  ^  1^  poésic  chrétienne  nous  ofïre  encore 

""""  quelque  chose  de  très-supérieur.  Le  grand- 
Poésie, 

clans  ^')  Ainsi  Euiyale  en  padaut  de  sa  mère  ,   dit  : 

ses  rapports 

Genitrix 

avec 

>      ,  Quam  miseram  teiiuit  non  Ilin  tclliis 

If  slioinmes.  ^ 

Mecum  excedentem  ,  non  inœnia  régis  Acestix. 
i-'iri^ctcres. 

«  Ma  mère  infortunée  qui  a  suivi  mes  pas  ,  et  que 
33  n'ont  pu  retenir  ,  ni  les  rivages  de  la  patrie,  ni  les 
»   mxirs  du  roi  d'Aceste.  » 

Il  ajoute  un  instant  après  : 

....     Nequcain  lacrymas  perferre  parends. 

«  Je  ne  pourrois  résister  aux  laimes  de  ma  mère.  » 
Volcens  va  percer  Euriale  j    Nisus  s'écrie  : 

Me j    me  (  adsum  quifecl).    .   . 

Meafrausomnis:  'Nihil  iste  i\ec  ausus  , 

'Necpotuit 

«  Moi ,  moi.  Le  crime  est  à  moi  5  rien  à  lui  :  il 
»  n'a.  osé  j  ni  pu  le  commettre  !  »  Le  mouvement 
qui  termine  cet  admirable  épisode  est  aussi  de  nature 
négative. 


Poésie  , 

dans 

Sfs  rapporta 

nvoc 


Caractères- 


DU    CHRISTIANISME.    107 
prêtre  des  Hébreux,  prêt  à  couronner  Joas,  Partie  ir. 
est  saisi  de  l'esprit  divin  dans  le  temple  de     Poétiiiuc 

Jérusalem.  christia- 

nisme 
Voilà  donc  quels  vengeurs  s'arment  pour  ta  querelle  ,  a.^»,. 

Des  proires,  des  enfans,  o  sage'^se  éterneUe  !  Livri-,  H. 

I\Iais,  si  tu  les  souîiens,  qui  peut  les  élnaiiler'î 
Du  tombeau,  qiiaïul  tu  veux,  lu  sais  nous  rappeler; 
Tu  frajjpcs  et  guéris,  tu  perds  et  ressuscites. 
Ils  ne  s'assurent  point  en  leurs  propres  mérites  , 
Mais  en  ton  nom  sur  eux  invoqué  tant  île  fuis,  lesliouuncs 

Eli  tes  sermens  jurés  au  plus  saint  de  leurs  rois, 
En  ce  temple  où  tu  fais  ta  tlemeure  sacrée  , 
Et  qui  doit  du  soleil  éji^aler  la  durée. 
Mais  iWii  \  ient  (\u:'  mon  cœur  frémit  d'un  saint  (  flVoî  ? 
Est-ce  l'esprit  cii^  in  qui  s'empare  de  moi  '. 
C'estliii-juème  :  il  m'éclianfft  ;  il  parle;  m  es  yeux  s'ouvre  ut, 
Et  les  siècles  obscurs  devant  moi  se  découvrent. 

Cicux  ,  écoutez  ma  voix  ;  Terre  ,  prête  l'oreille  : 
Ne  dis  plus  ,  o  Jacob  ,  que  ton  Seigneur  sommeille. 
Pécheurs,  disparoissez;  le  Seigneur  se  réveille. 

Commentcn  unplomb  vil  l'or  pur  s'cst-il  changée... 
Quel  est  dans  le  lieu  saint  ce  pontife  égorgé:... 
Pleure,  Jérusalem  ,  pleure,  cité  perfide. 
Des  prophètes  «iiviiis  mallieureuse  houiicide; 
De  son  amour  pour  toi  ton  Dieu  s'est  dépouillé  ; 
Ton  encens  à  ses  yeux  est  uu  encens  snuillé. .  . 

Oii  menez- vous  ces  enfans  et  ces  femmes  î 
I-e  Sei"neur  a  détruit  la  reine  des  cités: 


io8  GENIE 

Tak TiE  II.  Ses  prêtres  sont  captifs,  S(s  rois  sont  rejefés  : 

T,     .•  Dieu  ne  veut  pins  qu'on  vienne  à  ses  solemnités. 

Pijcti«]ue  '         » 

I  Temple,  renverse-toi;  cèdres,  jetez  îles  flammes. 

Cliristia-  Jérusalem,  objet  de  ma  douleur  , 

nisme.  Quelle  main  en  un  jour  t'.i  ravi  tous  tes  charmes  ? 

^^^^  Quichan^t-ra  mes  yciix  en  deux  sources  de  larmes, 

y  ,,  Pour  ideurcr  ton  malheur. 

Livre  II.  ' 

Poésie, 

lians  II  n'est  pas  besoin  de  commentaire. 

ses  rapports         t)    •  tt'       -i         .     n       •  •  ^       • 

Puisque  Vimile  et  Kacme  reviennent   si 

avec  -i  ë) 

leshomnifs.  souvent  dans  notre  critique,  tâchons  de 
Caractères,  nous  ialrc  Une  idée  juste  de  leurs  talens  et 
de  leur  génie.  Ces  deux  grands  poètes  ont 
tant  de  ressemblance  entre  eux,  qu'ils  pour- 
roieiJt  tromper  jusqu'aux  yeux  de  la  Muse, 
comme  ces  deux  jumeaux  de  l'Eiieïde,  qui 
caus oient  de  douces  méprises  à  leur  mère. 
Tous  deux  polissent  laborieusement  leurs 
ouvrages,  tous  deux  sont  pleins  de  goût  , 
tous  deux  hardis  et  pourtant  naturels  dans 
l'expression ,  tous  deux  timides  dans  les 
caractères  d'hommes,  tous  deux  parfaits 
dans  les  caractères  de  femmes  ,  tous  deux 
sublimes  dans  la  peinture  des  passions  j  et 
comme  s'ils  s'étoient  suivis  pas  à  pas  j 
Racine  a  lait  entendre  dans  Esther,  je  ne 


DU    CHRISTIANISME.    109 

11         «.       /v     1  M        !•  •  •  11  TaRTIE    II. 

sais  quelle  fraîche  mélodie,  je  ne  sais  quelle 

^-.      .,  .,        Poétique 

voix  de  quinze  années,  dont  V  irgile  a  pareil-  ^i^ 

lement  rempli  sa  seconde   églogue  ;    mais  cinistia- 

toutefois  avec  la  cliilerence  q^ui  se  trouve       

entre  la  voix  de  la  jeune  fille,  et  celle  de  l^^^e  n. 

l'adolescent,  entre  les  soupirs  de  l'inno-  po,sie, 

cence  ,  et  ceux  d'im  honteux  amour.  <'!»"« 

T7-    •i\  A  •  Tr-       M  -rt       •  SCS  rapports 

V oila  peut-être  en  cp.ioi  Virgile  et  liacine       ^^.^^ 
se  ressemblent^  voici  peut-être  en  (juoi  ils  lesiiommes. 

différent.  Caractères. 

Le  second  est,  en  général ,  supérieur  au 
premier ,  dans  l'invention  des  caractères  : 
Agamemnon,  Achille,  Oreste,  Mithridate, 
Acomat ,  sont  fort  au-dessus  de  tous  les 
héros  de  l'Enéide.  Enée  et  Turnus  ne  sont 
heaux  que  dans  deux  ou  trois  morceaux  5 
Mezance  seul  est  fièrement  dessiné. 

Cependant ,  dans  les  peintures  douces  et 
tendres  ,  Virgile  retrouve  son  génie  :  Evan- 
dre ,  ce  vieux  roi  d' Arcadie  ,  vivant  sous  le 
chaume ,  et  défendu  par  deux  chiens  de 
bergers ,  au  même  lieu  où  les  Césars ,  en- 
tourés des  gardes  prétoriennes,  doivent  un 
jour  habiter  leur  palais  ,    le  jeune  Pallas  , 


iio  GENIE 

Partie  II.  le  beau  Lausiis  ,  fils   vertueux  d'un   père 

Poétique     criiiiiiiel,  enfin,  Nisus  et  Euryale  sont  des 

^,  '.  ,.        personna£Tes  tout  divins. 

nisme.  Dans  les  caractères  de  féinmes  ,  Racine 

— —       rej3rend  la  supériorité  ;   Agrippine  est  plus 

ambitieuse  qu'Amate  ,   et  Phèdre  plus  pas- 
Poésie,         •  r  -r\'  1 

sionnee  que  iJicion. 

dans  ■•• 

ses  rapports       Nous  lie  parlons  point  d'Atlialie  ,   parce 
,^'^^        que  Racine  ,  dans  cette  pièce,  ne  peut  être 

Jf  siioiiinies.     ■*-  X  '  j. 

comparé  à  personne  :  c'est  l'œuvre  le  plus 

Caractères.  ^  -"^  -^ 

pariait  du  génie  inspiré  par  la  religion. 

Mais,  d'un  autre  côté ,  Virgile  a  l'avantage 
sur  Racine  j  il  est  plus  rêveur  et  plus  mélan- 
colique. Ce  n'est  pas  que  l'auteur  de  Phèdre 
n'eût  été  capable  de  trouver  cette  mélodie 
des  soupirs  ;  le  rôle  d'Andromaque ,  Béré- 
nice toute  entière ,  quelques  stances  des 
cantiques  imités  de  l'Ecriture  ,  plusieurs 
strophes  des  chœurs  d'Esther  et  d'Atlialie, 
montrent  ce  qu'il  auroit  pu  faire  dans  ce 
genre.  Mais  il  vécut  trop  à  la  ville,  et  pas 
assez  dans  la  soHtude  :  la  cour  de  Louis  XIV, 
en  épurant  son  goût ,  et  en  lui  donnant  la 
majesté  des  formes ,  lui  fut  peut-être  nui- 


DU    CHRISTIANISME,    m 
sible  sous  d'autres  rapports  ;  elle  l'éloigna 

-,  ,  ,1  Poétique 

trop  des  champs  et  de  la  nature.  ^^^ 

Nous  avons  déjà  remarqué  (i)  qu'une  des  christia- 

premières  causes  de  la  mélancolie  de  \'ir-  "^sme. 
aile,  fut  sans  doute  le  sentiment  des  malheurs 

o       '  Livre  11. 

qu'il  éprouva  dans  sa  jeunesse.  Chassé  du  p  ^  j^ 
toit  paternel,  il  garda  toujours  le  souvenir  rfans 
de  sa  Mantoue  :    mais   ce  n'étoit  plus  le  ^''^  ""appoi  s 

^  avec 

Romain  de  la  République,  aimant  son  pays,  leshommcs. 
à  la  manière  dure  et  âpre  des  Brutus  j  c'étoit  caractères. 
le  Romain  de  la  monarchie  d'Auguste  ,  le 
rival  d'Homère,  et  le  nourrisson  des  Muses. 
Virgile  cultiva  ce  germe  de  tristesse ,  en 
vivant  seul  au  milieu  des  bois.  Peut-être 
faut-il  encore  ajouter  à  cela  des  accidens 
particuliers.  Nos  défauts  moraux  ou  phy- 
siques influent  beaucoup  sur  notre  humeur, 
et  forment  souvent  la  raison  secrète  de  la 
teinte  dominante  de  notre  caractère.  Vir- 
gile avoit  une  difficulté  de  prononciation 
(2)  ',  il  étoit  fbible  de  corps  ,  rustique  d'ap- 

(1)  Part.  1.''^,  liv.  V,  avant-deiniei-  chapitre. 

(2)  Sennone    tardissunum  ,     ac  pœnè   indoclo 
siinilcm. . . .  Facie  rusticand  ,  etc. 


112  GENIE 

AR  TiE  .  -j^-ipQjjQQ^  Il  semble  avoir  eu  clans  sa  jeunesse 
oetique     ^^^^  passioiîs  vives  ,   auxquelles  ces  iinper- 

riuistia-  fëctions  naUirelles  purent  mettre  des  ohs- 
iiisuie.       tacles.  Ainsi ,  des  chagrins  de  famille  ,  le 

_  îTodt  des   champs,  un  amour- propre  en 

Poésie,        ^        _  ^      '  1^       1 

clans        soufFrance,  et  des  passions  non  satisfaites  , 
ses  rapports  s'uuireiit  pour  lui  donner  cette  rêverie  qui 

avec 

leshoiiiiTifs.  iit>"S  clianiie  dans  ses  écrits. 

Caractères.        ^^^  i^c  trouvc  poiiit  daus  Raciiie  le  DU  s 
aliter  vlsuiiL  y  le  Dulces  iiiorieiis  reminis- 
c'itur  Argos y  le  T)isce puer  virtulem  eoc 
me  — •J'ortunani  ex  aliis,  le  Lymessl  domus 
alta  :  sola  Laurente  sepulchrum.  Il  n'est 
peut-être  pas  inutile    d'observer  fpie    ces 
mots    pleins    de   mélancolie    se    trouvent 
presque  tous    clans  les    six  derniers  livres 
de  l'Enéide ,  ainsi  que  les  épisodes  d'Evan- 
clre  et  de  PallaS;,  de  Mézance  et  de  Lausus , 
de    Nysus    et  d'Enryale.  Il  semble    qu'en 
approchant   du    tombeau  ,    le   Cygne    de 
Mantoue    mît    dans    ses    accens    quelcjue 
chose  de  plus  céleste  ,   comme  ces  cygnes 
de    l'Euro  tas  y     consacrés    aux    Muses  ^ 
qui ,  près    d'expirer  ,   avoient ,  selon  Py- 


DU    CHRISTIANISME.    ii3 

tliagore,  une  vue  intérieure  de  l'Olynipc.  Partie  ii. 
Virgile  est  l'ami  du  solitaire  ,  le  conipa-     Poéiique 
gnon  des  heures  secrètes  de  la  vie.  Racine     christia- 
est  peut-être  au-dessus  du  poëte  latin ,  parce      uisme. 
qu'il  a  fait  Atlialie  ;  mais  le  dernier  a  quel-       """ 
que  chose  qui  remue   plus  doucement  le 

Pocsif* 

cœurj   on  admire  plus  l'un ,  on  aime   pins       ^^^g' 
l'autre;  le    premier  a  des   douleurs   trop  «es  rapports 
royales  ;   le  second  parle  davantage  à  tous  leshommes. 
les  rangs  de  la  société  :  en  parcourant  les  Caractères, 
tableaux  des  vicissitudes  humaines ,  tracés 
par  Racine  j  on  croit  errer  dans  les  parcs 
abandonnés  de  Versailles  5  ils  sont  vastes  et 
tristes,  mais  à  travers  la  solitude  croissante, 
on  distingue  la  main  régulière  des  arts  ,   et 
les  vestiges  des  grandeurs  : 

Je  ne  vois  que  des  tours  que  la  cendre  a  couvertes, 
Un  fleuve  teint  de  sang,  des  campagnes  désertes. 

Les  tableaux  de  Virgile,  sans  être  moins 
nobles  ,  ne  sont  pas  bornés  à  de  certaines 
perspectives  de  la  vie  ,  ils  représentent  toute 
la  nature  j  ce  sont  les  solitudes  des  forêts  , 
l'aspect  des  montagnes,  les  rivages  de  la 
2.  H 


ii4  GENIE 

Partie  II.  mer,  où  cles  femiiies  exilées  regardent ,  cri 
Poétique    pleurant  y  l'inijjiensité  desjlots  : 

<lu 
Chiislia-  Cunctxqne  p rofundum 

nisme.  Poritum  adspectahantjientes. 

L~ii.  CHAPITRE      XI. 


Poésie, 

dans 
SCS  rapports 

avec 
les  hommes. 

Caractères. 


Le    Guerrier. 

dans 

Définition  du  beau  idéah 

J-j  E  s  siècles  héroïques  sont  favorables  à  la 
poésie ,  parce  qu'ils  ont  cette  yieillesse  et 
cette  incertitude  de  tradition  ,  que  deman- 
dent les  Muses ,  naturellement  un  peu  men- 
teuses. Nous  voyons  chaque  jour  se  passer 
sous  nos  yeux  des  choses  extraordinaires  ^ 
sans  y  prendre  aucun  intérêt  ;  mais  nous 
aimons  à  entendre  raconter  des  faits  obs- 
curs ,  qui  sont  déjà  loin  de  nous.  C'est 
qu'au  fond,  les  plus  grands  événemens  de  la 
terre  sont  fort  petits  en  eux-mêmes  :  notre 
ame ,  qui  sent  ce  vice  des  affaires  humaines, 
et  qui  tend  sans  cesse  à  l'immensité  ,  tâche 
de  ne  les  voir  que  dans  le  vague  ,  pour  les 
agrandir. 


DU   CHRISTIANISME.    iï5 

Or,  l'esjjrlt  des  siècles  héroïfjues  se  lonne  Tartie  li; 

du  mélange  d'un  état  civil  encore  grossier  ,  Poétique 

et  d'un  état  religieux  porté  à  son  plus  haut  christi 
point  d'influence.  nisme. 

La  barbarie  et  le  polythéisme  ont  produit 
les  héros  d'Homère  ;  la  barbarie  et  le  chris- 

1/ÛCSlO 

tianisme  ont  enfanté  les  chevaliers  du  Tasse.        ^i^^^  ' 

Qui  y  des  héros  ou  des  clLevaliers ,  méri-  ses  rapports 
tout  la  preierence  ,  soit  en  morale ,  soit  en  les  hommes; 
poésie  ?  c'est  ce  qu'il  convient  d'examiner.    Ciracthes-. 

En  faisant  abstraction  du  génie  particu- 
lier des  deux  poètes ,  et  ne  comparant 
qu'homme  à  homme  ,  il  nous  semble  que 
les  personnages  de  la  Jérusalem,  sont  fort 
supérieurs  à  ceux  de  l'Iliade. 

Eh  î  quelle  diffërence entre  des  chevaliers 
si  francs  ,  si  désintéressés  ,  si  humains ,  et 
des  guerriers  perfides ,  avares  ,  atroces  ,  in- 
sultant aux  cadavres  de  leurs  ennemis  : 
poétiques  enfin  par  leurs  vices  ,  comme  les 
premiers  le  sont  par  leurs  vertus  ! 

Si  par  héroïsme  ,  on  entend  un  efïbrt 
dirigé  contre  les  passions  ,  en  faveur  de  la 
vertu,  c'est,  sans  doute,  Godefroi  et  non 

H.; 


ïi6  GENIE 

Ï^ARTiE  IL  P^s  Agamemnon  qui  est  le  véritable  liéiioâ. 

Poétique     Or ,  nous  demandons  pourquoi  le  Tasse  , 

^"^        en  peignant  les  chevaliers  ,   a  tracé  le  mo- 

Cliristia-  ,  .  .  . 

iiisme.  '^^le  du  parfait  guerrier ,  tandis  qu'Homère, 

-—  en  représentant  les  hommes  des  temps  hé- 

LivRE  II.  roïques  ,  n'a  lait  que  des  espèces  de  mons- 

Poesie,  ^j,gg  p   Q'ggj  q-L^g  Iq  christianisme  a  Iburni  ^ 

dans 

ses  rapports  ^^^  sa  naissancc  j  le  6caii  idéal  moral ,  ou 

»^^c       Ig  heau  idéal  des  caractères ,  et  que  le  po- 
los hommes.  1     ,  ,. 

lythéisme  n'a  pu  donner  ce  grand  avantage 

au  chantre  d'Ilion.  Nous  arrêterons  un  peu 

le  lecteur  sur  ce  sujet  j   il  importe  trop  au 

fond  de  notre  ouvrage ,  pour  hésiter  à  le 

mettre  dans  tout  son  jour. 

Il  y  a  deux  sortes  de  beau  idéal,  le  beau 
idéal  moral ,  et  le  beau  idéal  physique  : 
l'un  et  l'autre  sont  nés  de  la  société. 

Les  hommes  très-près  de  la  nature  ,  tels 
que  les  sauvages  ,  ne  les  connoissent  pas  ; 
ils  se  contentent ,  dans  leurs  chansons ,  de 
rendre  fidèlement  ce  qu'ils  voient.  Comme 
ils  vivent  au  milieu  des  déserts  ,  leurs  ta- 
bleaux sont  nobles  et  simples  j  vous  n'y 
trouvez  point  de  mauvais  goût  5  mais  aussi 


Cliristia- 
nisiiie. 

Livre  II. 


DU    CHRISTIANISME.    117 

lis  sont  monotones  ,  et  les  sentiaiens  qu'ils    Partie  iî 
examinent,  ne  vont  pas  jusqu'à  l'iiéroisnie.      Poctifiue 

Le  siècle  d'Homère  s'éloignoit  déjà  de 
ces  premiers  temps.  Qu'un  sauvage  perce 
un  chevreuil  de  ses  flèches  ;  qu'il  le  dé- 
pouille au  milieu  de  toutes  les  Ibrêts  ;  qu'il 
étende   la  victime  sur  les  charbons  d'un        '^^^'^' 

dans 

chêne  embrasé  :  tout  est  poétique  dans  cette  ses  rapports 
action.    Mais  dans  la  tente  d'Achille  ,   il  y       ^""^^ 

lesliouimes. 

a  déjà  des  bassins  ,  des  broches ,  des  vases:    ^ 

'  Caractereny 

quelques  détails  de  plus ,   et  Homère  tom- 

boit  dans  la  bassesse  des  descriptions  ,   ou 

bien  il  entroit  dans  la  route  du  beau  idéal, 

en  commençant  à  cacher, 
i. 

Ainsi ,  à  mesure  que  la  société  multiplia 
les  besoins  de  la  vie  ,  les  poètes  apprirent 
qu'il  ne  falloit  plus  ,  comme  par  le  passé  , 
peindre  tout  aux  yeux,  mais  voiler  cer- 
taines parties  dn  tableau. 

Ce  premier  pas  fait ,  ils  virent  encore- 
qu'il  falloit  choisir  ^  ensuite  ,  que  la  chose- 
choisie  étoit  susceptible  d'une  forme  plus 
belle  ou  d'un  plus  bel  effet  dans  telle  ou; 
telle  position. 


ï.-» 


118  GENIE 

Partie  Tf.       Toujours  cacliunt  el choisissant ,  retron, 

Poéiique    chant  ou  ajoutant ,  ils  se  trouvèrent  peu-à- 

ciuisiia-    P^^   dans   des  formes   qui   n'étoient  plus 

nisme.      naturelles  ,  mais  qui  étoient  plus  parfaites 

"""'       que  nature  j  les  artistes  appellèrent  ces  for- 

LlVRi:  II.  ni  •    1  r      1 

mes  ,  Le  beau  idéal. 
,      '  On  peut  donc  définir  le  beau  idéal,  l'art 

dans  ^ 

SCS  rapports  de  cliOLsii^  ct  de  cachej\ 
,    ,  Cette  définition  s'applique  également  au 

r  beau  idéal  moral  et  au  beau  idéal  physique. 

Celui-ci  se  forme  ,  en  cachant  avec  adresse 
la  partie  infirme  des  objets ,  l'autre  en  déro^ 
bant  à  la  vue  certains  côtés  f bibles  de  l'ame: 
l'ame  a  ses  besoins  honteux ,  et  ses  basses- 
ces  connue  le  corps. 

Et  nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de 
remarquer ,  qu'il  n'y  a  que  l'homme  qui 
soit  susceptible  d'être  représenté  plus  par- 
fait que  nature ,  et  comme  approchant  de 
la  Divinité.  On  ne  s'avise  pas  de  peindre 
le  beau  idéal à^Mw.  cheval ,  d'un  aigle ,  d'un 
lion.  Ceci  nous  lait  entrevoir  une  preuve- 
merveilleuse  de  la  grandeur  de  nos  fins  e^; 
^le  l'immortalité  de  notre  ame.. 


avec 
ommes> 


DU    CHRISTIANISME.    119 
Lasociété  où  la  morale  atteignit  le  plutôt  ^^^'^^^  ^^* 
tout  son  tléveloppement,  dut  atteindre  le      '^^^l^^^^ 
plus  vite  au  6eaii  idéal  moral ,  ou  ,  ce  qui     christia- 
re  vient  au  même  y  au  beau  idéal  des  carac-      "''•'"^• 
tères;  or ,  c'est  ce  qui  distineiue  éminemment 

.       ,       .  .    .  ,        Livre  IL 

les  sociétés  formées  dans  la  relieion  cliré- 

<-'  Poésie  y 

tienne.  Il  est  étrange  ,  et  cependant  rigou-        aans 
reusement  vrai ,  que  tandis  que  nos  pères  «^^  rapports 
étoient  des  barbares  pour  tout  le  reste  ,  la  j^g,^ 
morale ,   au  moyen   de  l'Evangile  ,  s'étoit   caracûu 
élevée  chez  eux   à  son  dernier    point  de 
perfection^  de  sorte  que  l'on  vit  des  hommes 
(  si  nous  osons  nous  exprimer  ainsi  )  à-la- 
fbis  sauvages  par  le  corps  ,  et  civilisés  par 
Tame. 

C'est  ce  qui  lait  la  beauté  des  temps  che- 
valeresques ,  et  leur  donne  la  supériorité  , 
tant  sur  les  siècles  héroïques,  que  sur  les 
siècles  tout-à-fàit  modernes. 

Car  si  vous  entreprenez  de  peindre  les 
premiers  âges  de  la  Grèce  5  autant  la  sim- 
plicité des  mœurs  vous  offrira  des  cJioses 
agréables  ,  autant  les  caractères  vous  cho- 
queront  :  le  polythéisme   ne  fournit  rien 


120  GENIE 

Partie  IL  pQ^^j.  corriger  la  nature  sauvage,  et  l'insuf- 

Poe tique    ^fjgg^j^^jg  (j^gg  vertus  priiiiitives. 

cinistia-         Si  y    au  contraire  ,   vous  chantez   l'âge 

lusme.      inoclerne,  vous  serez  obligé  de  bannir  toute 

T^     vérité  de  votre  ouvraee ,   et  de  vous  ieter 

Livre  II.  d    ^  j 

„     •        à-la-fois  dans  le  beau  idéal  moral .  et  dans 

PoesiP,  ^ 

dans        le  beau  idéal  j>/iysiçue.  Trop  loin  de   la 
SCS  lappoi  s  j-jg^^-^j-g  g|-  ^Q  j,j^  relision  sous  tous  les  rap- 

arec  '-' 

ks  hommes,  ports,  OU  ne  peut  représenter  fidèlement, 
(^Uracteres.  ni  l'intérieur  de  nos  ménages  ,  ni  moins 
encore  le  fond  de  nos  cœurs. 

La  chevalerie  seule  oHre  le  beau  mélange 
de  la  vérité  et  de  \2i  fiction. 

D'une  part ,  vous  pouvez  ofïrir  le  tableau 
des  mœurs  dans  toute  sa  naïveté  :  un  vieux 
château  ,  une  grande  salle  ,  un  large  foyer , 
des  tournois,  des  joutes,  des  chasses,  le 
son  du  cor  et  le  bruit  des  armes,  n'ont  rien 
qui  heurte  le  goût ,  rien  qu'on  doive  ou 
choisir  ou  cacher. 

Et  d'un  autre  côté  ,  le  poëte  chré- 
tien ,  plus  heureux  qu'Homère,  n'est  point, 
ibrcé  de  ternir  sa  peinture ,  en  y  plaçant 
riiorame  barbare   ou    l'iiomme    naturelj 


DU   CHRISTIANISME.    121 

le  christianisme  lui  donne  le  parfait  héros,  partie  ir.. 

Ainsi,    taudis  qu'il  est  dans   la  nature     Poétique 
relativement  aux  objets  physiques ,  il  est    ciuistia- 
au-dessus  de  cette  nature ,  par  rapport  aux      "'S'"*'- 
objets  moraux. 

Livre  II, 

Or  ,   le  vrai  et   V idéal  sont   les    deux 

'  Poésie, 

grandes  sources  de  tout  intérêt  poétique  ,        dans 
le  touchant  et  le  merveilleux.  ^^^  rai)poits 

avec 
les  hommes. 

CHAPITRE        XII.  Curactcres. 

Suite  du   Querrier. 

iVloNTRONS  à  présent  que  ces  vertus  des 
chevaliers  ,  qui  élèvent  leur  caractère  jus- 
qu'au beau  idéal  y  sont  des  vertus  vérita- 
fclement  chrétieiuies. 

Si  elles  n'étoient  que  de  simples  vertus 
morales ,  imaginées  par  le  poëte ,  elles 
seroient  sans  mouvement  et  sans  ressort. 
On  en  peut  juger  par  Enée ,  dont  Virgile  a 
fait  un  héros  philosophe. 

Les  vertus  purement  morales  sont  froides 
par  essence  :   ce   n'est  pas  quelque  chosG 


Caractères. 


122  GENIE 

Paktie  II   ^^^'^-jouté  à  l'ame,  c'est  quelque  cliose  de 
Foétinue    l'etrauclié  ;  c'est  l'aljsence  du  yice ,  plutôt 
t!"        que  la  présence  de  la  vertu. 

Cliristia-  -f  t     •  i  -i  n 

Lies  vertus  reiieieuses  ont  des  ailes  ,  elles 

«^       sont  passionnées.  Non  contentes  de  s'abs- 

LivREir.    tenir  du  mal ,  elles  veulent  faire  le  bien  : 

roésie,      elles  ont  l'activité  de  l'amour,  et  se  tien- 

SCS  ra  iports  ^^^^^  clans  une  région   supérieure  ,   et  un 

avec       peu  exagérée.   Telles  étoient  les  vertus  des 

leshommes.  chevaliers. 

La  loi  ou  la  fidélité  étoit  leur  pre^nière 
vertu  5  la  fidélité  est  pareillement  la  pre- 
mière vertu  du  christianisme. 

Le  chevalier  ne  mentoit  jamais.  — Voilà 
le  chrétien. 

^^  chevalier  étoit  pauvre  ,  et  le  plus 
désintéressé  des  hommes.  —  Voilà  le  dis- 
ciple de  l'évangile. 

Le  chevalier  s'en  alloit  à  travers  le  inonde, 
secourant  la  veuve  et  l'orphelin.  —  Voilà 
la  charité  de  Jésus-Christ. 

Le  chevalier  étoit  tendre  et  délicat.. 
Qui  lui  aiiroit  donné  cette  douceur  ,  si 
ce  n'étoit  une  religion  humaine  ,  qui  porte 


DU    CHRISTIANISME.    i23 

toujours    au    respect    pour  la   fbiljlesse  ?  Partie  it. 

Aa^cc  quelle  Lénmnité  Jésus  -  Christ    lui-  Pcéùque 

même   ne  parle-t-il  pas  aux  femmes  dans  c'.ujstia- 

l'évangile  !  "'^'™«- 

Agamemnon  déclare  brutalement  qu'il  ""^ 

^                                                             ,  Livre  IL 

aime  autant  Briséïs  que  son  épouse,  parce 

u'elle  fait  d'aussi  beaux  ouvrages.  j^,,^ 


avec 
mmes» 


Un  chevalier  ne  parle  pas  ainsi.  s^s  rapports 

Enfin  le  christianisme  a  produit  la  bra-  \^^\^q 
Toure  des  héros  modernes ,  si  supérieure  à    q^ 
celle  des  héros  antiques. 

La  véritable  religion  enseigne  à  tout 
homme  que  ce  n'est  pas  par  la  force  du 
corps  qu'on  se  doit  mesurer ,  mais  par  la 
grandeur  de  l'ame.  Delà  ,  le  plus  foible  des 
chevaliers  ne  sait  ce  que  c'est  que  trem- 
bler devant  un  eimemi  j  et ,  quoique  cer- 
tain de  recevoir  la  mort,  il  n'a  pas  même 
la  pensée  de  la  fuite. 

Cette  haute  valeur  est  devenue  si  com- 
mune ,  que  le  moindre  de  nos  fantassins  est 
plus  courageux  que  les  Ajax,  quifuyoient 
devant  Hector,  qui  fuyoit  à  son  tour  devant 
Achille.  Quant  à  la  clémence  du  chevalier 


124  GENIE 

Partie  II.  clirétien  eiivers  les  vaincus  ,   (jui  peut  nier 
Poétique     qu'elle  découle  du  christianisme  ? 
christia-         "^^^  poëtes  inodemcs  ont  tiré  une  foule 
nisine.      de  traits  nouveaux  du  caractère  clievale- 
■~~       rasque.  Dans  la  tragédie ,  il  suffit  de  nom- 
mer Tancrède ,  Nemours  ,    Couci ,   et  ce 

Poés'.e  ,       i.y  /  •Il 

^j,  JNerestan,    qui  apporte  la   rançon  de  ses, 

s»s  rapports  frères  d'armes,  au  moment  où  on  ne  l'at- 
,    ,'  ^  tendoit  plus  ,  et  se  vient  rendre  prisonnier  , 

Ipsliomines.  ^  '  ^ 

caracu  vs  P^^^®  qu'il  ne  se  peut  racheter  lui-même. 
Les  belles  mœurs  chrétiennes  !  Et  qu'on  ne 
dise  pas  que  c'est  une  pure  invention  poé- 
tique 5  il  y  a  cent  exemples,  de  chrétiens  ^ 
qui  se  sont  remis  entre  les  mains  des  infi- 
dèles ,  ou  pour  délivrer  d'autres  chrétiens  ^, 
ou  parce  qu'ils  ne  pouvoient  payer  l'argent 
qu'ils  avoient  promis. 

Quant  à  Vhpopée  ,  comme  ils  sont  aima-, 
blés  tous  ces  chevaliers  de  la  Jérusalem  ^ 
ce  Renaud  si  brillant ,  ce  Tancrède  si  géné- 
reux ,  ce  vieux  Raymond  de  Toulouse  ^ 
toujours  abattu  et  toujours  relevé  !  On  est 
iivec  eux  sous  les  murs  de  Solyme  j  on  croit 
çnl.endre  le  jeune  Bouillon  s'écrier  au  sujet. 


DU    CHRISTIANISME.     12.S 

tl'Armide  :   «  Que   dira-t-oii  à  la  cour  de  Partie  V, 
»  France,  quand  on  saura  que  nous  avons     Poétîque^ 
5î  refusé  notre  bras  à  la  beauté  ?  «  Poiir  juger     dinsti;,. 
en  un  moment  de  la  différence  immense  ,       nisme. 
qui  se  troiive  entre  les  héros  d'Homère  et        ■— ~ 
ceux  du  Tasse ,  il  suffit  de  jeter  les  yeux 
sur  le  camp  de    Godcfroi  et  sur  les  rem-        ^j^^^, 
parts  de    Jérusalem.    D'un  côté  sont  les  ses  rapports 
chevaliers  ,  et  de  l'autre,  les  héros  antiques.   ^^  i,q„„„ 
Soliman  même  n'a  tant  d'éclat ,  que  parce   cavacuns-^ 
que  le  poëte  lui  a  donné  quelques  traits  do 
la  générosité  du   clie\  aller  :  ainsi   le  prin- 
cipal héros  infidèle  emprunte  lui-même  sa 
majesté  du  christianisme. 

Mais  c'est  dans  Godelroi  qu'il  faut  admi- 
rer le  chef-d'œuvre  du  caractère  héroïque. 
Si  Enée  veut  échapper  à  la  séduction  d'une 
femme ,  il  tient  les  yeux  baissés  ,  immola 
tenehat  lumina  ;  il  cache  son  trouble  j  il 
répond  des  choses  vagues  :  «  Reine  ,  je  ne 
•>•>  nie  point  tes  bontés  ,  je  me  souviendrai 
3ï  d'Elise  ,  35  jneminisse  Elisae. 

Ce  n'est  pas  de  cet  air  que  le  capitaine 
chrétien  écoute  les  adresses  d'Armide  :  il 


12.6  GENIE 

î'artie  II.  résiste,  car  il  connoît  trop  les  fragiles  appas 

Poétique     de  ce  monde  ;  il  continue  son  vol  vers  le 

Chri^tia-     ^^^^  ?  cojTiTne  l'oïseau  rassasié  qui  ne  s'abat 

insme.      point ,  oii  Une  nouî'rlUire  trompeuse  l'ap- 

"""      pelle. 

Livre  II. 

Poésie,  Quai  satuio  aiigel,  clie  non  si  cali, 

'^"^  Ove  il  cibo  niostiando,  altri  l'invita, 

ses  rapports 

,    /^^*^  Fâut-il  combattre,  délibérer,   appaiser 

les  hommes.  '  '       i.  v 

Caract         ^^^  sédition  ?  Bouillon  est  part-tout  grand, 
par-tout  auguste.  Ulysse  frappe  Thersite  de 

son  sceptre  (^sTcviTlpw  J'î  ^{"laÇpfvov  ,    ViS'i  î^  tù/j^a  tA«ç£  )f 

et  arrête  les  Grecs,  prêts  à  rentrer  dans  leurs 
vaisseaux  :  mœurs  naïves  et  pittoresques . 
Mais  voyez  Godefroi  se  montrant  seul 
k  un  camp  furieux  ,  qui  l'accuse  d'avoir  fait 
assassiner  un  héros  !  Quelle  beauté  noble 
et  touchante  dans  la  prière  du  vieux  capi- 
taine ,  plein  de  la  conscience  de  sa  vertu  ! 
et  comme  cette  prière  fait  ensuite  éclater 
l'intrépidité  du  général ,  qui ,  désarmé  et 
tête  nue,  se  présente  à  une  soldatesque 
effrénée  ! 

Au  combat ,  une  sainte  et  majestueuse 


Caractêfcs, 


DU    CHRISTIANISME.    127 

valeur,   inconnue  aux  guerriers  d'Homère  Partie  ir. 
et  de  Viri^ile  j   anime  le  guerrier  chrétien.     Poétique 
Enée  ,    couvert  de   ses  armes  divines  ,   et     ^,  . ,. 
debout  sur  la  poupe  de  sa  galère,  qui  appro-      uisme. 
clie  du  rivaee  Rutule,   est  dans  une  belle       *■'■" 

T  I' 

attitude  épique  ;   Agamemnon   semblable 

Poésie 

au  Jupiter  foudroyant ,  présente  une  image        f].,n<, 
pleine  de  grandeur  :  mais  Godefroi  n'est  ses  ia])iiort3 
inférieur    ni  au  père   des   Césars  ,    ni  au  ,    / 

1  '  les  nommes. 

chef  des  Atrides ,  dans  le  dernier  chant  de 
la  Jérusalem. 

Le  soleil  vient  de  se  lever  j  les  armées 
sont  en  présence  ,  comme  deux  antiques 
forêts  :  les  bannières  se  déroulent  aux 
vents  5  les  plumes  flottent  sur  les  casques  5 
les  habits,  les  franges,  les  harnois,  les  armes, 
les  couleurs,  l'or  et  le  fer,  étincellent  aux 
premiers  feux  de  la  lumière.  Monté  sur 
un  coursier  rapide  ,  Godefroi  parcourt  les 
rangs  de  son  armée  ;  il  parle ,  et  son  dis- 
cours est  un  modèle  d'éloquence  guerrière. 
Sa  tête  rayonne  ,  son  visage  brille  d'un 
éclat  inconnu  5  l'ange  de  la  victoire  le  cou- 
vre in  visiblement  de  ses  ailes.    Bientôt  il 


128  GENIE 

Partie  n.  se  fait  uii  profoiicl  sileiice  ;  les  légions  sg 
Poétique  prosternent  en  adorant  celui  qui  fit  tomber 
^,  .  .        Goliath,  par  la  main  d'un  ieune  berger. 

Cbristia-  '   ^  J  G 

nisme.      Soudain  les  trompettes  éclatent,  les  soldats 

^""       clirétiens  se  relèvent,  et,  pleins  de  la  fureur 

du  Dieu  des  armées ,  se  précipitent  sur  les 

Poésie,        1  «n 

.ians       bataillons  ennemis. 

ses  rapports 

avec 
les  hommes. 

Caractères. 


DU  CHRISTIANISME.    129 

SECONDE  PARTIE. 

POÉTIQUE    DU   CHRISTIANISME. 


LIVRE    TROISIEME. 

SUITE  DE  LA  POESIE  ,   DANS  SES  RAPPORTS 
AVEC  LES  HOMMES. 

PASSIONS, 


CHAPITRE    PREMIER, 

Qzie  le  christianisme  a  changé  les  rappoi^ts 
des  passions ,  en  changeant  les  bases  du 
'vice  et  de  la  vertu. 

Ue  l'examen  des  caractères  >  nous  venons 
à  celui  des  passions.  On  sent  bien  qu'en 
traitant  des  premiers ,  il  nous  a  été  im- 
possible de  ne  pas  toucher  un  peu  aux 
^*  I 


i3o  GENIE 

Partie  II.  seconcles  j  mais  ici ,  nous  nous  proposons 

Poétique     de  parler  plus  amplement. 

christia-  ^^^  existoit  unc  religion  dont  la  qualité 
nisHie.  essentielle  iùt  de  poser  une  barrière  aux 
"~"       passions   de   l'iiomme ,   elle  augmenteroit 

Livre  m.     "^    ,  .  ^. 

nécessairement  le  jeu  de  ces  passions  dans 

de  la  poésie    le  Drame  et  dans  l'Epopée  j  elle  seroit,  par 

''*"®        sa  nature  même ,  plus  favorable  à  la  pein- 

ses  rapports  ^ 

avec  ture  des  sentimens ,  que  toute  autre  insti- 
es  lommes.  tu^iou religieuse,  qui,  ne  connoissant  point 
des  délits  du  cœur,  n'agiroit  sur  nous  que 
par  des  scènes  extérieures.  Or,  c'est  ici  le 
grand  avantage  de  la  religion  chrétienne 
sur  les  cultes  de  l'antiquité  :  c'est  un  vent 
céleste  qui  enfle  les  voiles  de  la  vertu ,  et 
multiplie  les  orages  de  la  conscience  autour 
du  vice. 

Toutes  les  bases  delà  morale  ont  changé 
parmi  les  hommes  ,  du  moins  parmi  les 
hommes  chrétiens,  depuis  la  prédication  de 
l'Evangile.  Chez  les  anciens,  par  exemple  , 
l'humilité  passoit  pour  bassesse,  et  l'orgueil 
pour  grandeur  :  chez  les  chrétiens ,  au  con- 
traire ,  l'orgueil  est  le  premier  des  vices. 


DU    CHRISTIANISME.    i3i 

Partie  II. 


Poétiijiie 
.lu 


nisine. 


Livre  III. 


les  hommes. 
Passions. 


tet  rimmilité  l'une  des  premières  vertus. 
Cette  seule  transmutation  de  principes  , 
montre  la  nature  humaine  sous  un  jour  ciiriMia 
tout  nouveau ,  et  nous  devons  découvrir 
dans  les  passions ,  des  nuances  que  les  an- 
ciens  n'y  voyoient  pas.  g^^-^^ 

Donc,  pour  nous,  la  racine  du  mal  est  delà  poésie, 
la  vanité ,  et  la  racine  du  bien  la  chaiité  : 

ses  rapports 

de  sorte  que  les  passions  vicieuses  sont  avec 
toujours  un  composé  d'orgueil ,  et  les 
passions  vertueuses  un  composé  d'amour. 
Faites  l'application  de  ce  principe ,  vous 
en  reconnoîtrez  la  justesse.  Pourquoi  toutes 
les  passions  qui  tiennent  au  courage,  sont- 
elles  plus  belles  chez  les  modernes  que  chez 
les  anciens  ?  pourquoi  avons-nous  donné 
d'autres  proportions  à  la  valeur ,  et  trans- 
formé un  mouvement  brutal  en  une  vertu  ? 
C'est  par  le  mélange  de  la  vertu  clirétienne, 
directement  opposée  à  ce  mouvement  , 
V humilité.  De  ce  mélang-e  est  née  la  mamia- 
/limité  ou  la  générosité  poétique  ,  sorte  de 
passion  (  car  les  chevaliers  l'ont  poussée  jus- 
ques-là  )  totalement  inconnue  des  anciens. 

I.. 


î3!2  GENIE 

Krtie  II.       Un  de  nos  plus  doux  sentimens ,  et  peut=' 

Ptéfique    être  le   seul  qui   appartienne  absolument 

-,  .  .       à  l'arne   (  car  tous  les  autres   ont  ciuelque 

nisme.      mélange    des    sens    dans  leur    nature   ou 

*■""       dans  leur  but  )  ,  c'est  l'amitié.  Et  combien 

Livre  III.     i  i     •    .  •        •  j      .   m  •     . 

le  christianisme  n  a-t-il  point  encore  aug- 

deia  oésie    i^i^nté  Ics  cliarines  de  cctte  passioii  célcste, 

dans        en  lui  donnant  pour  fondement  la  chai^ité? 

ses  lappoi  s  j^gus^Clirist  dormit  dans  le  sein  de  Jean , 


avec 


les  hommes,  et  sur  la  croix ,    avant  d'expirer,    l'amitié 
Passions,     l'entendit  prononcer  ce  mot   digne    d'un 
Dieu  :  mater  y  eccejilius  tuus  ;  discipule  , 
ecce  mater  tua 'y  mère  y  voilà  tonjlls  ;  dis- 
ciple ,  voilà  ta  îiièî^e. 

Le  christianisme  qui  a  révélé  notre  double 
nature  et  montré  toutes  les  contradictions 
de  notre  être  ;  qui  a  fait  voir  le  haut  et  le  bas 
de  notre  cœur  5  qui  lui-même  est  plein  de 
contrastes  comme  nous,  en  nous  présentant 
un  homme- dieu  ,  un  enfant  maître  des 
mondes  ,  le  créateur  de  l'univers  sortant  du 
sein  d'une  créature  j  le  christianisme,  disons- 
nous  ,  vu  sous  ce  jour  des  contrastes  ,  est 
encore ,    par  excellence ,    la  religion   de 


DU    CHRISTIANISME.     i33 

l*ïimitié.  Ce  seiitiinent  se  fortifie  autant  par  Partie  ir. 
les  oppositions  que  par  les  ressemblances.     Poéiique 
Pour  que  deux  hommes  soient  parfaits  amis,     ^,  \"' . 

^  ^  '       Cliiistia- 

ils  doivent  s'attirer  et   se   repousser   sans      nisme. 
cesse  par  queltpi' endroit  :  il  faut  qu'ils  aient 
des  génies  d'une  même  force,  mais  d'une 


Livre  II?. 


Suite 


différente  espèce  j  des  opinions  opposées  ?    ,  , 
des  principes  semljlables^  des  haines  et  des        dans 
amours  diverses ,   mais  au  fond  la  même  ^^^  "pports 

'  avec 

sensibilité  j   des  humeurs   tranchantes ,  et  ieshoii]me& 
pourtant  des  goûts  pareils  ;  en  un  mot ,  de     Passions^ 
grands    contrastes   de    caractères  ,    et    de 
grandes  harmonies  de  cœur. 

Cette  douce  chaleur ,  que  la  charité  ré- 
pand dans  les  passions  vertueuses  ,  leur 
donne  un  caractère  divin.  Cliez  les  hommes 
de  l'antiquité ,  l'avenir  des  sentiaiens  ne 
passoit  pas  le  toml^eau ,  où  il  venoit  faire 
naufrage.  Amis  ,  frères ,  époux ,  tous  se 
quittoient  aux.  portes  de  la  mort ,  et  sen- 
toient  que  leur  séparation  étoit  éternelle  j 
le  comble  de  leur  félicité  se  réduisoit  à 
mêler  leurs  cendres  ensemble  :  mais  com- 
bien elle- de  voit  être  douloureuse ,  une  urne 


i34  GENIE 

Partie  II.  qui  ne  renfermoit   que  des  souvenirs  !  Le 

p.>éti(iue     polythéisme  avoit  établi  l'homme  dans  les 

.  .       régions  du  passé;  le  christianisme  l'a  placé 

nismc.      daus  Ics  champs  de  l'espérance.  La  jouis- 

"^~       sance  des  sentimens  honnêtes  sur  la  terre^ 

Livre  IIÎ.         ,  -,,  a      i         i  /t  i 

n  est  que  1  avant-gout  des  délices  dont  nous 

Suite  1  1  /       T  •        •  1  •   •  ' 

delà  poésie    scrons  combles.  Le  principe  de  nos  amitiés 
dans        n'est  point  dans  ce  monde  :  deux  êtres  qui 

SCS  rapports      ,    .  •    •   i  i  i  i 

s  aiment  ici-  bas  sont  seulement  dans  la  route 

avec 

les  hommes,  du  Ciel ,  où.  ils  arriveront  ensemble  ,  si  la 
^assjons.  vertu  les  dirige.  De  manière  que  cette  forte 
expression  des  poètes  ,  exhaler  son  ajjie 
dans  celle  de  son  ami  y  est  littéralement 
vraie  pour  deux  chrétiens.  En  se  dépouil- 
lant de  leurs  corps ,  ils  ne  font  que  se  dé- 
gager d'un  obstacle  qui  s'opposoit  à  leur 
union  intime,  et  leurs  âmes  vont  se  confon- 
dre dans  le  sein  de  l'Eternel. 

Ainsi  le  christianisme ,  en  nous  décou- 
vrant les  bases  sur  lesquelles  reposent  les 
passions  des  hommes  ,  n'a  pas  désenchanté 
la  vie  \  bien  supérieur  en  cela  à  cette  fausse 
philosophie ,  qui  cherche  trop  à  pénétrer 
\%.  uaturç  de  riiomine  ,  et  à  trouver  le  fond 


Livre  UI, 
Suite 


DU    CHRISTIANISME.    i35 

par-tout.  La  religion  chrétienne  n'a  sou-  Partie  iIï 

levé  des  plis  du  voile  que  ce  qui  est  néces-  Poétique 

saire  pour  nous  laisser  voir  notre  route  5  christia* 

mais  sur  les  choses  inutiles  à  nos  fins ,  elle  i»sme. 
a  répandu  le  doute  et  les  ombres.  Il  ne  faut 
pas  toujours  laisser  tomber  la  sonde  dans 

les  abymes  du  cœur  :  les  vérités  qu'il  con-  delapoësie> 
tient  sont  du  nombre  de  celles  qui  deman-        '^^"^ 

^  ses  rapports 

dent  le  demi-jour  et  la  perspective.   C'est        avec 
une  grande   imprudence  que    d'appliquer  ^es hommes, 

•  \   1  •         •  FassioitSt 

sans  cesse  son  jugement  a  la  partie  aunante 
de  son  être  j,  de  porter  l'esprit  raisonneur 
dans  les  passions.  Cette  curiosité  conduit 
peu-à-peu  à  douter  de  toutes  les  choses 
généreuses 5  elle  dessèche  la  sensibilité,  et 
tue ,  pour  ainsi  dire ,  l'ame  :  les  mystères 
du  cœur  sont  comme  ceux  de  l'antique 
Egypte  ;  tout  profane  qui  cherche  à  les 
découvrir,  sans  y  être  initié  par  la  religion, 
est  subitement  frappé  de  mort. 


io6 

GENIE 

Paktie  ÎI. 

Poétique 

CHAPITRE     IL 

du 

Christia- 
nisme. 

Amour  passionné. 

ILivRE  m. 

T>idon, 

Suite  f^ 

tie  la  poésie,  ^^  ^^G  nous  appeloiis  proprement  amour 
dans       parmi  nous ,  est  un  sentiment  dont  la  haute 

ses  rapports  .        .    ,        .  ,   .  ,  /^         j 

^^,^^  antiquité  a  ignore  jusqu  au  nom.  Ce  n  est 
Lshoinnies.  que  dans  les  siècles  modernes  qu'on  a  vu 
Vassions.  former  ce  mélange  des  sens  et  de  l'ame  , 
cette  espèce  d'amour  ,  dont  l'amitié  est  la 
partie  morale.  C'est  encore  au  christianisme 
que  l'on  doit  ce  sentiment  perfectionné  ; 
c'est  lui ,  qui  tendant  sans  cesse  à  épurer 
le  cœur,  est  parvenu  à  jeter  de  la  spiritua- 
lité jusques  dans  le  penchant  qui  en  parois- 
soit  le  moins  susceptible.  Voilà  donc  un 
nouveau  moyen  de  situations  poétiques  , 
que  cette  religion  si  dénigrée  a  fourni  aux 
auteurs  même  qui  l'insultent  ;  on  peut  voir 
dans  unelbule  de  romans,  les  beautés  qu'on 
^  tirées  de  cette  passion  demi-chrétienne. 
1-6  caractère  de  Clémentine,  par  exemple  ^^ 


DU    CHRISTIANISME.    iS; 
estun  cliel-d'œuvre,  dont  l'antiquité  n'offre  Partie  iî, 
point  de  modèle.  Mais  pénétrons  dans  ce     Poétique 
sujet,  considérons  d'abord  Y  amour  passion-    ^jj^istia- 
n<?y  nous  verrons  ensmteï  amour  champêtre,      nisme. 
Cette  sorte  d'amour  n'est  ni  aussi  saint       ^~^ 

1  .  ,    ,  .1  .  •  •  Livre  III. 

que  la  piete  conjugale ,  ni  aussi  gracieux 

•         1  Suite 

que  le  sentiment   des  bergers  j    mais  plus  je  la  poésie, 
poignant  que  l'un  et  l'autre ,  il  dévaste  les        dans 

^    •!       >  TVT        >  ..         •     ^  SCS  rapport* 

ames  ou  il  règne.  JNe  s  appuyant  point  sur 
la  gravité  du  mariage  ,  ou  sur  l'innocence  le. hommes. 
des  mœurs  champêtres  ,  et  ne  mêlant  aucun  Passions^, 
autre  prestige  au  sien ,  il  est  à  soi-même 
$a  projjre  illusion,  sa  propre  folie,  sa  propre 
substance.  Ignorée  de  l'artisan  tropoccupé, 
et  du  laboureur  trop  simple ,  cette  passion 
n'existe  que  dans  ces  rangs  de  la  société,  où 
l'oisiveté  nous  laisse  surchargés  de  tout  le 
poids  de  notre  cœur ,  avec  son  immense 
amour-propre ,  et  ses  éternelles  inquié- 
tudes. 

Il  est  si  vrai  que  le  christianisme  jette 
une  éclatante  lumière  dans  l'abyme  de  nos 
passions,  que  ce  sont  les  orateurs  de  l'église 
^ui  ont  peint  les  désordres  du  cœur  humain 


i38  GENIE 

Pai-tie  II.  avec  le  plus  de  force  et  de  vivacité.   Quel 

Poétique     tableau  Bourdaloue  ne  lait-il  point  de  l'am* 

^j^  .  .^      bition  !  Comme  Massillon  a  pénétré  dans 

iiismc.      les  replis  de  nos  âmes  et  exposé  au  grand  jour 

— ~       nos  penchans,  et  nos  vices  !  «  C'est  le  carac- 

■35  tcre  de  cette  passion,   (  dit  cet  homme 

,,  >î  éloquent  en  parlant  de  l'amour)  de  remplir 

iians       35  le  cœur  tout  entier  ,  etc.  :  on  ne  peut  plus 

ses  rapports  ^  s'occuper  quc  d'elle:  on  en  est  possédé, 

lesiioimnes.  ^^  Guivré;  OU  la  retrouve  par-tout  5  tout  en 

J'asshns.     ^'  retrace  les  funestes  images  ;  tout  en  ré- 

35  veille  les  injustes  désirs  5  le  monde  ,  la 

33  solitude  ,  la  présence,  l'éloignement ,  les 

33  objets  les  plus indifférens ,  les  occupations 

33  les    plus   sérieuses  ,  le  temple  saint  lui- 

33  même ,   les  autels   sacrés  ,  les  mystères 

3}  terribles  en  rappellent  le  souvenir  (1). 

33  C'est  un  désordre  ,  s'écrie  le  même 
73  orateur  dans  la  Pécheresse  (2) ,  d'aimer 
33  pour  lui-même  ce  qui  ne  peut  être  ni 
33  notre  bonheur,  ni  notre  perfection,  ni  par 

(1)  Massillon,  V Enfant  prodigue ^  1.^^  partie  5. 
lome  ir. 

(2)  Première  partie. 


DU    CHRISTIANISME,     i^ 

37  conséquent  notre  repos  :  car  aimer,  c'est  Partie  k. 

35  chercher  la  lehcité  dans  ce  qu'on  aime  -,  Poétique 

33  c'est  vouloir  trouver  clans  l'objet  aimé  ciirisiia- 
33  tout  ce  qui  manque  à  notre  cœur;  c'est      nisme. 
33  l'appeler  au  secours  de  ce  vide  af&eux       ^"" 

^  Livre  III. 

33  que  nous  sentons  en  nous-mêmes ,  et  nous 

33  flatter  qu'il  sera  capable  de  le  remplir  :        Suite 

,  ,  1       de  la  poésie, 

33  c  est  le  regarder  comme  la  ressource  de       ^^^^^ 
33  tous  nos  besoins  ,  le  remède  de  tous  nos  ses  rapports 

avec 
es  hommes. 


33  maux,  l'auteur  de  tous  nos  biens (i) 


33  Mais  cet  amour  des  créatures  est  suivi     Vassions 

33  des  plus  cruelles  incertitudes  :  on  doute 

33  toujours  si  l'on  est  aimé  comme  l'on  aime: 

33  on  est  ingénieux  à  se  rendre  malheureux, 

33  et  à  former  à  soi-même  des  craintes ,  des 

33  soupçons,  des  jalousies;  plus  on  est  de 

33  bonne -foi,   plus   on  souffre;   on   est  le 

33  martyr  de  ses  propres  défiances  ,  vous  le 

33  savez,  et  ce  n'est  pas  à  moi  à  venir  vous 

33  parler  ici  le  langage  de  vos  passions  in- 

33  sensées  (2).  3j 

(1)  ]d,  ihid.  seconde  partie, 

(2)  Seconde  partie. 


i4o  GENIE 

Partie  II.       Cette  grande  maladie  de  l'ame    se    dé-r 

Poétique     clare  avec  fureur ,   aussitôt  que  se  montre 

ciiristia-     i't>ljjet  qui  doit  en  déveloj^per  le  germe. 

iiisine.      Didon  s'occupe  encore  des  travaux  de  sa 

— ~       cité  naissante  :  la  tempête  se  lève  5  un  héros 

Livre  III.  ,  .  ,  , 

sort  de  ses  flancs.  La  reine  se  trouble  ,  un. 
Suite  .  ,       . 

de  la  poésie  J^^  sccret  coule  claus  ses  veines  ;  les  impru- 

dans        dences  commencent  ;  les  plaisirs  suivent  5 

avec       ^^  désenchantement  et  le  remords  viennent 

les  hommes,  après  cux.  Bientôt  Didon  est  abandonnée  \ 

Fassions,    elle  regarde  avec  horreur  autour  d'elle,  et 

ne  voit  que  des  aby mes.    Comment  s'est-il 

évanoui ,  cet  édifice  de  bonheur,  dont  une 

imagination  exaltée  avoit  été  l'amoureux 

architecte,  semblable  à  ces  palais  de  nuages 

que  dore  quelques  instans  un  soleil  prêt  à 

s'éteindre  ?  Didon  vole,    cherche,  appelle 

Enée  : 

Dissimulare  etiam  sperasti,  etc. 

Perfide  !  espérois-tu  me  cacher  tes  desseins  et 
écliapper  clandeslinement  de  cette  terre  ?  Ni  notre 
amour,  ni  cette  main  que  j'ai  t'ai  donnée,  ni  Didon 
prête  à  étaler  de  cruelles  funérailles,  ne  pem^ent 
arrêter  tes  pas  ?  etc.  ,  etc. 


bu    CHRISTIANISME.    i4i 

Quel  trouble  ,    quelle   passion  ,    quelle  Partie  ih 
térité,    dans  l'éloquence  de  cette  femme     Poéti;ue 
trahie  !  les  sentimens  se  pressent  tellement     (^,,j.istia- 
dans  son  cœur,  qu'elle  les  produit  en  désor-      nisme. 
dre,  incohérens  et  séparés  ,  tels  qu'ils  s'ac-       ""■" 

cumulent  sur  ses  lèvres.    Remarquez   les 

,11  1-1  •  >  S"''^ 

autorités  quelle  emploie  dans  ses  prières,  ^i^i^    ^^i^-ip^ 

Est-ce  au  nom  des  dieux,   au  nom  d'un        «ims 
rain  sceptre  qu'elle  parle?  Non!  elle  ne  ^^^  !,''.'^!|!'^'^  * 
fait  pas  même  valoir  Didoti  dédaignée  ;  i^-siiommes. 
mais,  plus  humble  et  plus  amante,  elle  n'im-     i'asiionu 
jDlore  le  fils  de  Vénus  que  par  des  larmes  , 
que  parla  propre  main  du  perfide.  Si  elle  y 
joint  le  souvenir  de  l'amour,  ce  n'est  encore 
qu'en  l'étendant  surEnée  :  par/zorr^  h^meriy 
par  notre  union  commencée  ,  dit-elle  ,  per 
connubia  nostra  ,  per  inceptos  hymenaeos. 
Elle  atteste  aussi  les  lieux  témoins  de  son 
bonheur  3  car  c'est  une  coutume  des  mal- 
heureux d'associer   à  leurs  sentimens  les 
objets  qui  les  environnent.  Abandonnés  des 
hommes,  ils  cherchent  à  se  créer  des  appuis , 
en  animant  de  leur  douleur  les  êtresinsensi* 
blés  autour  d'eux.  Ce  toit,  ce  foyer  hospita^ 


143  GENIE 

ï>ARTiE  II.  1[qy^  qIi  naguères  elle  accueillit  l'ingrat,  sont 
Poétique  Jonc  les  vrais  dieux  pourDidon.  Ensuite  ^ 
chnstia-     avcc  l' adresse  d'une  femme,  et  d'une  femme 


rusme. 


Livre  UI. 


Passions. 


amoureuse ,  elle  rappelle  tour-à-tour  le  sou- 
venir de  Pygmalion  et  celui  de  larbe  ,  afin 
de  réveiller  ou  la  générosité ,  ou  la  ialousie 

Suite  11,  -A  • 

de  la  poésie,  du  liéros  Troyeu.  Bientôt,  pour  dernier 
dans        trait  de  passion  et  de  misère ,  la  superbe 

ses  rapports  ,  ^  ,  ,  i      . 

ayec  souveraine  de  Cartilage  va  jusqu'à  souhaiter 
les  hommes,  c^vx  Mil  petit  Enée  ^  Parvulus  JEneas  (i), 
reste  dans  sa  cour,  pour  consoler  sa  dou- 
leur ,  même  en  portant  témoignage  à  sa 
lionte.  Elle  s'imagine  que  tant  de  larmes  , 
tant  d'imprécations  ,  tant  de  prières,  sont 
des  raisons  auxquelles  Enée  ne  pourra  pas 
résister  5  car  dans  ces  momens  de  folie,  les 
passions ,  incapables  de  plaider  leur  cause  ^ 

(1)  Le  vieux  Lois  des  Masures  ,  Tournisien  , 
qui  nous  a  laissé  les  quatre  premiers  livres  de  l'Enéïde 
en  carmes  français  ,  a  traduit  ainsi  ce  morceau  : 

.     .     .     .     Si  d'un  petit  Enée , 
Avec  ses  yeux ,  m'étoit  faveur  donnée  , 
Qui  seulement  te  ressemblât  de  vis, 
Point  ne  serois  du  tout ,  à  mon  avis  , 
Prinse  ,  et  de  toi  laissée  entièrement» 


DU    CHRISTIANISME.     i43 

croient  faire  usage  de  tous  leurs  moyens  ,   Partie  il 
lorsqu'elles  ne  ibi it  entendre  que  tous  leurs     Poétique 

du 

accens.  ciuistia- 

nisinp. 

CHAPITRE     III.  

Livre  IJI. 
Suite 

Suite    du    Précédent.  de  la  poésie, 

dans 

La  PJicdre  de  Racine.  ^^,^^ 

leslioimiies. 

IN  ous  pourrions  nous  contenter  d'opposer  Passions, 
à  Didon  la  Phèdre  de  Racine.  Plus  passion- 
née que  la  reine  de  Cartilage  ,  elle  n'est  en 
efîët  qu'une  épouse  chr^étienne.  La  crainte 
des  flammes  vengeresses  et  de  l'éternité 
formidable  de  notre  enfer  ,  perce  à  travers 
tout  le  rôle  de  cette  femme  criminelle  (i)  , 
et  sur-tout  dans  la  fameuse  scène  de  jalou- 
sie, qui,  comme  on  le  sait,  est  de  l'inven- 
tion du  poëte  moderne.  L'inceste  n'étoit 
pas  une  chose  si  rare  et  si  monstrueuse 
chez  les  anciens  ,  pour  exciter  de  pareilles 

(i)  Cette  crainte  du  Tartare  est  foiblement  inclic|uée 
Jans  Euripide. 


i44  GENIE 

Partie  II.  lra"yeursdanslecœur ducoupablc.  Sopliocle. 

Poétique     fait  mourir  Jocaste ,  il  est  vrai,  au  moment 

cinistia-     ^^  ^^^^  apprend  son  crime ,  mais  Euripide 

nisme.      la  fait  yivre  long  -  temps   après.    Si  nous 

^^"^       en  croyons  Tertullien,  les  malheurs  d'OE- 

dipe  (i)  n'excitoient  chez  les  Macédoniens 

j  j^     ,  .     que  les  plaisanteries  des  spectateurs.  Vir- 

dans       gile  ne  place  pas  Phèdre  aux  enfers,  mais 

avec  ^  ^  seulement  dans  ces  bocages  de  myrthes , 

fes  hommes,  dans  c  es  cJianips  des  pleurs ,  lugentes  camp'i, 

Fassions,     où  vout  errant  ces  amantes  ,  qui  ^  même 

dans  la  mort  y  Ji'  ont  pas  perdu  leurs  soucis. 

Caret  nonipsa  in  morte  rellnquunt  (2). 

Aussi  ,  la  Phèdre  d'Euripide ,  comme 
celle  de  Sénèque ,  craint-elle  plus  Thésée 
que  leTartare.  Ni  l'une,  ni  l'autre  ne  parle 
comme  la  Phèdre  de  Racine. 

Moi  jalouse  !  et  Thésée  est  celui  que  j'implore  I 
Mon  époux  est  vivant;  et  moi  je  brûle  encore  ! 
Pour  quil  quel  est  le  cœur  où  prétendent  mes  vœux  ? 
Chaque  mot,  sur  mon  front,  l'ait  dresser  mes  cheveux  , 

(1)  Tertul.  Apolog. 

(a)  AEneid.  lib.  VI ,  v.  444. 


j:)U  christianisme.  145 


Poétique 
dn 

Cliristia- 
nisme. 

Livre  III. 

Suite 
delà  poésie^ 

dans 
ses  rapports 

avec 
les  hommes» 

Fassîor.s. 


Mes  crimes  désormais  ont  comble  la  mesure  :  Partie  I!^, 

Je  respire  à  la-fois  l'inceste  et  l'imposture  ; 

Mes  homicides  mains,  promptes  à  me  venger  . 

Dans  le  sang  innocent  brûlent  de  se  plonger. 

Misérable  I  et  je  vis  !  et  je  soutiens  la  vue 

De  ce  sacré  soleil  dont  je  suis  descendue  ! 

J'ai  pour  aïeul  le  père  et  le  maître  des  dieux  ; 

Le  ciel ,  tout  l'univers  est  plein  de  mes  aïeux  : 

Où  me  cacher?  Fuyons  dans  la  nuit  infernale. 

Mais  que  dis-je  !  mon  père  y  tient  l'urne  fatale  ; 

Le  sort,  dit-on,  l'a  mise  en  ses  sévères  mains: 

Minos  juge  aux  Enfers  tous  les  pâles  humains. 

Ah  !  combien  frémira  son  ombre  épouvantée  , 

Lorsqu'il  verra  sa  fille  à  ses  yeux  présentée  , 

Contrainte  d'avouer  tant  de  forfaits  divers, 

Et  des  crimes  peut-être  inconnus  aux  Enfers! 

Que  diras-tu  ,  mon  père,  à  ce  spectacle  horrible? 

Je  crois  voir  de  ta  main  tomber  l'urne  terrible  ; 

Je  crois  te  voir,  cherchant  un  supplice  nouveau  , 

Toi-même,  de  ton  sang  ,  devenir  le  bourreau. 

Pardonne.  Un  dieu  cruel  a  perdu  ta  famille  : 

Ileconnois  sa  vengeance  aux  fureurs  de  ta  fille. 

Hélas  !  du  crime  affreux  dont  la  honte  me  suit, 

Jamais  mon  triste  cœur  n'a  recueilli  le  fruit. 

Cet  incomparable  morceau  offre  une 
gradation  de  sentimens ,  une  science  de  la 
tristesse ,  des  angoisses  et  des  transports  de 
l'ame,  dont  les  anciens  n'ont  jamais  appro- 
clié.  Chez  eux  on  trouve,  pour  ainsi  dire, 
des  fragraens  de  sentimens ,  mais  rarement 
2.  K 


1:^0  GENIE 

Ï'artie  II.  un  sentiment  complet  ;  ici ,  c'est  tont  lô 
Poétique     cœur  ; 

du 
Christia-  C'est  Vénus  toute  entière  à  sa  proie  attachée! 

l'isiiie. 

_____  Et  le  cri  le  plus  énergique  que  la  passion 

LtvREni.    ait  jamais    fait  entendre^    est  peut-  être 
Suite       celui-ci  : 

tlelapoé:sie, 

,  Hélas  î  du  crime  affreux  dont  la  honte  me  suit  • 

dans 
SCS  rapDoits  Jamais  mon  triste  cœur  n'a  recueilli  le  fruit. 

leshoijimes.  H  y  a  là  dedans  un  mélange  des  sens  et 
Passions.  ^^  Tame  ,  de  désespoir  et  de  fureur  amou- 
reuse ,  qui  passe  toute  expression.  Cette 
femme,  qui  se  consolerait  d'une  éternité 
de  souJJ'rances  y  si  elle  avoit  joui  d'un  seul 
instant  de  bonheur  ;  cette  femme  n'est  pas 
dans  le  caractère  antique  ;  c'est  la  chré-* 
tienne  réprouvée ,  c'est  la  pécheresse  tom- 
bée vivante  entre  les  mains  de  Dieu  ;  son 
mot  est  le  mot  du  damné. 


DU    CHRISTIANISME.    147 
CHAPITRE     IV. 

Suite    des    Précède  n  s. 
Julie  d'Etanse.    Clémentine. 


Partie  llf. 

Poétique 

<Ui 

Christia- 

iiisme. 


Passions. 


Livre  III. 

XouT-A-coup   nous   cliangeons  de  cou-       Suite 
leurs;  et  l'amour  passionné,  terrible  dans         Poésie, 
la  Phèdre  chrétienne,  ne  fait  plus  entendre  ses  rapports 
chez  la  dévote  Julie  que  de  mélodieux  sou-      /^'^'^ 

J-  leslionimcs. 

pirs  :  c'est  une  voix  troublée  qui  sort  d'un 
sanctuaire  de  paix  ;  c'est  un  cri  d'amour 
que  prolonge ,  en  l'adoucissant  ,  l'écho 
religieux  des  tabernacles. 

Le  pays  des  chimères  est  en  ce  monde  le  seul  digne 
d'être  habité  5  et  tel  est  le  néant  des  choses  humaines  , 
qu'hors  l'être  existant  par  lui-même  ,  il  n'y  a  rien  de 
beau  que  ce  qui  n'est  pas 

une  langueur  secrète  s'insinue  au  fond  de  mon  cœur; 
je  le  sens  vide  et  gonflé  ,  comme  vous  disiez  autre- 
fois du  votre  5  l'attachement  que  j'ai  pour  tout  ce 
qui  m'est  cher  ne  suffit  pas  pour  l'occuper  ,  il  lui 
reste  une  force  inutile  dont  il  ne  sait  que  faire  j  cette 
j)eiae  est  bizarre  ^  j'en  conviens  ;  mais  elle  n'est  pas 

K.. 


-i48  GENIE 

Partie  II.  moins  réelle.  Mon  ami  ,  je   suis  trop  lieureuse  ,    le 

Poétique  bonheur  m'ennuie 

du 

Christia- 
nisme. ^^  trouvant  donc  rien  ici-bas  qui  lui  suffise,  mon 

,,^_  ame  avide  cberche  ailleurs  de  quoi  la  remplir  ;    en. 

Livre  III.  s'élevant  à  la  source  du  sentiment  et  de  l'être  ,  elle 

Suite  y  perd  sa  sécheresse   et  sa  langueur  :  elle  y  renaît  j 

delà  poésie,  elle  s'y  ranime  ,  elle  y  trouve  un  nouveau  ressort  , 

elle  y  puise  une  nouvelle  vie  :  elle  y  prend  uneautre 
ses  rapports  \ 

avec         existence  qui  ne  tient  point  aux  passions  du  corps  , 

les  hommes,    ou  plutôt  elle  n'est  plus  en  moi-même,  elle  est  toute 
Fassions,     dans  l'être  immense  qu'elle   contemple  ;  et  dégagée 
un  moment  de  ses  entraves ,  elle  se  console  d'y  ren- 
trer ,    par  cet  essai  d'un  état  plus  sublime    qu'elle 
espère    être  un  jour  le  sien 

En  songeant  à  tous  les  bienfaits  de  la  providence  , 
j'ai  honte  d'être  sensible  à  de  si  foibles  chagrins  ,  et 

d'oublier  de  si  grandes  grâces.  .     .     .    • 

Quand  la  tristesse  m'y  suit  malgré  moi  (  dans  son 
oratoire  ) ,  quelques  pleurs  versés  devant  celui  qui 
console  soulagent  mon  cœur  à  l'instan  t .  Mes  réflexions 
ne  sont  jamais  amères,  ni  douloureuses,  mon  repen- 
tir même  est  exempt  d'alarmes  j  mes  fautes  me  don* 
îient  moins  d'effroi  que  de  honte.  J'ai  des  regrets  et 
aion  des  remords. 

Le  Dieu  que   je    sers   est  un  Dieu   clément ,   un 


DU    CHRISTIANISME.    149 

père  :  ce  qui  me  touche,  c'est  sa  bonté  ;    elle  efface  Partie  II* 

k  mes  yeux  tous  ses  autres  attributs;  elle  est  le  seul  Poétique 

que  je  conçois.  Sa  puissance  m'étonne  ,   sou  imnien-  ^^ 

..                  Cl             .        •              Ti       r  -^  m                 /•   •  Cliiistia- 
site  me  conlond  ,    sa  uistice....  11  a  lait  1  nomme  ioi- 

'         '  nisme. 

ble  ;  puis([u'il  est  juste,  il  est  clément.  Le  Dieu  ven-  ^__^ 

geur    est  le  Dieu   des    méchans.    Je    ne  puis   ni  le  j^j^^g  m^ 

craindre  pour  moi,  ni  rimi)lorer  contre  un  autre.  O  .,  . 

i                 '               ^  Suite 

Dieu  de  paix  ,  Dieu  de  bonté  !  c'est  toi  <|ue  j'a;]ore  r  delapoésiej 

c'est  de  toi  ,    je  le  sens ,    que  je    suis  l'ouvrage  ;    et  fîans 

l'espère  te  retrouver   au  jugement  dernier  tel  que  tu  ^^^  loppor  * 

parles  à  mon  cœur  durant  ma  vie,  leshommes. 


Comme  l'amour  et  la  religion  sont  lieu-  ^^"^o"-* 
reusement  mêlés  clans  ce  tableau  !  Ce  style , 
ces  sentiinens  n'ont  point  de  modèle  dans 
rantk|uité  (i).  Il  faudroit  être  bien  insensé 
pour  repousser  un  culte  qui  fait  sortir  du 
cœur  des  voix  si  tendres  ,  et  qui  a  ,  pour 
ainsi  dire ,  ajouté  de  nouvelles  cordes  à 
l'ame. 

Voulez  -  vous   un  autre  exemple  de    ce 

(i)  Il  y  a  toutefois  dans  ce  morceau  un  mélange 
très-vicieux  d'expression  purement  métaphysique  y 
et  de  langage  naturel.  Dieu ,  le  Tout-Puissant ,  le 
Seigneur ,  vaudroient  beaucoup  mieux  que  la  source: 
de  l'Etre  y  etc. 


i5o  GENIE 

Partie  II.  nouyeau  langage  des  passions  ,    inconniiî 

Poétique  SOUS  le  polythéisme  ?   Ecoutez  parler  Clé- 

^,  '.'V  mentine  :  ses  accens  sont  peut-être  encore 

nisine.  plus  naturels   j   plus   touchans ,    et    plus 

"'""  sublimement  naïls  que  ceux  de  Julie  :  «  Je 

I>IVRE   III.  .  ICI! 

55  consens  ,    monsieur ,   du  loncl   de   mon 

Suite  ^  ,    . 

1  ,      ,-     55  cœur    (cest   très  -  sérieusement    comme 

de  la  poésie,  V. 

dans       M  vous  voycz)  que  vous  n'ayez  que  de  la 
ses  rapports  ^^  j-^^ine  ,  du  méi^ris  ,   de  l'horreur  pour  la 

avec  ^ 

ipsiiommes.  ''  malhcureuse  Clémentine  ;  mais  je  vous 
jPassions.  55  conjure  ,  pour  l'intérêt  de  votre  ame 
55  immortelle ,  de  vous  attacher  à  la  véri- 
53  table  église.  Eh  bien  !  monsieur,  que  me 
55  répondez-vous  ,  en  suivant  de  son  char- 
55  mant  visage,  le  mien  que  je  tenois  encore 
55  tourné  j  car  je  ne  me  sentois  pas  la  force 
35  de  la  regarder)? Dites,  monsieur,  que  vous 
55  y  consentez,  je  vous  ai  toujours  cru  le 
:>5  cœur  honnête  et  sensible.  Dites  qu'il  se 
53  rend  à  la  vérité ,  ce  n'est  pas  pour  moi 
55  que  je  vous  sollicite  ,  je  vous  ai  déclaré- 
55  que  je  prends  le  mépris  pour  mon  par- 
5?  tage.  Il  ne  sera  pas  dit  que  vous  vous 
:>5  serez  rendu  aux  instances  d'une  femme. 


DU    CHRISTIANISME.    i5i 

»  Non ,   monsieur  ,  votre  seule  conscience  Partie  iî; 
»  en  aura  l'honneur.  Je  ne  vous  cacherai     Poétique 
35  point  ce  que  je  médite  pour  moi  -  même,     ciuistia- 
33  Je  demeurerai  dans  une  paix  profonde  ;       lùsmc. 
»  (elle  se  leva  ici  avec  un  air  de  dignité  ,       — " 

1,  .       ,  T    .  Il-  Livre  III» 

>>  que  1  esprit  de  religion  seinbloit  encore 

Suite 

33  augmenter)  ,  et  lorsque  l'ange  de  la  mort  ^leia poésie, 
33  paroîtra  ,  je  lui  tendrai  la  main.  Appro-        «'ans 

-,  1     .     T      .    .  .  .  .     .  1      T       ses  rapports 

>3  cne  ,  iui  dirai-je,  o  toi,  ministre  de  la        ^^^^ 
33  paix  !  je  te  suis  au  rivage  où  je  brûle  les  hommes.. 
»  d'arriver  ;   et  j'y  vais  retenir  une  place     Passions. 
33  pour  l'homme  à  qui  je  ne  la  souhaite  pas 
33  de  long-temps  j   mais  auprès  duquel    je 
33  veux  être  éternellement  assise.  3^ 

Ah  !  le  christianisme  est  sur-tout  un  vrai 
baume  pour  nos  blessures ,  quand  les  pas- 
sions ,  d'abord  soulevées  dans  notre  sein  , 
commencent  à  s'appaiser ,  ou  par  l'infor- 
tune ,  ou  par  la  durée.  Il  endort  la  dou- 
leur ,  il  fortifie  la  résolution  cliancelante  , 
il  prévient  les  rechûtes  ,  en  combattant , 
dans  une  ame  à  peine  guérie ,  le  dangereux 
pouvoir  des  souvenirs  :  il  nous  environne 
de  paix ,  de  parfums  y  de  lumière  j  il  réta- 


i52  GENIE 

Partie  II.  blit  pour  iious  Cette  liariîionie  des  cliases 

Poéiiciue     célestes ,   que  Pytliagore  entendoit  dans  le 

\  ia.    silence  de  ses  passions.  Comme  il  promet 

nisrne.      toujours  uiie  récompense  pour  un  sacrifice, 

"—"       on  croit  ne  rien  lui  céder  en  lui  cédant  tout  j 

comme  il  ofire  à  chaque  pas  un  objet  plus 

,  ,       ,  .      beau  à  nos  désirs  ,   il   satisfait  à  l'incons- 

«le  la  poésie,  ' 

dans       tance  naturelle  de  nos  cœurs  :  on  est  tou- 
bes  lappoits  Xçy^^^  avec  lui  dans  les  extases  d'un  amour 

avec  •' 

ieshomnies.  qui  Commence,  et  cet  amour  a  cela  d'inef- 
l'iisdons.     fable,   que  ces  mystères  sont  ceux  de  l'in- 
iiocence  et  de  la  pureté. 

CHAPITRE     V. 

Suite    des    Précédens. 
Héloise  et  Abeilard. 

Julie  a  été  ramenée  à  la  religion  par  des 
malheurs  ordinaires  :  elle  est  restée  dans  le 
monde ,  et  contrainte  de  lui  cacher  une 
passion  devenue  criminelle,  elle  se  réfugie 
en  secret  auprès  de  Dieu  ^  sûre  de  trouver 
dans  ce  père  indulgent  une  pitiç  que  lui. 


DU    CHRISTIANISME.    i53 

refuseroieiit  les  hommes.  Elle  se  plaît  à  se  Tartie  il 
confesser  au  tribunal  suprême,  parce  que     roétique 
lui  seul  la  peut  absoudre ,  et  peut-être  aussi     (^i^-i^ti;^. 
(  reste  involontaire  de  l'oiblesse  !  )  parce  que      nisme. 
c'est  toujours  parler  de  son  amour.  ~^ 

,        ,  \      r     r^  Livre  UI. 

omous  trouvons  tant  de  charmes  a  révéler 

1       ,1  '   •  V         ^"'t« 

nos  jjenies  a  quelqu homme  supérieur,  a  aelapuësie, 

quelque  conscience  tranquille  qui  nous  for-       *iaiis 

.  ^.  ,.  .    .  ,1  ses  iar;poils 

tihe,  et  nous  tasse  participer  au  cahne  dont  .^^^^ 
elle  jouit  5  quelles  délices  n'est-ce  pas,  que  les  hommes. 
d'oser  parler  de  passions  à  l'Etre  impassible,  -P^^io^s. 
que  nos  confidences  ne  peuvent  troubler, 
et  de  fbiblesse  à  l'Etre  tout -puissant ,  qui 
peut  nous  donner  un  peu  de  sa  force  ?  On 
conçoit  les  transports  de  ces  hommes  saints, 
qui,  retirés  sur  le  sommet  des  montagnes, 
mettoient  toute  leur  vie  au  pied  de  Dieu , 
à  force  d'amour  perçoient  les  voûtes  de 
l'éternité ,  et  parvenoient  à  contempler  la 
lumière  primitive.  Julie,  sans  le  savoir, 
approche  de  sa  fin ,  et  les  ombres  du  tom- 
beau ,  qui  commencent  à  s'entr'ouviir  pour 
elle,  laissent  éclater  à  ses  yeux  un  rayon, 
de  l'Excellence  divine  :  la  voix  de  cette 


i54  GENIE 

Partie  II.  femme  mouraiite  est  douce  et  triste j  ce  sont 
Poétique     les  derniers  bruits  du  vent  t[ui  va  quitter  la 
„,  .  .       forêt,  derniers  murmures  d'une  mer  qui 
nisme.      déserte  ses  rivages. 

■""■  La  voix  d'Héloïse  a  plus  de  force.  Femme 

d'Abeilard-  elle  vit,  et  elle  vit  pour  Dieu. 

Suite 

tleîa  poésie    ^^^  malîieurs  ont  été  aussi  imprévus  que 
tlans       terribles.  Précipitée  du  monde  au  désert , 

acs  rapports      ,,  , 

avec  elle  est  entrée  soudaine  et  avec  tous  ses 
îeshomuies.  feux,  dans  les  glaces  monastiques.  La  reli- 
fassions.  gion  et  l'amour  exercent  à  -  la  -  fois  leur 
empire  sur  son  cœur  :  c'est  la  nature  rebelle , 
saisie  toute  vivante  par  la  grâce  ^  et  qui  se 
débat  vainement  dans  les  embrassemens  du 
Ciel.  Donnez  Racine  pour  interprète  à 
Héloïse ,  et  le  tableau  de  ses  souffrances  va 
mille  fois  effacer  celui  des  malheurs  de 
Didon,  par  l'effet  tragique,  le  lieu  de  la 
scène,  et  je  ne  sais  quoi  de  formidable, 
que  le  cliristianisme  imprime  aux  objets., 
où  il  mêle  sa  grandeur. 

Hélas  !  tels  sont  les  lieux  où ,  captive  ,  encliaînée  , 
Je  traîne  dans  les  pleurs  ma  vie  infortunée; 
Cependant ,  Abeilard  ,  dans  cet  affreux  séjour,, 


DU   CHRISTIANISME.    i55 

Mon  cœur  s'enivre  encor  tlu  poison  de  ramour.  Partie  îlj,. 

Je  n'y  dois  mes  vertus  qu'à  ta  funeste  absence,  Poétique 

Et  j'ai  maudit  cent  fois  ma  pénible  innocence.  du 

Cliristia- 

O  funeste  ascendant  1  ù  joug  impérieux  !  lusme. 

Quels  sont  donc  mes  devoirs,  et  qui  suis-je  en  ces  lieux  1  «i» 

Perfide  !  de  quel  nom  veux-tu  que  l'on  te  nomme  1  Livre  III. 

Toi ,  l'épouse  d'un  Dieu ,  tu  brûles  pour  un  homme  ?  S  'te 

Dieu  cruel ,  prends  pitié  du  trouble  où  tu  me  vois,  ^^j^  poésie 

A  mes  sens  mutinés  ose  imposer  tes  lois.  dans 

ses  rapports 

Le  pouiTas-tu  ,  grand  Dieu  !  mon  désespoir,  mes  larmes  ,  avec 

Contre  un  cher  ennemi  te  demandent  des  armes  ;  les  hommes. 

Et  cependant ,  livrée  à  de  contraires  vœux ,  Passions. 
Je  crains  plus  tes  bienfaits  que  l'excès  de  mes  feux  (i). 

Il  étoit  irapossllîle  que  l'antiquité  fournît 
iiiie  pareille  scène,  parce  qu'elle  n'avoit 
pas  une  pareille  religion.  On  aura  beau 
supposer  une  vestale  grecque  ou  romaine , 
jamais  on  n'établira  ce  combat  entre  la  chair 
et  l'esprit,  qui  fait  tout  le  merveilleux  de 
la  position  d'Héloïse ,  et  qui  appartient 
au  dogme  et  à  la  morale  du  christianisme. 
Souvenez  -  vous  que  vous  voyez  ici  réunie 
la  plus  fougueuse  des  passions  ,    et  une 

(i)  Colard.  Ep.  d'HéL 


i56  GENIE 

I'art:::  II.  religion  menaçante  qui  n'entre  jamais  eiî 
Pociique     traité  avec  les  appétits  du  corps.  Héloïse 

du  .  ^_  ^ 

Cluistia-     aime,  Héloïse  brûle  5  mais  là  s'élèvent  des 

msme.      j^^^^^^g  al^icés  ',  là  tout  s'éteiut  SOUS  dcs  mar- 

_        „,     bres  insensibles:  là  des  flammes  éternelles, 

Litre  III.  ^ 

g^^.  OU  des  récompenses  sans  lin  ,  attendent  sa 

lie  la  poésie,  cliûte  OU  SOU  triomphe.  Il  n'y  a  point  d'ac- 

dans        commodément  à  espérer;  la  créature  et  le 

ses  rapports  ^ 

avec  créateur  ne  peuvent  habiter  ensemble  dans 
îesbonimes.  ]a  niême  ame.  Didon  ne  perd  qu'un  amant 
i-assions.  ingrat.  Oh!  qu'Héloise  est  travaillée  d'un 
tout  autre  soin  !  Il  faut  qu'elle  choisisse 
entre  Dieu  et  un  amant  lîdèle,  dont  elle  a 
causé  les  malheurs  !  Et.  qu'elle  ne  croie  pas 
pouvoir  détourner  secrètement  au  profit 
d'Abeilard,  la  moindre  partie  de  son  cœur: 
le  dieu  de  Sinaï  est  un  dieu  jaloux,  un 
dieu  qui  veut  être  aimé  de  préférence  ;  il 
punit  jusqu'à  l'omljre  d'une  pensée,  jus- 
qu'au songe  qui  s'adresse  à  d'autre  qu'à  lui. 
Nous  nous  permettrons  de  relever  ici  une 
erreur  de  M.  Colardeau ,  parce  qu'elle  tient 
à  l'esprit  de  son  siècle ,  et  qu'elle  tend  à 
jeter  un  grand  jour  sur  le  sujet  que  nous 


t)U    CHRISTIANISME,    ib-j 

traitons.  Son  épîfcre  d'Héloïse  a  nne  teinte 
philosophique  ,  qui  n'est  point  dans  l'ori- 
ginal de  Pope.  Après  le  morceau  que  nous     c 
avons  cité,  on  lit  ces  vers  : 


Partie  IÎ. 

Poétique 
(lu 
istia- 


Chères  sœurs,  de  mes  fers,  compagnes  innocentes  ,  Livre  III. 

Sous  ces  portiques  saints,  colombes  gémissantes.  Suite 

Vous  qui  ne  connoissez  que  ces  faibles  vertus  delà  poésie, 

Que  la  religion  donne....  et  que  je  n'ai  plus;  dans 

Vous  qui,  dans  les  langueurs  d'un  esprit  monastique,  ses  rapports 

Ignorez  de  l'amour  l'empire  tyrannique;  avec 

Vous  enfin  ,  qui  n'ayant  que  Dieu  seul  pour  amant ,  Icsliommes. 

Aimez  par  habitude  et  non  par  sentiment  :  ]  asslons. 

Que  vos  cœurs  sont  heureux,  puisqu'ils  sont  insensibles! 

Tous  vos  jours  son  sereins  ,  toutes  vos  nuits  paisibles. 

Le  cri  des  passions  n'en  trouble  point  le  cours. 

Ah  1  qu'Héloïse  envie  et  vos  nuits  et  vos  jours  ! 

Ces  vers,  qui  d'ailleurs  ne  manquent  ni 
d'abandon,  ni  de  mollesse,  ne  se  trouvent 
point  dans  l'auteur  anglois.  On  en  découvre 
à  peine  quelques  traces  dans  ce  passage, 
que  nous  traduisons  mot  à  mot  : 

«  Heureuse  la  vierge  sans  taches  cjui  oublie  le 
monde,  et  que  le  monde  oublie  !  L'éternelle  joie  de 
son  ame  est  de  sentir  que  toutes  ses  prières  sont 
exaucées,  tous  ses  voeux  résignés.  Le  travail  et  le 
repos    partagent  également  ses  jours;  son  sommeil 


i58  G  E  N  î  Ë 

r.vRTiE  II.    facile  cède  sans  effort  aux  pleurs  et  aux  veilles.  Se3 

Poétique      désirs  sont  réglés  ,  ses  goûts  toujours  les  mêmes  5  ello 

d"  s' enchante  par  ses  larmes  ,  et  ses  soupirs  sont  pour  le 

Ciel.  La  grâce  répand  autour  d'elle  ses    ravons  les 
njsine.  .  . 

^^^        plus  sereins  :  des  anges  lui  souvent  (i)  tout  bas  les 

Li  ■      HT     P^^^  beaux  songes.   Pour  elle  ,  l'épovix  prépare  l'an- 
neau nuptial:  pour  elle,  de  blanches  vestales  entonnent 
Suite  f       7f  ' 

delanoésie  chants  d'hjmenc'o  :  c'est  pour  elle  que  fleurit  la 

dans         rose  d'Edeu  ,   qui  ne  se  fane  jamais  ,  et  que  les  sera- 

ses  rapports   phins  répandent  les  parfums  de  leurs  ailes.  Elle  meurt 

,    ,  enfin  au  son  des  harpes  célestes,  et  s'évanouit   dans 

les  nommes.    ,         .  .  .  , 

les  visions  d'un  jour  éternel. 

Fassions, 

Nous  sommes  encore  à  comprendre  j 
comment  un  poëte  a  pu  se  tromper ,  au 
point  de  substituer  à  cette  charmante  des- 
cription ,  un  méchant  lieu  commun  sur  les 
langueurs  monastiques.  Qui  ne  sent  com- 
bien elle  est  belle ,  combien  elle  est  dramati- 
que cette  opposition  que  Pope  a  voulu  faire 
entre  les  chagrins  et  l'amour  d'Héloïse ,  et 
le  calme  et  la  chasteté  de  la  vie  religieuse  ? 
Qui  ne  sent  combien  cette  transition  repose 
agréablement  l'ame  agitée  par  les  passions^ 

(l)  Uanglois  >  riioMVT. 


DU    CHRISTIANISME.    169 

Partie  Ili 

et  quel  nouveau  prix  elle  donne   ensuite  . 

1  i  roe  tique 

aux  mouvemens  renaissans  de  ces  mêmes         ^lu 
passions  ?  Si  la  philosophie  est  bonne  à  quel-     ch.  istia- 
que  chose,  ce  n'est  sûrement  pas  a  la  pem-       ^_^ 
ture  des  troubles  du  cœur,  puisqu'elle  est    i^ivreIII. 
directement    inventée   pour  les  appaiser.       suite 
Héloïse ,  phUosophant  sur  les  foiè/es  vertus  '^^  i« Pf ''^' 
de  la  religion ,  ne  parle  ni  comme  la  vérité,  gcs  iai)poits 
ni  comme  son  siècle,  ni  comme  la  femme,        '"'^'^ 

lesliommesi 

ni  comme  l'amour  :  on  ne  voit  que  le  poëte ,  . 

J-  -"^  Fassions^ 

et,  ce  qui  est  pis  encore^  l'^g^  ^^^  sophistes 
et  de  la  déclamation. 

C'est  ainsi  que  l'esprit  irréligieux  détruit 
par-tout  la  vérité,  et  gâte  les  mouvemens 
de  la  nature.  Pope,  qui  touchoit  à  de  meil- 
leurs temps,  n'est  pas  tombé  dans  la  faute 
de  M.  Colardeau.  Il  conservoit  la  bonne 
tradition  du  siècle  de  Louis  XIV  ,  dont  le 
siècle  de  la  reine  Anne  ne  fut  qu'une  espèce 
de  prolongement  ou  de  reflet.  Revenons 
yîte  aux  idées  religieuses,  si  nous  attachons 
quelque  prix  aux  œuvres  du  génie  :  la 
religion  est  la  vraie  philosophie  des  beaux 
arts,  parce  qu'elle  ne  sépare  point,  comme 


i6o  GENIE 

?ÀKTiE  n 


la  sagesse  liumaine  ,  la  poésie  de  la  morale  ^ 

Poétique  ,  ,  ,      , 

1  et  la  tendresse  de  la  vertu. 


f!u 


ciiristia-         Au  reste ,  il  y  auroit  d'autres  observations 

nisme.  .        ,  \    r  •  tt  'i    •• 

intéressantes  a  faire  sur  rleloise  ,  par  rap- 

LivRE  m.    port  à  la  maison  solitaire  où  la  scène  se 

Suite       trouve  placée.  Ces  cloîtres,  ces  voûtes,  ces 

de  la  poésie,  tOmbeaux ,  CCS  mœurs   austères,  en  con- 

dans  ,,  -,     . 

,„,  „„ ,,,  traste  avec  1  amour,  en  doivent  augmenter 

ses  rapports  '  n 

avec  la  force  et  la  mélancolie.  Autre  est  de  côn- 
es lomnies.  g^j^gj.  promptemeiit  sa  vie  sur  un  bûcher , 
comme  la  reine  de  Cartilage  ;  autre ,  de  se 
brûler  avec  lenteur,  comme  Héloïse,  sur 
Tautel  de  la  religion.  Mais  comme  dans  la 
suite,  nous  parlerons  beaucoup  des  monas- 
tères, nous  sommes  forcés ,  pour  éviter  les 
répétitions  ,  de  nous  arrêter  ici. 


DU    CHRISTIANISME.    161 

Partie  U, 


CHAPITRE     VI. 

Amour    champêtre. 


Poétique 

du 
Christia- 
nisme. 


Le  Cyclope  et  Galathée.  Livre iir. 


Suite 


JMous  prendrons  pour  objet  de  comparai-  ^^  ^  poésie, 
son  chez  les  anciens ,  dans  les  amours  cliam-  ses  rapports 
pêtres,  l'idylle  du  Cyclope  et  de  Galathée.        ^^^"^ 

,  .  les  hommes. 

Ce  petit  poëme  est  un  des  chefs-d'œuvre  de 

^  ^  Passions. 

Théocrite  j  la  Magicienne  lui  est  supé- 
rieure par  l'ardeur  de  la  passion  ,  mais  elle 
est  moins  pastorale. 

Le  Cyclope,  assis  sur  un  rocher,  au  bord 
des  mers  de  Sicile ,  chante  ainsi  ses  déplai- 
sirs ,   en  promenant  ses  yeux  sur  les  flots. 


ÎÎAsvxat  FaAaBî/a,  etC.   (l). 


Charniaute  Galathée,  pourquoi  repousser  les  soins 
d'un  amant ,  toi  dont  le  visage  est  blanc  comme  la 
pâte  de  lait  que  le  jonc  presse  de  sa  fragile  dentelle  j 
toi,  qui  es  plus  tendre  que  l'agneau,  plus  voluptueuse 

(1)  Theoc.  idyl.  op.  poet.  grsec.  miu.  pag.  ijio^  y.  19 
et  seq. 

!2.,  L 


i6-j.  GENIE 

Partie  II.  que  la  génisse,  plus  fraîche  que  la  grape,  non  encore 

Poéiique     amollie  par  les  feux  du  jour  ?    Tu  te  glisses  sur  ces 

.    .         rivages,   lorsque  le  doux  sommeil  m'enchaîne  :  tu 
Clinsna-  .  ' 

nisin  ■.        ^"^^  '  lorsque  le  doux   sommeil   me  fuit    :   tu  me 

.,_^  redoutes,   comme   l'agneau    craint   le  loup  blanchi 

LivRi;  ]II.  par  les  ans.  Je  n'ai  cesse  de  t'adorer,  depuis  le  jour 

Suite  4"^  ^^  vins  avec  ma  mère  ravir  les  jeunes  hyacinthes 

delà  poé.sie,  à  la  montagne  :  c'étoit  moi  qui  te  traçois  le  chemin. 

*  ans         Depuis  ce  moment,   après   ce  moment,    et  encore 
SCS  ia!>|iorts        .,,,..  .       ,         .  -i  i        i- 

■  aujourd  nui ,    vivre  sans  toi  m  est  impossible,    t-t 

leshommes.    cependant   te   soucies-tu    de    ma  peine  ?  Au  nom  de 

Passions.      Jupiter,    te  soucies-tu  de  ma  peine  ?....    Mais   tout 

hideux  que  je  suis,  j'ai  pourtant  mille  brcijis  dont 

ma   main  presse  les  riches  mamelles  ,  et  dont  je  bois 

le  laitécumant.  L'été,  l'automne  et  l'hiver  trouvent 

toujours  des  fromages  dans  ma  grotte  ;    înes  réseaux 

eu  sont  toujours  pleins.    Nul  Cyclope  ne   pourroit 

aussi  bien  que  moi  te  chanter  sur  la  flûte  ,   ô  vierga 

nouvelle  !  Nul  ne  sauroitavcc  autant  d'art,  la  nuit, 

durant  les  orages,  célébrer  tous  tes  attraits. 

Pour  toi,  je  nourris  onze  biches,  qui  sont  prêtes 
à  donner  leurs  faons.  J'élève  aussi  quatre  oursins  , 
enlevés  à  leurs  mères  sauvages  :  viens,  tu  posséderas 
toutes  ces  richesses.  Laisse  la  mer  se  briser  follement 
sur  ses  grèves  ;  tes  nuits  seront  plus  heureuses,  si  tu 
les  passes  à  mes  cO)tés ,  dans  mon  antre.  Des  lauriers 
et  des  cyprès  alongés  y  murmurent  j  le  lierre  noir 


Livre  III. 
Suite 


DU    CHRISTIANISME.    i63 

et  la  vigne  chargée  de  grappes  ,  en  tapissent  Pcnl'on-  P*^'''^"!*^  ^^• 

cernent  obscur  :  tout  auprès  coule  uue  onde  fraîche  •  Poétique 

source  que  l'Etna  blanchi  verse  de  ses  sommets  de  ^,    .    . 

neiges,  et  de  ses   flancs  couverts  de  brunes  forêts.  nismt% 

Quoi  !  prcférerois-tu  encore  les  mers  et  leurs  mille  _^ 

vagues  ?  Si  ma  poitrine  hérissée  blesse  ta  vue,  j'ai 

du  bois  de  chêne,  et  des  restes  de  feux  épandus  sous 

la  cendre  ;   brûle  même  (  tout  me  sera  doux  de  ta 

.     1     Al         .         1  -1  •  de  la  poésie, 

main  ) ,  brûle,  si  tu  le  veux  ,  mon  œil  unique,  cet         . 

œil  qui  m'est  plus  cher  que  la   vie.  Hélas  !  que  ma    gg^  rapports 

mère   ne  m'a-t-elle  donné,  comme  au  poisson,  (ies         avec 

rames  légères  pour  fondre  les  ondes  !  OIi  !  comme  je     ^s  lommc 

descendrois  vers  ma  Galathée  !  comme  je  baiserois  sa      i  assions^ 

main,  si  elle  me  refnsoit  ses  lèvres  !  Oui  ,  je  te  por- 

terois   ou  des   lys    blancs ,   ou  de    tendres    pavots  à 

feuilles  de  pourpre  :  les  premiers  croissent   en   été, 

et  les  autres  flenri>sent  en  hiver  j  ainsi  je  ne  pourrois 

le  les  offrir  en  même  temps.    ...  .... 

C'étoit  de  la  sorte  que  Polyphême  appliquoit  sur 

la   blessure   de  son    cœur  le    dvclame  immortel  des 

Muscs,  soulageant  ainsi  plus  doucement  sa  vie  ,  que 

par  tout  ce  qui  s'achète  au  poids  de  l'or. 

Cette  idylle  respire  une  passion  déli- 
cieuse. Le  poète  ne  pouvoit  iàire  un  choix 
de  mots  plus  délicats  ^  ni  plus  liarmonieux. 
Le  dialecte  dorique  ajoute  encore  à  ces  vers 

L.. 


1^4  GENIE 

Partie  II.  tin   ton  de  Simplicité  qu'on  ne  peut  faire 

Poétique     passer  dans  notre  langue.  Par  le  jeu  d'une 

ciuisiîa-     niultitude  d' A ,  etd'une  prononciation  large 

nisiiic.      et  ouverte,  on  croiroit  sentir  le  calme  des 

— ""       tableaux  de  la  nature  ,   et  entendre  le  par- 

LlVRE  III.       ,  .      . 

ier  naii  d  un  pasteur  (i). 

Suite 

de  la  poésie,        r,\  r\  j.  i  •<  ii 

'^        '        (l;  Un  peut  remarquer  que  la  première   voyelle 

ses  rapports  ^^  l'alphabet  se  trouve  dans  presque  tous  les  mots 
avec         qui  peignent  les  scènes  de  la  campagne  ,  comme  dans 

lesliommes.  charrue ^  vache  ^  cheval^  labourage,  vallée,  mon- 
Tassions.  tagne ,  arbre,  pâturage,  /ailage  ^  e\c. ,  et  dans  les 
épithètes  ,  qui  ordinairement  accompagnent  ces 
noms  ,  tels  que  pesante  ,  champêtre  ,  laborieux  , 
grasse,  agreste,  frais,  délectable  ,  etc.  Cette  ob- 
servation tombe  avec  la  même  justesse  sur  tous  les 
idiomes  connus.  La  lettre  A  ayant  été  découverte  la 
première,  comme  étant  la  première  émission  natu- 
relle de  la  voix. ,  les  hommes  ,  alors  pasteurs  ,  l'ont 
employée  dans  tous  les  mois  qui  composoient  le  sim- 
ple dictionnaire  de  leur  vie.  L'égalité  de  leurs 
mœurs ,  et  le  peu  de  variété  de  leurs  idées  néces- 
sairement teintes  des  images  des  chainps ,  dévoient 
aussi  rappeler  le  re'our  des  mêmes  sous  dans  le 
langage.  Le  son  de  VA  convient  au  calme  d'un 
cœur  champêtre  et  à  la  paix,  des  tableaux  rusti- 
ques.    L'accent    d'une   ame  passionnée  est    aigu  , 


DU    CHRISTIANISME.    i65 

Observez  ensuite  le  naturel  des  plaintes  Tautib  il. 
du  Cyclope.  Polyphême  parle  du  cœur,  et     Poétîqu» 

,,1  du 

1  on  ne  se  doute  pasunmoment  que  ses  sou-  ^i^j^jj^. 
pirs  ne  sontcpie  l'imitatiorid'un  poëte.  Avec  nisme. 
quelle  naïveté  passionnée   le  malheureux       ■"■" 

,,.,-,.■,  .  I  Livre  III. 

amant  ne  lait-u  point  la  peinture  de  sa  pro- 
pre laideur?  Il  n'y  a  pas   jusqu'à  cet  œil  ^l,;]"|,'^e, 
eiïroyable ,  dont  Tliéocrite  n'ait  su  tirer  le        dans 
trait  le   plus   touchant  :    tant  est  vraie  la  ^*^^  ^^vv°^ 

■••  avec 

remarque  de  ce  Despréaux ,    qui  eut   du  les hommes, 
génie  à  force  d'avoir  de  la  raison  :  passiom. 

D'un  pinceau  délicat  l'artifice  at^réable  , 
Du  plus  affreux  objet,  fait  un  objet  aimable. 

sifflant,  précipité;  VA  est  trop  long  pour  elle  ;  il 
faut  une  bouche  pastorale,  qui  puisse  prendre  le 
temps  de  le  prononcer  avec  lenteur.  Mais  toutefois  il 
entre  fort  bien  encore  dans  les  plaintes ,  dans  les 
larmes  amiiureuscs  ,  et  dans  les  naïfs  hélas  d'un 
chevricr.  Enfin,  la  nature  fait  entendre  celte  leitre 
rurale  dans  ses  bruits  ,  et  une  oreille  attentive  peut 
la  reconnoître  diversement  accentuée,  dans  les  mur- 
mures de  certains  ombrages,  comme  dans  celui  du 
tremble  et  du  lierre  ,  dans  la  première  voix  ,  ou  dans 
la  finale  du  bêlement  des  troupeaux,  et,  la  nuit , 
dans  les  aboiemens  du  chien  rustique. 


i66  GENIE 

Partie  IL  Oii  Sait  que  les  moderiies ,  et  sur-tout  les 

Poétique  François ,  ont  peu  réussi  clans  le  genre  pas- 

ciuisria-  toral  (i).  Cependant  M.  Bernardin  de  Saint- 

nismc.  Pierre  nous  semble  avoir  surpassé  les  Buco- 

■"■"  liastes  de  l'Italie  et  de  la  Grèce.  Son  roman, 

IjIVRK  III.  I  A  ••  1         -n  7  T~' 

ou  pmtot  son  poème  de  Paul  et  y  irginie, 

delà  poésie,  ^^"^   ^^  petit  nombre    de   ces    livres,   qui 

dans        deviennent  assez  antiques  en  peu  d'années, 

ses  rapports  ,  i  •  •      i  i 

pour  nu  on  ose  les  citer ,  sans  craindre  de 

avec  ru  ' 

lesiioinines.  compromettre  son  jugement. 

Tassions. 

(i)  La  révolution  nous  a  enlevé  un  homme  qui 
promettoit  un  rare  talent  dans  l'églogue  ,  c'etoit 
M.  André  Chénicr  (*).  Nous  avons  vu  de  lui  un 
recueil  d'idylles  manuscrites,  où  l'on  trouve  des 
choses  dignes  de  Théocrite.  Cela  explique  le  mot 
de  cet  infortuné  jeune  homme  sur  l'échafaud  ;  il 
disoil,  en  se  fiappant  le  front:  mourir  l  favois 
cjuelijue  chose  là  !  C'étoit  la  Muse  qui  kii  révéloil 
son  talent  au  moment  de  la  mort. 

(*)  Voyei  la  note  C  à  la  fin  du  volume. 


DU    CHRISTIANISME.    167 
CHAPITRE    VIL 
S  u  I  tj»e     du     précédent. 


Tartie  II. 

Toétique 

du 

Cl.vistia- 

lùsiné. 


Paul  et    Virginie    (1).  livre  m. 

lard  ,    assis  sur  la  montagne  ,   fait 
l'histoire  des  deux  familles  exilées  5  il  raconte 


~-  Suite 

-Lje  vieillard  ,    assis  sur  la  montagne  ,   fait   de  la  poésie^ 


cians 
SCS  rapports 

les  travaux,  les  amours,  les  jeux,  les  soucis        avec 
de  leur  vie  :  icshommes. 


Fassions. 


Paul  et  Virginie  n'avoient  ni  horloges,  ni  alma- 
naclis,  ni  livres  de  chronologie,  d'histoire  et  de 
philosophie.  Les  périodes  de  leur  vie  se  régloient  sur 
celles  de  la  nature.  Ils  connoissoient  les  heures  du 
jour ,  par  l'ombre  des  arbres  j  les  saisons  ,  par  les 
temps  où  ils  donnent  leurs  fleurs  ou  leurs  fruits 5  et 
les  années,  par  le  nombi^e  de  leurs  récoltes.  Ces 
douces  images  répandoient  les  plus  grands  charmes 
dans  leurs  conversations,  a  II  est  temps  de  dîner  , 
disoit  Virginie  à  la  famille ,  les  ombres  des  bananiers 
sont  à  leurs  pieds,  »  ou  bien,  «  la  nuit  s'approche  , 

(l)  II  eût  peut-être  été  plus  exact  de  comparer 
Daphnis  et  CIdoé ,  à  Paul  et  Virginie-  mais  ce 
roman  est  trop  libre  pour  èlrc  cité. 


Tassions, 


i6S  GENIE 

Partie   II.   les    tamarins    ferment    leurs    feuilles.    >3    —    Quand 

Poétique     A'iendrez-vous  nous  voir?  lui  disoieiit  quelques  amis 

tl"  du   voisinage.  —  Aux   cannes   de  sucre  ,   répondoit 

Christia-      -,^.      ......  ,        , 

V  irtjinie.  —  Votre  visite  nous  sera  encore  plus  douce 
lusiiie.  -^ 

__^         et   plus  agréable  ,    re^^renoient   ces    jeunes    filles.  » 

Livre  III      Qu^nd  on  l'interrogeoit  sur  son  âge  et  sur  celui  de 

^^,  .  Paul  :  «  Mon    frère,   disoit-elle  ,    est  de   l'àee   du 

.Suite  '  '  ° 

de  la  poésie     grand  cocotier  de  la  fontaine  ,  et  moi  de  celui  du  plus 

flans         petit.    Les  manguiers   ont   donné    douze    fois   leurs 

6PS  idpports  fj.,iJtg^  et  les  orangers  vingt-quatre  fois  leurs  fleurs  , 

.  ,1  depuis   que  ie  suis  au   monde.  »    Leur  vie  sembloit 

attachée  à  celle  des  arbres,  comme  celle  des  faunes 

et  des  dryades.  Ils  ne  connoissoient  d'autres  époques 

liistoriques ,   que    celles   de  la  vie   de  leurs  mûres  y 

d'autre  chronologie  que  celle    de   leurs  vergers  ^  et 

d'auire  philosophie  que   de  faire  du   bien  à  tout  le 

inonde,  et  de  se  résigner  à  la  volonté  de  Dieu.     .    . 

Quelquefois  seul  avec  elle  (  Virginie),  il  (Pau/)  lui 
dîsoit  au  retour  de  ses  travaux  :  «  Lorsque  je  suis 
fatigué  ,  ta  vue  me  délasse  5  quand  du  haut  de  la 
montagne,  je  t'apperçois  au  fond  de  ce  vallon,  tu 
me  parois,  au  milieu  de  nos  vergers ,  comme  un  bou- 
ton de  rose •  . 

Quoique  je  te  perds  de  vue  à  travers  les  arbres  ,  je 
]e  n'ai  pas  besoin  de  te  voir  pour  te  retrouver  :  queU 
que  chose  de  toi  que  je  ne  puis  dire,  reste  pour  mai 


(lu 

Cliristia- 
nisnie. 


DU    CHRISTIANISME.     i6g 

dans  l'air  où  tii  passes,   sur  Tlierbe  où'tu  t'assieds  .     Pautie  II. 

Poétique 

Dis-moi  par  quel  charme  tu  as  pu  m'enclianter.  Est- 
ce  par  ton  esprit?  Mais  nos  mères  en  ont  plus  que 
nous  deux.  Est-ce  par  tes  caresses?  Mais  elles  m'em- 
brassent plus  souvent  que  toi.  Je  crois  que  c'est  par    l^^^^  jjj 

ta  l)onlé _   . 

Suite 

Tiens,  ma  bien-aimée  ,  prends  cette  branche  fleurie    Je  la  poésie 

de  citronier  ,  que  j'ai   cueillie  dans  la  forêt.   Tu  la  «lans 

mettras  la  nuit  près  de  ton  lit     Manae   ce  rayon  de    ^      rappoi  s 

.  .  .  avec 

miel,  je  l'ai  pris  pour  toi  au  liautd'un  rocher  5    mais    legi^Qi^mes 

auparavant    repose- toi    sur    mon    sein  ,    et  je    serai     p 

délassé. 

Virginie  lui  répondoit  :  ce  O  mon  frère  !  les  rayons 
du  soleil  au  matin  ,  au  haut  de  ces  rochers  ,  me 
donnent  moins  de  joie  que  ta  présence 

Tu  me  demandes  pourquoi  tu  m'aimes.  Mais  tout  ce 
qui  a  été  élevé  ensemble,  s'aime.  Vois  nos  oiseaux, 
élevés  dans  les  mêmes  nids  ,  ils  s'aiment  comme 
nous  j  ils  sont  toujours  ensemble  comme  nous.  Ecoute 
comme  ils  s'appellent  et  se  répondent  d'un  arbre  à 
un  autre.  De  même  ,  quand  l'écho  me  fait  entendre 
les   airs    que   tu   joues    sur  ta  flûte,  j'en  répète   les 

paroles  au  fond  de  ce  vallon 

Je  prie  Dieu  tous  les  jours  ,  pour  ma  mère,  poiu-  la 
tienne,  pour  toi,  pour  nos  pauvres  serviteurs 5  mais 


170  GENIE 

Parue  II.     quand  je  prononce  ton  nom  ,  il  me  semble  que  ma 

Poétique      dévotion  augmente.  Je  demande    si    instamment   à 

"'^  Dieu  qu'il  ne  t'arrive  pas  de  mal  !  Pourquoi  vas-tu 

si  loin  et  si  haut  me  chercher  des  fruits  et  des  fleurs? 
iiisine. 

^_^_^  Wen  avons-nous  pas  assez  dans  le  jardin  !  Comme 

Livre  III  *^  voilà  fatigué  !  Tu  es  tout  en  nage,  »  et  avec  son 

„  .  petit  mouchoir  blanc,  elle  lui  essuyoit  le  front  et  les 

lie  la  poésie  joues,  et  elle  lui  donuoit  plusieurs  baisers. 

dans 
ses  rapports  ^  ,.,  .  ^1»  •  ^ 

Le  quii  nous  importe  d  examiner  clans 

avec  -•■  1 

leshoinines.  Cette  peinture,  ce  n'est  pas  pourquoi  elle 
Fassions,  cst  Supérieure  au  tableau  de  Galatliée 
(  supériorité  trop  évidente  pour  n'être 
pas  reconnue  de  tout  le  monde  )  ,  mais 
pourquoi  elle  doit  son  excellence  à  la 
religion  j  et  en  un  mot,  comment  elle  est 
cliré  tienne. 

Il  est  certain  que  le  charme  de  Paul  et 
Virginie  consiste  en  une  certaine  morale 
mélancolique ,  qui  brille  dans  tout  l'ou- 
vrage ,  et  qu'on  pourroit  comparer  à  cet 
uniforme  éclat ,  que  la  lune  répand  sur  une 
solitude  parée  de  fleurs.  Or,  quiconque  a 
médité  l'évangile  ,  doit  convenir  que  ses 
préceptes  divins  ont  précisément  ce  carac- 


DU    CHRISTIANISME.     171 

tère  triste  et  tendre.  M.  Bernardin  de  Saint-  Partie  n. 

Pierre,  qui,  diuis  ses  Etudes  de  la  Katuf^c,  Poétique 

clierclie  à  justifier  les  voies  de  Dieu,  et  à  chnstia- 
prouverla  beauté  delareligion,  a  dû  nourrir      nisine. 


son  génie   de  la  lecture  des  livres  saints. 


LivuE  lil- 


Suite 
de  la  poésie, 


Son  églogue  n'est  si  touchante ,  que  parce 
qu'elle    représente    deux    petites    familles 
chrétiennes  exilées,   vivant  sous  les  yeux        dans 
du  Seigneur ,  entre  sa  parole  dans  la  Biljle ,   ^^^  lappoits 
et  ses  ouvrages  dans  le  désert.   Joignez-y   leslionimes. 
l'indigence  et  ces  infbrtinies  de  l'anie  ,  dont     Passions. 
la  religion  est  le  seul  remède ,  et  vous  aurez 
tout  le  sujet.    Les  personnages  sont  aussi 
simples  que  l'intrigue  :  ce  sont  deux  beaux 
cnfans  ,  dont  on  appercoit  le  Ijerceau  et  la 
tondre  ,   deux   fidèles    esclaves  ,    et   deux 
pieuses  maîtresses.    Ces  honnêtes  gens  onC 
un  historien  tout-à-fait  digne  de  leur  vie  : 
un  vieillard  demeuré  seul  dans  la  monta- 
gne ,  et  qui  survit  à  tout  ce  qu'il  aima , 
raconte  à  un  voyageur  les  malheurs  de  ses 
amis  sur  les  débris  de  leurs  cabanes. 

Ajoutons  que  ces  australes  bucoliques  , 
sont  pleines  du  souvenir  des  Ecritures.  Là 


172  GENIE 

Partie   II, 

c'est  Rutli,  là  Séphora,  ici  Edeii  et  nos 

Poétique  .  ,  ,  ,      .     . 

jj^j  ])reiniers  pères  :  ces  sacrées  réminiscences 

c  iristia-  vieillissent  les  mœurs    du   tableau,    en   y 

^^  jetant  les  antiques  couleurs    et  les  vieux 

Livre  III.  costuiues  du  primitif  Oricut.  La  iiiessc  ,  Ics 

Suite  prières  ,    les  sacremens  ,    les  cérémonies 

tle  la  poésie,  Jg  l'Eglise,    que  l'auteur  rappelle  à  tous 

ses  rapports  ï^omens ,  répandent  aiisei  leurs  sjjirituelles 

avec  beautés  sur  l'ouvrage.  Le  songe  mystérieux 

ieshominns.      -■  -,  -,      -j-  1  -i 

de  madame  de  Latour ,  n  est-il  pas  essen- 
tiellement  lie  a  ce  que  nos  dogmes  reli- 
gieux ont  de  plus  grand  et  de  plus  atten- 
drissant ?  On  reconnoît  encore  le  chrétien 
dans  ces  préceptes  de  résignation  à  la 
volonté  de  Dieu,  d'obéissance  à  ses  parens, 
de  charité  envers  les  pauvres,  d'exactitude 
dans  les  devoirs  de  la  religion  ;  en  un  mot, 
dans  toute  cette  douce  théologie,  que  res- 
pire le  poëme  de  M.  Bernardin  de  Saint- 
Pierre.  Il  y  a  plus  5  c'est  en  effet  la  reli- 
gion qui  détermine  la  catastrophe  :  Virghiie 
meurt  pour  conserver  une  des  premières 
vertus  recommandées  par  le  cliristianisme. 
Il  eût  été   absurde   de  faii'e    mourir   une 


DU   CHRISTIANISME.     173 

Grecque  pour  ne  vouloir   pas  dépouiller  PautieII. 

ses  vêtemens.    Mais  ramante  de  Paul  est  P^éiique 

une  vier2;e  <:-///v'//é?/7//<?  ,  et  le  dénouement,  _,  .  . 

ridicule  sous  une  croyance  moins   pure ,  nismc. 

devient  ici  suLlime.  """" 

T-     r  1  11-    Livre  m. 

J^niui ,   cette  pastorale  ne  ressemble  ,  m 

,         .  .  ,  Suite 

aux  idylles  de  Théocrite,   ni  aux  églogues  de  la  poésie, 
de   Vii^gile  ,    ni  tout  -  à- fait  aux    grandes        ''''"^ 

^  .  ^   .  ^  ses  rapports 

scènes  rustiques  d'Hésiode ,  d'Homère  et       g^,^^ 
de  la   Bible  j   mais   elle  rappelle   quelque  les  hommes. 
chose  d'ineffable ,   comme  la  parabole  du    ^<^^^^ons. 
bon  Pasteur  y  et  l'on  sent  qu'il  n'y  a  qu'un 
chrétien  qui  ait  pu  soupirer  les  évangéli- 
ques  amours  de  Paul  et  de  Virginie. 

On  nous  fera  peut-être  une  objection  • 
on  dira  que  ce  n'est  pas  le  charme  emprunté 
des  livres  saints ,  qui  donne  à  M.  Bernardin 
de  Saint-Pierre  la  supériorité  sur  ïhéocrite, 
mais  son  talent  pour  peindre  la  nature.  Eh  ! 
bien ,  nous  répondons  qu'il  doit  encore  ce 
talent  ou  du  moins  le  développement  de 
ce  talent ,  au  christianisme  5  puisque  c'est 
cette  religion  ,  qui ,  chassant  de  petites 
divinités  des  bois  et  des  ondes  ,  lui  a  permis 


i7i  GENIE 

P\RTiE  lî.  de  représenter  les  déserts  dans  toute  leur 

Poétique     majesté.  C'est  ce  que  nous  essayerons   do 

cinistia-     pi'ouver  quand  nous  traiterons  de  laMytlio- 

nisme.      logie  j    à  présent   nous    allons    continuer 

"■"'       notre  examen  des  passions. 

Livre  III. 

,  ,^"''^  CHAPITRE     VIII. 

«le  la  poésie, 
dans 

SCS  rapports  j^^  Relloion,  chrétienne  considérée  elle- 

avec  ^ 

leshommes.  même  couinie  passion. 

Passions.      -«-j- 

l^loN  contente  d'augmenter  le  jeu  des  pas- 
sions dans  le  Drame  et  dans  l'Epopée  , 
la  religion  chrétienne  est  elle  -  mêine  une 
sorte  de  passion  qui  a  ses  transports  ,  ses 
ardeurs,  ses  soupirs,  ses  joies  ,  ses  lar- 
mes ,  ses  amours  du  monde  et  du  désert. 
Nous  savons  que  le  siècle  appelle  cela  le 
fanatisme  ;  nous  ]îOurrions  lui  répondre 
par  ces  paroles  de  M.  Rousseau ,  qui  sont 
très  -  remarquables  dans  la  bouche  d'un 
philosophe  :  ce  Le  fanatisme  ,  quoique 
35  sanguinaire  et  cruel  (  i  )  ,   est  pourtant 

(l)  La  philosopliie  l'esl-elle  moins? 


DU    CHRISTIANISME.    17^ 


ts 
avec 
mines 

sion. 


»  une  passion  grande  et  forte,  qui  élève  le  Partie  it. 

35  cœur  de  riiomirie ,  et  qui  lui  fait  mépriser  P()éii(|ii8 

33  la  mort ,  qui  lui  donne  un  ressort  prodi-  ^,  '!^ . 

33  gieux  ,  et  qu'il  ne  faut  que  mieux  diriger  iiisme. 

33  pour  en  tirer  les  plus  sublimes  vertus  ;  ""—' 

leu  que  i  uTéugion  ,  et  en  gênerai 

33  l'esprit    raisonneur  et  philosophique    ,  ,  ,  '"^^ 

^  j:  J^        J-  ae  la  poésie, 

33  attache   à   la  vie  ,   efféminé  ,  avilit   les        tians 
33  âmes,  concentre  toutes  les  passions  dans  ^'^'^  '^ppoi 

av"" 

33  la  bassesse  de  l'intérêt  particulier ,  dans  ics  iio 
33  l'abjection  du  moi  humain  ,  et  sappe  Vas. 
33  ainsi  à  petit  bruit  les  yrais  fondemens 
33  de  toute  société  5  car  ce  que  les  intérêts 
33  particuliers  ont  de  commun  est  si  peu  de 
33  chose  ,  qu'il  ne  balancera  jamais  ce  qu'ils 
33  ont  d'opposé  (1).  33 

Mais  ce  n'est  pas  encore  là  la  question  3  il 
ne  s'agit  à  présent  que  d'effets  dramatiques. 
Or  ,  le  christianisme  ,  considéré  lui-même 
comme  passion,  fournit  des  trésors  immen- 
ses au  poète.  Cette  passion  religieuse  est 
d'autant   plus   énergique  ,   qu'elle   est   en 

(i  )  Note  de  V Emile  ,  tom.  III ,  p.  ig3  ,  Ii\^.  IV. 


17^  GENIE 

Partie  II.   contradictioii  avec  toutes  les  antres ,  et  que 

Puétique     pour  subsister ,  il  faut  qu'elle  les  dévore. 

ciiiistia-     tlomme  toutes  Jes  grandes  afFections  ,  elle 

iiisine.       est  profondément  mélancolique  5  elle  nous 

— "*       traîne  à  l'ombre  des  cloîtres  et  sur  les  mon- 

LlVRE   III.  T  1  /  1  1  r     •  I 

tagnes.  JLa   beauté  que  le  chrétien  adore 

Suite  ,        ,    . 

tie  la  poésie,  n'cst  pas  Une  beaute  périssable  ;  c'est  cette 
tijiis        éternelle  beauté ,  pour  qui  les  disciples  de 

ses  rapports 

ayec  Platon  se  Iiâtoient  de  quitter  la  terre, 
lesiiomines.  £||g  j^g  gg  montre  à  ses  amans  ici-bas  que 
Fassions.  Yoilée  ;  elle  s'enveloppe  dans  les  replis  de 
l'univers  ,  comme  dans  un  manteau  5  car 
si  un  seul  de  ses  regards  tomboit  directe- 
ment sur  le  cœur  de  l'homme  ,  il  ne  j)Our- 
roit  le  soutenir,  il  se  f endroit  de  délices. 

Pour  arriver  à  la  jouissance  de  cette 
beauté  suprême  ,  les  chrétiens  prennent 
une  autre  route  que  les  philosophes  d'Athè- 
nes :  ils  restent  dans  ce  monde ,  afin  de 
multiplier  les  sacrifices  ,  et  de  se  rendre 
plus  dignes  ,  par  une  longue  purification  , 
de  l'objet  de  tous  leurs  désirs. 

Quiconque,  selon  l'expression  des  Pères, 
n'eut  avec  son  corps  que  le  moins  de  com- 


DU    CHRISTIANISME.    177 

merce  possil)le  ,   et   descendit   yierge   au  Partie  il 
tombeau  5  celui-là,   délivré  de  ses  crainles     Poétique 
et  de  ses  doutes  ,   s'envole  au  lieu  de  vie  ,     cinistia- 
où  il  contemple  à  jamais  dans  des  extases      nisme. 
interminables,  ce  qui  est  vrai,  toujours  le        "~ 

T      1»        •     •  /^  I         Livre  III. 

même  ,   et  au-dessus  de  1  opinion,  (^ue  de 

1       .  ,  ,  Suiie 

glorieux  martyrs ,  cette  espérance  de  pos-  jg i^  poésie,' 
séder  Dieu  n'a-t-elle  point  laits  ?   Quelle        dans 

T        T         ,  .  11  •  1         ses  rapports 

solitude  11  a  point  entendu  les  soupirs  des 
illustres  rivaux ,  qui  se  disputoient  entre  leshommes. 
eux  l'objet  des  adorations  des  Séraphins  et    Pussions. 
des  Anges  ?  Ici,  c'est  un  Antoine  qui  élève 
un  autel  au  désert,   et  qui,  pendant  qua- 
rante ans  ,  s'immole  ,   inconnu  de  tous  les 
liommes  ;  là ,    c'est  un  saint  Jérôme  ,  qui 
quitte  Rome ,    traverse  les  mers ,  et  va  , 
comme  Elle  ,  chercher  une  retraite  au  bord 
du  Jourdain.  L'enlér  ne  l'y  laisse  pas  tran- 
quille ,    et  la    grande    figure  de    Rome  , 
avec  tous  ses  charmes ,  lui  apparoît  dans 
les  forêts  pour  le  tourmenter.    Il  soutient 
des  assauts  terribles  j  il  combat  corps   à 
corps  avec  ses  passions.  Ses  armes  sont  les 
pleurs  ,  les  jeûnes  ,  l'étude ,  la  pénitence , 
a.  M 


1/8  GENIE 

Partie  II.  ^^   sur  -  tout  l'amour.    Il  se  précipite  aux 
Poétique    pigfjs  de  la  beauté  divine  ;  il  lui  demande 

du 

Christia-     de   le  Soutenir.    Quelquefois ,  comme  un 
nisme.      forçat  Condamné  aux  travaux  les  plus  péni- 
bles ,  il  char";e  ses  épaules  d'un  fardeau  de 

Livre  HT.  ^  o  x 

sable  brûlant  ,   pour  dompter  une   chair 
Suite  '    \  ^ 

de  la  poésie,  révoltée,    et  éteindre  dans  les  sueurs  les 
'  ^"*       infidèles  désirs  qrn  s'adressent  à  la  créature. 

«es  rapports  ^ 

avec  Massillon  ,  peignant  cet  amour  sublime, 

leshomme».  s'écrie  :  «  Le  Seigneur  tout  seul  (i)  lui 
Fassigns.  „  p^roît  bon ,  véritable,  fidèle,  constant 
00  dans  ses  promesses  ,  aimable  dans  ses 
3>  ménagemens,  magnifique  dans  ses  dons  , 
3>  réel  dans  sa  tendresse  ,  indulgent  même 
35  dans  sa  colère  j  seul  assez  grand  pour 
00  remplir  toute  l'immensité  de  notre  cœur; 
3>  seul  assez  puissant  pour  en  satisfaire  tous 
35  les  désirs  ;  seul  assez  généreux  pour  en 
35  adoucir  toutes  les  peines  ;  seul  immortel, 
35  et  qu'on  aimera  toujours  ;  enfin  le  seul 
33  qu'on  ne  se  repent  jamais  ,  que  d'avoir 
35  aimé  trop  tard.  33 

(1)  Le  jeudi  de  la  Passion,  la  Pécheresse  j  pre- 
mière partie. 


DU    CHRISTIANISME.    179 
L'auteur  de  l'Imitation  de  Jésus-Christ  ^^-^"^^^  ^^* 
a  recueilli  chez   saint  Aueustin,  et  dans  les     ^of^^^i^ie 

*-^  du 

autres  Pères  ,   tout  ce  que  le  langage  de     cinibtia- 
l'amour  divin  a  de  plus  mystique  et  de  plus      "is'ut- . 
bmlant  (1).  ^  *""„. 

^    ^  Livre  ]IL 

«  Certes  l'amour  est  une  erande  chose  ;       ^  . 

"  '         Suite 

»  l'amour  est  un  bien  admirable ,  puisque  deiapoésie, 
33  lui  seul  rend  lester  tout  ce  qui  est  pesant, 

^  ^        ses  rapports 

35  et  qu'il  soufïie  avec  une  égale  tranquil-        avec 
33  lité  les  divers  accidens  de  cette  vie  :  il  leshommes, 
33  porte  sans  peine  ce  qui  est  pénible ,  et  il    ^''*^""'** 
33  rend  douxet  agréable  ce  qui  est  amer. 

33  L'amour  de  Dieu  est  généreux  j  il  pousse 
33  les  âmes  à  de  grandes  actions ,  et  les 
33  excite  à  désirer  ce  qui  est  de  plus  parlait. 

33  L'amour  tend  toujours  en  haut ,  et  il 
33  ne  soulFre  point  d'être  retenu  par  les 
33  choses  basses. 

33  L'amour  veut  être  libre  et  dégagé  de 
33  toutes  les  affections  de  la  terre ,  de  peur 
33  que  sa  lumière  intérieure  ne  se  trouve 
33  oflPusquée,  et  qu'il  ne  se  trouve  ou  em- 

(I)  Imitation  de  Jésus- Christ ,  liv.  III,  ch.  5. 

M.. 


i8o  GENIE 

Partie  H.  3>  barrassé  dans  les  biens ,   ou  abattu  par 
Poétique     Dj  les  maux  du  monde. 
-,  .  .  3>  Il  n'y  a  rien  ni  dans  le  ciel ,  ni  sur  la 

Cbnstia-  J  ' 

nisme.      :>:>  terre ,    qui  soit  ou  plus  doux ,   ou  plus 

•— "       5D  fort ,  ou  plus  élevé ,  ou  plus  étendu  ,  ou 

33  plus  agréable  j   ou  plus  plein,   ou  meil- 

-  ,  '    ,  .     33  leur  que    l'amour ,   parce    nue  l'amour 

de  la  poésie,  T-  ?    i  l 

dans        33  est  né  de  Dieu ,  et  que  s'élevant  au-dessus 
SCS  rapports  ^^  jg  toutes  les  créaturcs  ,  il  ne  peut  se 

avec 

les  hommes.  ^'  reposcr  qu'en  Dieu. 

Fassions.  ^'  Celui  qui  aime  est  toujours  dans  la 
33  joie  5  il  court ,  il  vole  ,  il  est  libre ,  et  rien 
33  ne  le  retient  :  il  donne  tout  pour  tous ,  et 
3î  possède  tout  en  tous,  parce  qu'il  se  repose 
33  dans  ce  bien  unique  et  souverain  ,  qui  est 
33  au-dessus  de  tout ,  et  d'où  découlent  et 
33  procèdent  tous  les  biens. 

33  II  ne  s'arrête  jamais  aux  dons  qu'on 
33  lui  fait  ;  mais  il  s'élève  de  tout  son  cœur 
33  vers  celui  qui  les  lui  donne. 

33  II  n'y  a  que  celui  qui  aime  qui  puisse 
33  comprendre  les  cris  de  l'amour ,  et  ces 
33  paroles  de  l'eu  ,  qu'une  ame  vivement 
M  touchée  de  Dieu  lui  adresse ,  lorsqu'elle 


DU    CHRISTIANISME.    181 

55  lui  dit,  vous  êtes  mon  Dieuj  vous  êtes  Partie  tî» 
35  mon  amour,  vous  êtes  tout  à  moi,  et  je    Poétique 

•V  (lu 

33  suis  toute  a  vous.  Clnistia- 

33  Etendez  mon  cœur,   afin   qu'il  vous      nisme. 
33  aime  davantage,  et  que  j'apprenne  ,  par       "^ 

.      .        ,    .  .    .         1  1  •         •!     Livre  III. 

33  un  gout  intérieur  et  spirituel,  combien  il 

,  ,  .  -,  Suite 

33  est  doux   de  vous  aimer  et   de  nager,  jçiap^ésie, 
33  et  comme  se  perdre  dans  cet  océan   de       tians 

ses  rapports 

33  votre  amour.  ^^^^ 

33  Celui  qui  aime  généreusement ,  ajoute  leshommes. 
33  l'auteur   de  \ Imitation ,  demeure  ferme     Passions 
33  dans  les  tentations ,  et  il  ne  se  laisse  point 
»  surprendre  aux  persuasions  artificieuses 
33  de  son  ennemi.  33 

Et  c'est  cette  passion  chrétienne ,  c'est 
cette  querelle  immense  entre  les  amours  de 
la  terre  et  les  amours  du  ciel,  que  Corneille  a 
peinte  dans  cette  fameuse  scène  dePolyeucte 
(  car  ce  grand  homme,  moins  délicat  que 
les  esprits  du  jour,  n'a  pas  trouvé  le  chris- 
tianisme au-dessous  de  son  génie.  ) 

POLYEUCTE. 


l82 


GENIE 


Partie   II.    Si  mourir  pour  son  prince  est  un  illustre  sor^, 

Quand  on  meurt  pour  son  Dieu ,  quelle  sera  la  mon  ! 


Poétique 

du 
Christia- 
nisme. 

LiVR  E  III. 

Suite 
«Iclapuésie, 

(ians 
Ses  rapports 

avec 
lesbomniea. 

i'assions. 


Quel  Dieu! 


PAULINE. 


POLTEUCTB. 


Tout  beau  ,  Pauline  ,  il  entend  vcs  paroles; 
Eïce  n'est  pas  un  Dieu  conmie  vos  dieux  frivoles, 
Insensibles  et  sourtls^  itnpuissans,  mutilés, 
De  bois.-  île  marbre  ou  d'or,  comme  vous  le  voulez: 
C'est  le  Dieu  des  chrétiens ,  c'est  le  mien  ,  c'est  le  vôtre  , 
Et  la  terre  et  le  ciel  n'en  connoissent  point  d'autre. 

PAULINE. 

Adorez-le  dans  l'ame  et  n'en  témoignez  rien. 

POLYEUCTB. 

Que  je  sois  tout  ensemble  idolâtre  et  chrétien  ! 

PAULINE. 

Ne  feignez  qu'un  moment,  laissez  partir  Sévère, 
Et  donnez  lieu  d'agir  aux  bontés  de  mon  père. 

POLTEUCTE. 

Les  bontés  de  mon  Dieu  sont  bien  plus  à  chérir. 
Il  m'ôfe  des  dangers  que  j'aurois  pu  courir; 
Et  sans  me  laisser  lieu  de  tourner  en  arrière, 
Sa  faveur  me  couronne  ,  entrant  dans  la  carrière  ; 
Du  premier  coup  tle  vent  il  me  conduit  au  port. 
Et  sortant  du  baptême,  il  m'envoie  ù  la  mort. 
Si  vous  pouviez  comprendre  et  le  peu  qu'est  la  vie  y 
Et  de  quelles  douceurs  cette  mort  est  suivie. 


DU    CHRISTIANISME.    i83 


Seigneur,  de  vos  bontés  il  faut  que  je  l'obtienne, 
Elle  a  trop  tie  vntiis  pour  n'être  pas  chrétienne. 
Avec  trop  île  mérite  il  vous  plut  la  former  , 
Pour  ne  vous  pas  counoitre  et  ne  vous  pas  aimer, 
Pour  vivre  des  enfers  esclave  infortunée  , 
Et  sous  leur  triste  joug  mourir  comme  elle  est  née. 

PAULINE. 
Que  dis-tu,  malheureux  !  qu'oses-tu  souhaiter? 

POLYEUCTE. 
Ce  que  de  tout  mon  sang  je  voudrois  acheter. 
PAULINE. 


Que  plutôt! 


POLYEUCTE. 


C'est  eu  vain  qu'on  se  met  en  défense , 
Ce  Dieu  touche  les  cœurs,  lorsque  moins  on  y  pense. 
Ce  bienheureux  moment  n'est  pas  encor  venu  , 
Il  viendra  ;  mais  le  temps  ne  m'en  est  pas  connu. 

PAULINE. 

Quittez  cette  chimère ,  et  m'aimez. 

POLYEUCTE. 

Je  vous  aîine, 
Beaucoup  moins  que  mon  Dieu ,  mais  bien  plus  que  moi-même. 

PAULINE. 
Au  nom  de  cet  amour,  ne  m'abandonnez  pas. 

POLYEUCTE. 
Au  nom  de  cet  amour ,  daignez  suivre  mes  pas. 


Partie   II. 

Poétique 

du 
Christia- 
nisme. 


LlVUE    III.' 

Suite 
de  la  poésie, 

dans 
ses  rapports 

avec 
les  hommes. 

Fassions, 


i84  GENIE 

Pakiie    11.  PAULINE. 

Poétique         C'est  peu  de  me  quitter^  tu  veux  donc  me  séduire? 
du 

^,    .  ,.  P    O    L    Y    E    U    C    T    E. 

Cnnstia- 

iiisme.         C'est  peu  d'aller  au  ciel ,  je  veux  vous  y  couduire. 
^~"  PAULINE. 

LlVPvI   lU.        T  •  •  t 

imaginations  : 

Si'itP  POLYEUCTE. 

de  la  poésie, 

j^jig  Célestes  vérités  ! 

SCS  rapports  PAULINE. 

avec 
leshommes.    Etrange  aveuglement  ! 

Passions.  POLYEUCTE. 

Éternelles  clartés  h 

PAULINE. 

Tu  préfères  la  mort  îi  l'amour  de  Pauline» 

POLYEUCTE. 

Vous  préférez  le  monde  à  la  bonté  divine ,  etc.  etc. 

Voilà  ces  admirables  dialogues ,  à  la 
manière  de  Corneille ,  où  la  franchise  de  la 
répartie ,  la  rapidité  du  tour,  la  chaleur  du 
trait  et  la  hauteur  des  sentimens  ne  man- 
quent jamais  de  ravir  les  spectateurs.  Comme 
Polyeucte  est  sublime  dans  cette  scène  î 
Quelle  grandeur  d'ame  ,  quel  divin  enthou* 


DU    CHRISTIANISME.    i85 

siasme ,   quelle  dignité  !  La  gravité   et   la  I'arti  k  ir. 

noblesse  du  caractère  chrétien  sont  mar-  ^'"'^'"1"^ 

du 

qnées  jusque  dans  ces  vous  opposés  aux  ///  christia- 

de  la  lille  de  Félix  :  cela  seul  met  déjà  tout  "'^"'p- 
un  monde  entre  le  martyr  Polyeucte  ,  et  la 

■'                "*                  '  Livre  III. 

payenne  Pauline.  . 

Enfin  Corneille  a  déployé  toute  la  puis-  deiaimésie, 


dans 


sance  de  la  passion  cliré tienne  ,   dans   ce 

^  SCS  rapports 

dialogue  admirable  et  toujours  applaudi , 


avec 


comme  parle  M.  de  Voltaire  :  les  hommes. 

Félix  propose  à  Polyeucte  de   sacrifier     ^'^"'0'"- 
aux  faux  Dieux  j  Polyeucte  le  refuse. 

FÉLIX. 

Enfin,  ma  bonté  cède  à  ma  juste  fureur; 
Adore-les,  ou  meurs. 

POLYEUCTE. 

Je  suis  chrétien. 

FÉLIX. 

Impie , 
Adore-les,  te  dis-je  ,  ou  renonce  à  la  vie. 

POLYEUCTE. 
Je  suis  chrétien. 

FÉLIX. 

Tu  l'es  T  O  cœur  trop  obstiné  ! 
Soldats,  exécutez  l'ordre  que  j'ai  donné. 


i8^  GENIE 

^^''"'^^■^  "•  PAULINE. 

Poétique       ,x,  1  j    .  , 

Ou  le  conduisez- vous  ? 
du 

n\    ■  ,•„  FELIX. 

Clinstia- 

POLYEUCTE. 
LiVllE  III. 

Suite  •  A  la  gloire  (i). 

a  pocsie,       Q^  ^^^^       .^    57//^   chrétien  ,   deux  fois 

dans  '    -' 

SOS  rapports  répété  ,    égale  les  plus   beaux   mots    des 
avîc        Hoj^aces.  Corneille,  qui  se  connoissoit  si 

Icslioinmes.  -•■ 

bien  en  sublime  ,  a  senti  iusqu'où  l'amour 

Fassions.  '  t        \. 

pour  la  religion  étoit  susceptible  de  s'élever; 
car  le  chrétien  aime  Dieu  comme  la  souve- 
raine beauté,  et  le  Ciel  comme  sa  patrie. 
Qu'on  prenne  maintenant  le  polythéisme  ; 
qu'on  essaie  de  donner  à  un  idolâtre  quel- 
que chose  de  l'enthousiasme  de  Polyeucte. 
Sera-ce  pour  une  déesse  impudique  qu'il  se 
passionnera ,  ou  pour  un  Dieu  abominable 
qu'il  courra  à  la  mort  ?  Les  religions  qui 
peuvent  inspirer  quelque  ardeur,  sont  celles 
qui  se  rapprochent  plus  ou  moins  du  dogme 
de  l'unité  d'un  Dieu  ^  autrement ,  le  cœur 

(l)  Acte  V,  Scène  III. 


DU    CHRISTIANISME.    187 

et  l'esprit ,  partagés  entre  une  nmltitndo  Partie  ii. 

de  divinités ,  ne  peuvent  aijner  fortement  Toéti.iue 

ni  les  unes,  ni  les  autres.   Il  ne  peut,  en  c,,,.;5,ja. 
entre,  y  avoir  d'amour  durable  que  pour      nisme. 
la  vertu  :  la  passion  dominante  de  l'homme       —"" 

^        .  1  '    •.  /  1    •!       '  T  Livre  1\^- 

sera  toujours  la  vente  5  quand  li  aime  1  er- 

,  Suite 

reur ,  c  est  que  cette  erreur ,   au  moment    ,  , 

'1  '  de  la  poésie, 

qu'il  y  croit ,  est  pour  lui  comme  une  chose       dans 

■XT  1    '    •  1  ses  rapports 

vraie.  JN  ous  ne  chérissons  pas  le  mensonge , 

bien  que  nous  y  tombions  sans  cesse  :  cette  leshomnies. 

foiblesse  ne  nous  vient  que  de  notre  dé-     'Passions. 

gradation  originelle  5  nous  avons  perdu  la 

puissance  en  conservant  le  désir ,  et  notre 

cœur  cherche  encore  la  lumière ,  que  nos 

yeux  n'ont  plus  la  force  de  supporter. 

La  religion  chrétienne,  en  nous  rouvrant, 
par  la  morale  et  le  sang  du  Fils  de  l'Homme, 
les  routes  éclatantes  que  la  mort  avoit  cou- 
vertes de  ses  ombres  ,  nous  a  rappelés  à  nos 
primitives  amours.  Héritier  des  bénédic- 
tions de  Jacob,  le  chrétien  brûle  d'entrer 
dans  cette  Sion  céleste ,  vers  qui  montent 
tous  ses  soupirs.  Et  c'est  cette  grande  pas- 
sion que  nos   poètes  peuvent   chanter  à 


i88       •  GENIE 

Partie  II.  l'exemple  de  Corneille  5  source  nouvelle  de 
Poétique    beautés,  que  les  anciens  temps  n'ont  point 

cl  11  ,  ,        T  ,  -1 

ciiiistia-     connue  ,  et  que  n'auraient  pas  négligée  les 
Sophocle  et  les  Euripide. 


iiisme. 


Livre   IU.  C    H    A    P    I    T    R    E        I    X. 

Siiiie 

delà  poésie,  2)/^  vague  des  PassîoTis. 

dans 
ses  rapports    T       -  ,  i  i,  >  n      i> 

g^^^  1  L  reste  a  parier  cl  un  état  de  1  ame  ,  qui  , 
les  hommes,  ce  nous  Semble,  n'a  pas  encore  été  bien 
Passions,  obscrvé  j  c'est  celui  qui  précède  le  dévelop- 
pement des  grandes  passions,  lorsque  toutes 
les  facultés,  jeunes,  actives,  entières,  mais 
renfermées  ,  ne  se  sont  exercées  que  sur 
elles-mêmes,  sans  but  et  sans  objet.  Plus 
les  peuples  avancent  en  civilisation ,  plus 
cet  état  du  vague  des  passions  augmente  ; 
car  il  arrive  alors  une  chose  fort  triste  ,  le 
grand  nombre  d'exemples  qu'on  a  sous  les 
yeux ,  la  multitude  de  livres  qui  traitent  de 
l'homme  et  de  ses  sentimens,  rendent  habile 
sans  expérience.  On  est  détrompé  sans 
avoir  joui 3  il  reste  encore  des  désirs,  et 
l'on  n'a  plus  d'illusions.  L'imagination  est 


DU    CHRISTIANISME.     189 
riche,  abondante  et  merveilleuse,  l'exis-    TARTiEir; 
tence  pauvre,  sèche  et  désenchantée.   On     Poétique 

^  ^  du 

habile,  avec  un   cœur  plein,   un  monde     ciui.tia- 
vide  5  et  sans  avoir  usé  de  rien ,  on  est      nisme. 
désabusé  de  tout. 

Livre    III. 

L'amertume  que  cet  état  d'ame  réiiand 

i  ^  Suite 

sur    la  vie  est    incroyable  ;    le    cœur   se  delà  poésie, 
retourne   et  se   replie  en  cent  manières  ,       ''""^ 
pour   employer  des  forces   q^u'il  sent   lui       ^^^.^. 
être  inutiles.  Les  anciens  ont  peu  connu  lesiiommes. 
cette  inquiétude  secrète,  cette  aigreur  des    ^-"'o"** 
passions   étoulïées  qui   fermentent   toutes 
ensemble  :  une  grande  existence  politique, 
les  jeux  du  gymnase  et  du  chaïup  de  Mars , 
les  affaires  du  forum  et  de  la  place  publi- 
que ,  remplissoient  tous  leurs  momens  ,  et 
ne  laissoiént  aucune  place  aux  ennuis  du 
cœur. 

D'une  autre  part,  ils  n'étoient  pas  enclins 
aux  exagérations ,  aux  espérances  ,  aux 
craintes  sans  objet ,  à  la  mobilité  des  idées 
et  des  sentimens  ,  à  la  perpétuelle  incons- 
tance ,  qui  n'est  qu'un  dégoût  constant  ; 
dispositions  que  nous  acquérons  dans  la 


190  GENIE 

r.vKTiE  IL  société  intime  des feinmes.  Les  femmes,  îii- 

Poétique     dépendammentdela  passion  directe  qu'elles 

Chiistia-     ^1^^  naître  chez  les  peuples  modernes  ,  in- 

nisme.      fluent  encorc  sur  tous  les  autres  sentimens. 

■~~       Elles  ont  dans  leur   existence  un  certain 

abandon  qu'elles  font  passer  dans  la  nôtre  5 

de  la  poésie,  ellesrendentnotrecaractèred'liomniemoins 

dans        décidé  j  et  nos  passions,  amollies  par  le 

s. s  rappo  s  j^^i^^^q  ^[qq  leurs ,  prennent  à-la-lbis  quel- 

avec  o  ^1  T. 

hsiiommes.  que  cliose  d'incertain  et  de  tendre. 
Passions.  Enlin ,  les  Grecs  et  les  Romains,  n'éten- 
dant guères  leurs  regards  au-delà  de  la  vie, 
et  ne  soupçonnant  point  des  plaisirs  plus 
parfaits  que  ceux  de  ce  monde ,  n'étoient 
point  portés,  comme  nous,  aux  rêveries  et 
aux  désirs  par  le  caractère  de  leur  religion. 
C'est  dans  le  génie  du  christianisme,  qu'il 
faut  sur-tout  chercher  la  raison  de  ce  vague 
des  sentimens  répandu  chez  les  hommes 
modernes.  Formée  pour  nos  misères  et 
pour  nos  besoins ,  la  religion  chrétienne 
noiis  offre  sans  cesse  le  double  tableau  des 
chagrins  de  la  terre  et  des  joies  célestes,  et 
par  ce  moyen  elle  fait  dans  le  cœur  une 


DU   CHRISTIANISME.    191 

source  de  maux  présens  et   d'espérances  Partie  il. 

lointaines  ,  d'où  découlent  d'inépuisables  Poétique 

rêveries.  Le  chrétien  se  regarde  toujours  christia- 

comme  un  voyageur  qui  passe  ici-bas  dans  nisme.. 

une  vallée  de  larmes,  et  qui  ne  se  repose  "" 
qu'au  tombeau.  Le  monde  n'est  point  l'objet 

de  ses  vœux ,  car  il  sait  que  V  homme  vit  peu  ^^  j^     .^j^ 

de  jours  ,  et  que  cet  objet  lui  échapperoit  dans 

A  ses  rapports 

Les  persécutions  qu'éprouvèrent  les  pre-  icsiiommes. 
miers  fidèles,  augmentèrent  en  eux  ce  dé-  fassions. 
goût  des  choses  de  la  vie.  L'invasion  des 
barbares  y  mit  le  comble,  et  l'esprit  humain 
en  reçut  une  impression  de  tristesse,  et 
peut-être  même  une  légère  teinte  de  mi- 
santhropie, qui  ne  s'est  jamais  bien  elïàcée. 
De  toutes  parts  s'élevèrent  des  couvens  , 
où  se  retirèrent  des  malheureux  trompés 
par  le  monde ,  ou  des  âmes  qui  aimoient 
mieux  ignorer  certains  sentimens  de  la  vie, 
que  de  s'exposer  à  les  voir  cruellement 
trahis.  Une  prodigieuse  mélancolie  iîit  le 
fruit  de  cette  vie  monastique 5  et  ce  senti- 
ment, qui  est  d'une  nature  un  peu  confuse , 


192  GENIE 

Partie  II.  en  se  mêlant  à  tous  les  autres  ,  leur  imprima 
Poétique     soH  Caractère  d'incertitude.  Mais  en  même 

du 

Chiistia-     ^^^^P^  •>  P^^  ^^^  qï'Îg.X.  bien  remarquable ,  le 

iiisme.       vague  même  où  la  mélancolie  plonge  les 

■— ~       sentimens ,  est  ce  qui  la  fait  renaître  3  car 

elle  s'engendre  au  milieu  des  passions,  lors- 

Suite  .  ,  . 

delà  poésie    ^^  ^^^  passions  ,  saus  oDJet,  sc  consumcnt 

dans        d'elles-mêmes  dans  un  cœur  solitaire. 
ses  rappor  s       ^  suffiroitde  loindrc  quelques  infortunes 

avec  -'  i         T. 

les  hommes,  à  cct  état  indéterminé  des  passions  ,  pour 
Fassions,  qu'il  pût  servir  de  fond  à  un  drame  admi- 
rable. Il  est  étonnant  que  les  écrivains 
modernes  n'aient  pas  encore  songé  àpeindre 
cette  singulière  position  de  l'ame.  Puis- 
que nous  manquons  d'exemples  ,  nous 
seroit-il  permis  de  donner  aux  lecteurs  un 
épisode  extrait ,  comme  Atala ,  de  nos 
anciens  Natchez  ?  C'est  la  vie  de  ce  jeune 
René  j  à  qui  Chactas  a  raconté  son  his- 
toire. Ce  n'est  pour  ainsi  dire,  (.^ ujie pen- 
sée /  c'est  la  peinture  du  vague  des  pas- 
sions ,  sans  aucun  mélange  d'aventures  , 
hors  un  grand  malheur  envoyé  pour  punir 
René  et  pour  elïiayer  les  jeunes  homme* 


Livre    III. 


DU    CHRISTIANISME.    190 

qui,   livrés    à   d'inutiles  rêveries  ,  se  dé-  Partie  II. 
robent  criminellement  aux  charges  de  la     Poétique 
société.  Cet  épisode  sert  encore  à  prouver     christia- 
la  nécessité  des  abris  du  cloître  pour  cer-      nismc. 
taines  calamités  de  la  vie,  auxquelles  il  ne 
resteroit  que  le  désespoir   et  la  mort,   si 
elles  étoient  privées  des  retraites  de  la  reli-  j^.^  poésie 
gion.  Ainsi  le  double  but  de  notre  ouvrage,        'lans 
qui  est  de  faire  voir  comment  le  eénie  du        "ppoi  :. 

-•■  c  avec 

christianisme  a  modifié  les  arts,  la  morale,  lesliommes. 
l'esprit  ,  le  caractère  et  \es, passions  même  Tassions, 
des  peuples  modernes,  et  de  montrer  quelle 
prévoyante  sagesse  a  dirigé  les  institutions 
chrétiennes  j  ce  double  but,  disons-nous  ,  se 
trouve  également  rempli  dans  l'histoire  de 
René. 


3sr 


194  GENIE 

SECONDE  PARTIE. 

POÉTIQUE  DU  CHRISTIANISME, 


LIVRE     QUATRIÈME. 

SUITE  DE  LA  POESIE,  DANS  SES  RAPPORTS 
AVEC  LES  HOMMES. 

Suite  des  PASSIONS, 


RENE. 


JlL  n  arrivant  chez  les  Natcliez  ,  René  (  i  ) 
avoit  été  obligé  de  prendre  une  épouse  , 
pour  se  conformer  aux  mœurs  des  Indiens; 
mais  il  ne  vivoit  point  avec  elle.  Un  pen- 
chant mélancolique  l'entraînoit  au   fond 

(i)  Voyez  Atala  ,  à  la  fin  du  troisième  tome. 


DU    CHRISTIANISME.     ipS 

des  bois  5  il  y  passoit  seul  des  journées  Tartie  II* 

entières ,    et  sembloit  sauvage  parmi  des  Poétique 

sauvages.  Hors  Cliactas ,  son  père  adoptif ,  ciuiltia- 

et  le  père  Souël ,  missionnaire  au  fort  Rosa-  nisme. 

lie  (1) ,  d  avoit  renoncé  au  commerce  des  "-"" 
hommes.   Ces  deux  viedlards  avoient  pris 

beaucoup  d'empire  sur  son  cœur  5  le  pre-  ^    ^^^.^ 

mier  par  une  indulgence  toute  aimable  5  dans 

1»       .  ^      •  1.    '^      ^    ses  rapports 

autre  ,   au  contraire  ,    par  une   extrême  '  ' 

'  7     J:  avec 

sévérité.  Depuis  la  chasse  du  castor  ,  où  le  Usiiommes. 
Sachem  aveugle  avoit  raconté  ses  aventures       Suite 
à  René,  celui-ci  n'avoit  jamais  voulu  parler    '^''  ^"^ 
des  siennes.  Cependant  Chactas  et  le  mis- 
sionnaire desiroient  vivement  de  savoir , 
quel  malheur  avoit  pu  conduire  un  Euro- 
péen bien  né  ,   à  l'étrange  résolution  de 
s'ensevelir  dans  les  déserts  de  la  Louisiane. 
René  avoit  toujours  donné  pour  motifs  de 
ses  refus ,  le  peu  d'intérêt  de  son  histoire  , 
quisebornoit,disoit-il,  àcelle  desespensées 
et  de  ses  sentimens.  «  Quant  à  l'événement 
3?  qui  m'a  déterminé  à  passer  en  Amérique  ^ 

(î)  Colonie  française  au  Natchez. 

N.. 


196  GENIE 

Partie  II.  3,  ajoutoit-il  ,  je  clois  l'ensevelir  clans  un 
Poétique     35  éternel  oubli.  3> 

christia-  Quelques  années  s'écoulèrent  de  la  sorte^ 
nisme.  sans  que  les  deux  vieillards  pussent  lui  arra- 
—"       cher  son  secret.  Une  lettre  qu'il  reçut  d'Eu- 

LivreIV.  t     t  -,  .      .  ,  ^ 

rope,  parle  bureau  des  missions  étrangères, 

de  la  poésie    redoubla  tellement  sa  tristesse,  qu'il  fuyoit 

^lans        jusqu'à  ses  vieux  amis.   Ils  n'en  furent  que 

ses  rapports      i  i  r    1  1      i 

avec        pj^us  arclens  a  le  presser  de  leur  ouvrir  son 

les  hommes,  cœur  j  ils  y  mirent  tant  de  discrétion  ,   de 

Suite       douceur  et  d'autorité ,  qu'il  fut  enfin  obligé 

des  passions     i     i  •    f  •  ti         •      t 

de  les  satisfaire.  11  prit  donc  ]Our  avec  eux, 
pour  leur  raconter,  non  les  aventures  de 
sa  vie ,  puisqu'il  n'en,  avoit  point  éprouvé, 
mais  les  sentimens  secrets  de  son  ame. 
Le  21  de  ce  mois  ,  que  les  sauvages  appel- 
lent la  lune  des  fleiu^s ,  René  se  rendit  à 
la  cabane  de  Cliactas.  Il  donna  le  bras  au 
Sacliem  aveugle,  et  le  conduisit  sous  un  sas- 
saffras  ,  au  bord  du  Mescliacebé.  Le  père 
Souël  ne  tarda  pas  d'arriver  au  rendez- 
vous.  L'aurore  se  levoit  :  à  quelque  dis- 
tance dans  la  plaine,  on  appercevoit  le 
village  des  Natcliez ,   avec  son  bocage  de 


ses  rapports 

avec 
leshommes. 

Suite 
des  passions, 


DU    CHRISTIANISME.    197 

mûriers  et  ses  cabanes ,  qui  ressemblent  à  Partie  iî. 
des  ruches  d'abeilles.  La  colonie  française  ,     roétique 
et  le  fort  Rosalie ,   se  montroient  sur  la    cj,rist-,a- 
droite,  au  bord  du  fleuve.  Des  tentes,  des      nisme. 
maisons  à   moitié  bâties ,   des  forteresses       "-^ 

1  1  ri-  ■    1  Livre  IV. 

commencées  ,   des  deiricliemens  couverts 

Suite 

de  Nègres  ,  des  groupes  de  Blancs  et  d'In-  je  la  poésie, 
diens  ,  présentoient  dans  ce  petit  espace  ,  '^^"^ 
le  contraste  des  mœurs  sociales  et  des 
mœurs  sauvages.  Au  fond  de  la  persj)ec- 
tive,  vers  l'orient,  le  soleil  commençoit  à 
paroître  entre  les  sommets  brisés  des  Apa- 
laclies,  qui  se  dessinolent  comme  des  carac- 
tères d'azur  ,  dans  les  hauteurs  dorées  du 
ciel ,  à  l'occident.  Le  Meschascebé  rouloit 
ses  ondes  dans  un  silence  magnifique ,  et 
formoit  la  bordure  du  tableau  avec  une 
inconcevable  grandeur. 

Le  jeune  homme  et  le  missionnaire  admi- 
rèrent quelque  temps  cette  belle  scène,  en 
plaignant  l'aveugle  Sachem  ,  qui  ne  pour- 
voit plus  en  jouir  :  ensuite  le  père  Souël  et 
Chactas  s'assirent  sur  le  gazon  ,  au  pied  de 
l'arbre  5  René  prit  sa  place  au  miheu  d'eux  ^ 


198  GENIE 

Partie  II.  et  après  uiî  moment  de  recueillement  et  de 
Poétique     silence,  il  parla  de  la  sorte  à  ses  vieux 

du 

^,  .  .        amis. 

Ciiiistia- 
iiis:t\e. 

"~"  ce  Je  ne  puis,  en  commençant  mon  récit , 

me  défendre  d'un  mouvement  de  honte. 

<ie  la  poésie    ""^^  paix  de  VOS  cœurs  ,  respectables  vieil- 

dans       lards  ,   et  le  cahne  de  la  nature  autour  de 

moi  me  font  roui^ir  du  trouble  et  de  l'aei- 

avec  D  o 

les  hommes,  tation  de  mon  aine. 

Suite  3D  Combien  vous  aurez  pitié  de  moi  !  que 

des  passions  ,  n        •  •  /        1  a 

mes  éternelles  inquiétudes  vous  paroitront 
misérables  !  Vous  qui  avez  épuisé  tous  les 
chagrins  delà  vie,  que  penserez-vous  d'un 
jeune  homme  sans  force  et  sans  vertu  ,  qui 
trouve  en  lui-même  son  tourment ,  et  ne 
peut  guères  se  plaindre  que  des  maux  qu'il 
se  fait  à  lui-même  ?  Hélas  I  ne  le  condamnez 
pas,  il  a  été  trop  puni. 

35  J'ai  coûté  la  vie  à  ma  mère  en  venant 
au  monde  5  j'ai  été  tiré  de  son  sein  avec  le 
fer.  J'avois  un  frère  que  mon  père  bénit , 
parce  qu'il  voyoit  en  lui  son  fils  aîné.  Pour 
moi ,  livré  de  bonne  heure  à  des  mains 


DU    CHRISTIANISME.    199 

étrangères,  je  fus  élevé  loin  du  toit  paternel,  partie  il 

33  Mon  humeur  étolt  impétueuse  ,  mon    Poétique 
caractère   inésial  ;    tour-à-tour  bruyant  et         ^'^ 

.  .  A  Christia- 

joyeux,  silencieux  et  triste  5  tantôt  rassem-      risme. 
blant  autour  de  moi  mes  jeunes  compa-       — — 

gnons  ,  puis  les  abandonnant  tout-à-coup ,  Li's're  iv. 
pour  suivre  à  l'écart  des  jeux  solitaires.  ^"^^^ 

de  la  poésie, 

53  Chaque  automne ,  je  revenois  au  cha-       j^ng 
teau  paternel ,   situé  au  milieu  des  forêts  ,  s^s  rapports 
près  d'un  lac  ,  dans  une  province  reculée,  leshommes. 

33  Timide  et  contraint  devant  mon  père ,  SuUe 
je  ne  trouvois  l'aise  et  le  contentement  ^"  passions 
qu'auprès  de  ma  sœur  Amélie.  Une  douce 
conformité  d'humeur  et  de  goûts  m'unis- 
soit  étroitement  à  cette  sœur  j  elle  étoit  un 
peu  plus  âgée  que  moi.  Nous  aimions  à 
gravir  les  coteaux  ensemble ,  à  voguer  sur 
le  lac  ,  à  parcourir  les  bois  à  la  chute  des 
feuilles  5  promenades  dont  le  souvenir  rem- 
plit encore  mon  ame  de  délices.  O  illu- 
sions de  l'enlànce  et  de  la  patrie  ,  ne  per- 
dez-vous jamais  vos  douceurs  ? 

33  Tantôt  nou,s  marchions  tout  pensifs , 
prêtant  l'oreille  au  silence  de  l'automne  _, 


2ÔÔ  GENIE 

Partie  II.  ou  au  bruit  des  feuilles  séchées  ,  que  nous 

Poétique     tramions  tristement  sous  nos  pas  -,  tantôt 

''"  •  1  > 

ciuistia-     ï^o^^s  mumiurions  quelques  vers  ou  nous 

nisnie.      chercliions  à  peindre  la  nature.  Jeune ,  je 

""^       cultivois  les  muses  -,  il  n'y  a  rien  de  plus 

Livre  17.  ,   .  i      r     a    i  -, 

poétique,  dans  la  iraicneur  de  ses  passions, 

Suite  , 

delà  poésie,  ^^^  ^^  cœur  de  seize  années  :  le  matin  de  la 
dans        vie  est  comme  le  matin  du  jour  ,   plein  de 

ses  rapports  ,        ,,.  i,, 

^^.^^        pureté  ,  d  images  et  d  harmonies, 
lesbommes.       33  Les  dlmanclies  et  les  jours  de  fête,  j'ai 
•^■"'■'e        souvent  entendu,  dans  le  grand  bois,   à 

des  passions  1       i         i       i 

travers  les  arbres  ,  les  sons  de  la  cloche 
lointaine  qui  appeloit  au  temple  l'homme 
des  champs.  Appuyé  contre  le  tronc  d'un 
ormeau,  j'écoutois  en  silence  le  pieux  mur- 
mure. Chaque  frémissement  de  l'airain  por- 
toit  à  mon  aine  naïve  ,  l'innocence  des 
mœurs  champêtres ,  le  calme  de  la  solitudey 
le  charme  de  la  religion ,  et  la  délectable 
mélancolie  des  souvenirs  de  ma  première 
enfance.  Oh  !  quel  cœur  si  mal  lait  n'a  tres- 
sailli au  bruit  des  cloches  de  son  lieu  natal, 
de  ces  cloches  qui  frémirent  de  joie  sur 
son  berceau,   qui  annoncèrent  son  avén€> 


DU    CHRISTIANISME.    201 
ment  à  la  vie,  fjui  marqiièrent  le  premier  Partie  ii 
battement  de  son  cœur,  qui  publièrent  dans     Poétique 
tous  les  lieux  d'alentour  ,    la  samte  allé-     chnstia- 
gresse  de  son  père  ,  les  douleurs  ,   et  les      "isme. 
ioies  encore  plus  ineffables  de  sa  mère  î       """" 

^  1  I  r      .     •  Livre  IV. 

Tout    se    trouve   dans    les    remmiscences 

Suite 

enchantées  que  donne  le  bruit  de  la  cloche  de  la  poésie, 
natale;  philosophie,  piété,  tendresse,  et       *i»"s 

,  ses  rapports 

le   berceau  et  la  tombe  ,    et   le   passe   et        3^,^^ 

l'avenir.  les  hommes. 

33    II  est  vrai   qu'Amélie  et   moi    nous        ^"'" 

.      .  .  .  ,         des  passions 

jouissions  plus  que  personne  de  ces  idées 
rêveuses ,  car  nous  avions  tous  les  deux 
un  peu  de  tristesse  au  fond  du  cœur  :  nous 
tenions  cela  de  Dieu  ou  de  notre  mère. 

«  Cependant  mon  père  fut  atteint  d'une 
maladie ,  qui  le  conduisit  en  peu  de  jours 
au  tombeau.  Il  expira  dans  mes  bras  ,  et 
j'appris  à  connoître  la  mort  sur  les  lèvres 
de  celui  qui  m'avoit  donné  la  vie.  Cette 
impression  iiit  grande,  elle  dure  encore. 
C'est  la  première  fois  que  l'immortaHté  de 
l'ame  s'est  présentée  clairement  à  mes  yeux. 
Je  ne  pus  croire  que  ce  corps  inanimé  étoit 


203  GENIE 

Pastfe  n.  en  moi  l'auteur  de  Li  pensée  ;  Je  sentis 

Poérique     qu'elle  me  devoit  venir  d'une  autre  source  , 

cinisii;t-     ^^  dans  une  sainte  douleur,  qui  approclioit 

nisme.      de  la  joie ,  j'espérai  me  rejoindre  un  jour  à 

"""       l'esprit  de  mon  père. 
LIV5E  IV.  TT  .  T   '  ^  r 

>5   Un   autre  phénomène    me   coniirma 

Suite 

^ta  poésie,  dans  cette  haute  idée.  Les  traits  paternels 
«liiiis       avoient  pris  au  cercueil  quelque  chose  de 

ee»  iai)[)orf.s  i  t  -n  •  '  > 

sublime,    pourquoi  cet  étonnant  mystère 


avec 


kshonnnc».  ne  seroit-il  pas  l'indice  de  notre  inunorta- 
s^'ite       lité  ?  Pourquoi  la  mort,  qui  sait  tout ,  n'au- 

àas- pasiions  •         n  /  i      r*  i  •      • 

roit-elie  pas  grave  sur  le  Iront  de  sa  victime 
les  secrets  d'un  autre  univers  ?  Enfin,  pour- 
quoi n'y  auroit-il  pas  dans  la  tombe  quelque 
grande  vision  de  l'éternité  ? 

3>  Amélie  accablée  de  douleur,  étoit  reti- 
rée au  fond  d'une  tour,  d'où,  elle  entendit 
retentir,  sous  les  voiites  du  château  gothi- 
que, le  chant  des  prêtres  du  convoi,  et  les 
sons  de  la  cloche  funèbre.  J'accompagnai 
mon  père  à  son  dernier  asyle  ;  la  terre  se 
referma  sur  sadépouille  j  l'éternité  et  l'oubli 
le  pressèrent  de  tout  leur  poids  j  le  soir 
même  l'indifférent  passoit  sur  sa  tombe  : 


Livre  IV. 


DU   CHRISTIANISME.    ^o3 

hors  pour  sa  fille  et  pour  son  fils  ,   c'étoit  Partie  il 

déjà  comme  s'il  n'avoit  jamais  été.  roétique 

»  Il  fallut  quitter  le  toit  paternel,  désor-  ri,ristia- 

mais  riiéritage  de  mon  frère  :  je  me  retirai  nisme. 
avec  Amélie  chez  de  vieux  parens. 

33  Arrêté  à  l'entrée  des  voies  trompeuses 

de  la  vie,   je  les  considérois  l'une  après  jeia poésie, 
l'autre ,   sans    oser  m'y   engager.    Amélie       «'^"s 

,  .  111  ,     ,         .       ses  rapports 

m  entretenoit  souvent  du  bonheur  de  la  vie 

avec 

religieuse  ',  elle  me  disoit  que  j'étois  le  seul  les  hommes. 
lien  qui  la  retînt  au  monde,  et  ses  yeux       Suiu 

,  T      .  .  .  f^         des  passions 

S  attachoient  sur  moi  avec  tristesse.  Ces 
conversations  me  touchoient  5  j'allois  pro- 
mener mes  rêveries  dans  un  monastère, 
non  loin  de  mon  nouveau  séjour;  un  mo- 
ment même  j'eus  la  tentation  d'y  cacher  ma 
vie  :  heureux  ceux  qui  ont  fini  leur  voyage, 
sans  avoir  quitté  le  port,  et  qui  n'ont  point, 
comme  moi  ,  traîné  d'inutiles  jours  sur  la 
terre  ! 

33  Les  Européens  ,  incessamment  agités , 
sont  obligés  de  se  bâtir  des  solitudes.  Plus 
2iotre  cœur  est  tumultueux  et  bruyant,  plus 
le  calme  et  le  silence  des  déserts  nous  atti- 


2o4  GENIE 

Paktie  ir.  rent.  Ces  hospices  de  mon  pays  ,   ouverts 

Poéfiq.ie     aux  mallieui'euxetaux  foibles,  sont  souvent 

^,  *.".        cachés  dans  des  vallons,  qui  portent  au 

ui.vtte.       cœur  le  vague  sentiment  de  l'infortune ,  et 

•~~—       l'espérance  d'un  abri  :  c|uelc|uefbis  aussi  on 

'    les  découvre  sur  de  hauts  sites  ,  où  l'ame 


religieuse ,  comme  une  plante  aromatique 
iians        des  montagnes,  semble  s'élever  vers  le  ciel. 


«ie la  poésie 


«.:*  rapports  j,  j^^-  ^^^^  ^^^  parfums. 

arec  ^  ^ 

les  hommes.  ,^'  J^  vois  cncore  le  mélange  majestueux 
Suiis       des  eauxet  des  bois  de  cette  antique  abbaye, 

des  poisions  Q^  jg  pensai  dérober  ma  vie  aux  caprices  du 
sort^  j'erre  encore  au  déclin  du  jour  dans 
ces  cloîtres  retentissans  et  solitaires  !  Lors- 
que la  lune  éclairoit  à  demi  les  piliers  des 
arcades,  et  dessinoit  leur  ombre  sur  le  mur 
opposé,  je  m'arrêtois  à  contempler  la  croix, 
qui  marquoit  le  champ  de  la  mort,  et  les 
longues  herbes  qui  croissoient  entre  les 
pierres  des  tombes.  O  hommes  I  qui  ayant 
vécu  loin  du  monde ,  aviez  passé  du  silence 
de  la  vie  au  silence  de  la  mort ,  de  quelle 
philosophie  mélancolique  vos  tombeaux  ne 
remplissoient-ils  point  mon  cœur  \ 


DU    CHRISTIANISME.    2o5 

3>  Soit  inconstance  naturelle,  soit  préjngé  Partie  ii. 

contre  la  vie  monasticjue ,  je  changeai  mes  Poétique 

desseins  j  je  me  résolus  de  voyager.  Je  dis  çi^ijjia. 

adieu  à  ma  sœur  3  elle  me  serra  dans  ses  bras  nismp. 

avec  un  mouvement  qui  ressembloit  à  de  "~~ 
la  joie,  comme  si  elle  eût  été  heureuse  de 

me  quitter  :  je  ne  pus  me  aeiencire  ci  une  ^^j^     . . 

réflexion  amère,  sur  l'inconséquence  des  «'«"« 

.    .  ,      ,  .  ses  rai)[)ortf 

amitiés  humaines.  ^^.^^ 

33  Cependant,pleind'ardeur,  je  m'élançai  leshommes. 
seul  sur  cet  orageux  océan  du  monde ,  dont        "^"''^ 

.  ^  .  ,         ,  .^         des  vassiotiM 

je  ne  connoissois  ni  les  ports ,  ni  les  ecueils. 
Je  visitai  d'abord  les  peuples  qui  ne  sont 
plus  5  je  m'en  allai ,  m'asseyant  sur  les  dé- 
bris de  Rome  et  de  la  Grèce  5  pays  de  Ibrte 
et  d'ingénieuse  mémoire ,  où  les  palais  des 
rois  sont  ensevelis  dans  la  poudre,  et  leurs 
mausolées  cachés  sous  les  ronces.  Force 
de  la  nature,  et  Ibiblesse  de  l'homme  î  un 
brin  d'herbe  perce  souvent  le  marbre  le 
plus  dur  de  ces  tombeaux,  que  tous  ces 
morts,  si  puissans  ,  ne  soulèveront  jamais  ! 
Quelquefois  une  haute  colonne  se  montroit 
seule  debout  dans  un  désert,  comme  une 


loG  GENIE 

pAiiTiE  II.  grande  pensée  s'élève ,  par  intervalles  , 
Poétique  clans  une  aine  que  le  temps  et  le  malheur' 
cinistia-     oi^t  dévastée. 

nisnie.  „  jg  méditai  sur   ces   monumens   dans 

"""^       tous  les  accidens ,  et  à  toutes  les  heures  de 

Livre  IV^  . 

la   lournée.  Tantôt  ce  même  soleil  ,    qui 

Suite  \  ^      ^ 

delà  poésie,  avoit  VU  jeter  les  ibndemens  de  ces  cités  , 
iians       gg  couchoit  majestueusement ,  à  mes  yeux , 

ses  rapports  .  a      i       i  i 

,,ve(,       sur  leurs  ruines  j  tantôt  la  mne  se  levant 

leshommes.  daus  uu  ciel  pur ,  entre  deux  urnes  ciné- 

Suite        raires  à  moitié  brisées ,  me  montroit  tous 

^es  puisions  ^ 

les  pales  tombeaux  ;  et  souvent  aux  rayons 
de  cet  astre,  qui  alimente  les  rêveries,  j'ai 
cru  voir  le  génie  des  souvenirs  ,  assis  pen- 
sivement à  mes  côtés. 

33  Mais  enfin  je  me  lassai  de  fouiller  dans 
des  monumens  ,  où  je  ne  rerauois  trop 
souvent  qu'une  poussière  criminelle. 

3>  Des  songes  des  races  évanouies  ,  je 
revins  aux  illusions  des  races  vivantes. 
Comme  je  me  promenois  un  jour  dans  une 
grande  cité ,  en  passant  derrière  un  palais , 
dans  une  cour  retirée  et  déserte ,  j'apperçus 
une  statue,  qui  indiquoit  du  doigt  un  lieu 


DU    CHRISTIANISME.    207 

fameux  par  lin  sacrifice  (1).  Je  fus  frappé  du  Partie  ir. 
silence   rjul  régnoit  dans  ces  lieux,  et  que     Poétipie 
ne  troubloient  point  les  plaintes  du  vent ,     ^,  *.". 

Ai  '      Chiistia- 

qui  gémissoit  autour  du  marbre  tragique.      "isinf. 
Seulement  quelques  manœuvres  étoient  assis       ■— " 

T^Y''  •     1     1      1  Livre  iV. 

avec  niditlerence  au  pied  de  la  statue,  ou 
tailloient  des   pierres   en  sifïlant.   Je  leur  ^lela  poésie 
demandai  ce  que  signifioit  ce  monument  \       ''ans 

-,  ,  .  1       !•  1  ses  rnpport» 

les  uns  purent  a  peme  me  le  dire,  les  autres       ^^.^^ 
ignoroient  jusqu'à  la  grande  catastrophe    esiiommes. 
qu'il  retraçoit.  Rien  ne  m'a  plus  donné  la       ^"'^'^ 

izs  passion» 

juste  mesure  des  événemens  de  la  vie ,  et 
du  peu  que  nous  sommes.  Que  sont  devenus 
ces  personnages  qui  firent  tant  de  bruit  ?  Le 
temps  a  fait  un  pas ,  et  la  face  de  la  terre  a 
été  renouvelée. 

33  Jerecherchai  sur-tout  dans  mes  voyages 
les  artistes  et  ces  hommes  divins  qui  chan- 
tent les  Dieux  sur  la  lyre  ,  et  la  félicité  des 
peuples  qui  honorent  les  loix,  la  religion 
et  les  tombeaux. 

»  Ces  chantres  sont  de  race  divine  ,  ils 

(i)  A  Londres,  derrière  Withall  ,  la  statue  de 
Charles  II. 


2.oS  GENIE 

Partie  II.  possèdent  le  scul  talent  incontestable  dont 
Poétique     jg  ç-gi  ^^^  |-^^j.  pj.^sgj^|;  ^  la  terre.  Leur  vie 

du  ^ 

Christia-     est  à-la-fois  naï^e  et  sublime  :  ils  célèbrent 

nisme.      j^g  Dieux  avcc  une  bouche  d'or,   et  sont 

^.     les  plus  simples  des  hommes  ;  ils  causent 

Livre  IV.  ^  ^  ?  ^ 

„  .  comme  des  immortels  ou  comme  de  petits 

Suite  1 

delà  poésie,  enfàiis;  ils  expliquent  les  loix  de  l'univers, 
'  ""^       et  ne  peuvent  comprendre  les  affaires  les 

ses  rapports  ■'•  ••- 

avec       plus  imiocentes  de  la  vie  j  ils  ont  des  idées 

leshommes.  merveiUeuses  de  la  mort ,  et  meurent,  sans 

^"'^       s'en  apperce  voir,  comme  des  nouveaux-nés. 

des  passions 

35  Sur  les  monts  de  la  Calédonie ,  le  der- 
nier Barde  qu'on  ait  ouï  dans  ces  déserts  , 
me  chanta  les  poèmes  dont  un  ancien  héros 
consoloit  sa  vieillesse  solitaire.  Nous  étions 
assis  sur  quatre  pierres  rongées  de  mousse  ; 
un  torrent  couloit  à  nos  pieds;  le  chevreuil 
paissoit  à  quelque  distance  sur  la  tour  en 
ruine  ,  et  le  vent  du  désert  siffloit  sur  les 
bruyères  de  Cona.  Maintenant  la  religion 
chrétienne ,  fille  aussi  des  hautes  monta- 
gnes ,  a  placé  des  croix  sur  les  monumens 
des  héros  de  Morven ,  et  touché  la  harpe 
de  David,  au  bord  du  même  torrent  où 


DU    CHRISTIANISME.    209 

Ossiah  lit  goriiir  la  sienne  :  aussi  tranquille  Partie  il. 
que  les  divinités  de  Selma  étoient  guerrières,     Poéti.iue 
elle  garde  des  troupeaux  où  Fingal  livroit     ciirLtia- 
des  combats,  et  elle  a  répandu  des  anges      nisme. 
de  paix,  dans  les  nuages  qu'habitoient  des       — "" 

,.         A  ,  .    .  ,  Livre  IV,' 

lantomes  homicides. 

35  L'ancienne  et  riante  Italie  m'ofirit  la    ,  , 

de  la  poésie, 

foule  de  ses  chefs  -  d'œuvres.  Avec  quelle       dans 

•    ^       ^         f^'  1  •>  •      1  ses  lapporis 

sainte  et  poétique  horreur,  j  errois  dans  ces 

vastes  édihces  consacrés  par  les  arts  à  la  les  hommes. 

religion   î   Quel  labyrinthe    de   colonnes  !        Suite 

quelle  succession  d'arches  et  de   voûtes  !  ^i"  p^^"-""* 

qu'ils  sont  beaux,  ces  bruits  qu'on  entend 

autour  des  dômes ,  semblables  aux  rumeurs 

de  la  mer ,  aux  murmures  des  vents  dans 

les  forêts ,  ou  plutôt  à  la  voix  de  Dieu  dans 

son  temple  !  L'architecte  bâtit ,  pour  ainsi 

dire  ,  les  idées  du  poëte  ,  et  les  fait  toucher 

aux  sens  ,  comme  l'autre  à  l'ame. 

55  Cependant  qu'avois-je  appris  jusqu'alors 
avec  tant  de  fatigue  ?  Rien  de  certain  parmi 
les  anciens,  rien  de  beau  parmi  les  moder- 
nes. Le  passé  et  le  présent  sont  deux  statues 
incomplètes  :  l'une  a  été  retirée  toute 
2.  O 


21Ô  GENIE 

ï>iRTiE  II.  mutilée  du  débri  des  âges;  l'autre  n'a  pà3 
Poétique     encorc  reçu  sa  perfection  de  l'avenir. 

'•'^  i\/r    'A  •  • 

chiistia-         ^'  Mais  peut-être  j  mes  vieux  amis  ,   et 

nisme.      vous  sur- tout,  Sage  habitant  du  déscrt ,  êtes- 

"— "       vous   étonnés  que   dans  ce   récit  de    mes 

voyages ,   je  ne  vous  aie  pas  une  seule  fois 

Suite  ,  ,      , 

,  ,      . .      entretenu  des  monumens  de  la  nature  r 

de  la  poésie, 

dans  5D  Un  jour  j'étois  monté  au  sommet  de 

ses  rappoi  s  p£(-j-,g^     volcaii  Qui  brûle  au  milieu  d'une 

avec  ■*■ 

lesbomrnes.  île.  Je  vis  le  solcil  se  lever  dans  Fimmensité 
Suite       de  l'horizon  au-dessous  de  moi ,  la  Sicile 

des  pussions  ,  .  .  .     ^ 

resserrée  comme  un  point  a  mes  pieds,  ot 
la  mer  déroulée  au  loin  dans  les  espaces. 
Dans  cette  vue  perpendiculaire  du  tableau  y 
à  peine  discernois-je  les  fleuves  ,  comme 
des  lignes  géographiques  tracées  sur  une 
carte  ;  mais  tandis  que  d'un  côté  mon  œil 
appercevoit  tous  ces  objets,  de  l'autre  il  plon- 
geoit  dans  le  cratère  même  de  l'Etna ,  dont 
jedécouvroîs  les  entrailles  brûlantes,  entre 
les  bouffées  d'une  noire  vapeur. 

T>  Un  jeune  homme  plein  de  passions  , 
assis  sur  la  bouche  d'un  volcan ,  et  pleurant 
sur  les  mortels  infortunés  dont  il  voyoit  à 


DU    CHRISTIANISME,    mi 

"903  pieds  les  étroites  demeures,  n'est,  sans  Partie  ir. 
doute  ,  vertueux  vieillards  ,  qu'un   objet     Poétique 
digne  de  votre  pitié;  mais  quoi  que  vous     (-;i,|.ist;a. 
puissiez  penser  de  René  ,  ce  tableau  vous      nisme. 
offre  une  vive  image  de  son  caractère  et  de        """ 

,  .       .  ^       ^       Livre    IV. 

sa  triste  existence  :  c  est   ainsi  que  toute 

.      .,    .  ,  -,  ,      '  Suite 

ma  vie  ]  ai  eu  devant  les  yeu^  une  création  ^^j^  ^^^.^ 
■à-la-fois  immense  et  imperceptible,  et  un        «'ans 

1  \  A     /  ses  rapports 

abvme  ouvert  a  mes  cotes.  » 

-'  avec 

les  hommes. 

En  prononçant  ces  derniers  mots  ,  René       Suite 
se  tut ,  et  tomba  tout-à-coup  dans  la  rêve-        i'^"'""» 
rie.    Le  père  Souël  étoit  dans  un  profond 
étonnement ,   et  le  vieux  Sacliem  aveugle  , 
qui  n'entendoit  plus  parler  le  jeune  homme, 
ne  savoit  que  penser  de  ce  silence. 

Cependant  René  avoit  les  yeux  attachés 
sur  un  groupe  d'Indiens  qui  passoient  gaie- 
ment dans  la  plaine  ;  bientôt  sa  physio- 
nomie s'attendrit,  des  larmes  coulent  de  ses 
yeux,  il  s'écrie  : 

ce  Heureux  sauvages,  oh  !  que  ne  puis- je 
jouir  de  la  paix  qui  vous  accompagne  ton- 

O.. 


212  GENIE 

Partie  IL  jours  !  Taiidis  qu'avcc  si  peu  de  fruits,  jfê 

Poétique     parcourois  tant  de  contrées  y  vous ,  assis 

Chiistia-     tranquillement  SOUS  uncliêne ,  vous  laissiez 

nisme.      couler  VOS  jours  sans  les  compter.  Votre 

~~"       raison  n'étoit  que   vos  besoins  ,   et   vous 

arriviez ,  mieux  que  moi ,  au  résultat  de  la 

delà  poésie    P^iî^osopliie,  comme  l'enfant,  entre  les  jeux 

dans       et  le  sommeil.  Si  cette  légère  mélancolie , 

ppor  s  ^'  s'ençendre  de  l'excès  du  bonheur  ,  at- 

avec  J-  D  •  .7 

Jcshommes.  teignoit  quelquefois  votreame  j  bientôt  vous 
Suite       sortiez   de  ce   trouble   passager ,  et   votre 
regard  levé  vers  le  Ciel ,   cherchoit  avec 
attendrissement  ce  je  ne  sais  quoi  inconnu, 
qui  prend  pitié  du  pauvre  sauvage  !  3> 

Ici  la  voix  de  René  expira  de  nouveau  , 
et  le  jeune  homme  pencha  la  tête  dans  sa 
poitrine.  Chactas,  étendant  son  bras  dans 
l'ombre,  et  prenant  le  bras  de  son  fils ,  lui 
cria  d*un  ton  ému  :  mon  fils  !  mon  cher 
fds  ! 

A  ces  accens,  le  frère  d'Amélie  revenant 
à  lui ,  et  rougissant  de  son  trouble ,  pri^ 
son  père  de  lui  pardonner. 


des  passions 


DU    CHRISTIANISME.    2i3 

Le  vieux  sauvage  ,   avec  une   douceur  Partie  iî.' 

parfaite ,  lui  répondit  :  «  Mon  jeune  ami ,  Poétique 

>î  les  mouvemens  d'un  cœur  comme  le  tien  christia- 
33  ne  sauroient  être  égaux  3  tâche  seulement      nisme. 
»  de  modérer  cette  ardeur  de  caractère  qui       "^^ 
35  t'a  déjà  fait  tant  de  mal.  Si  tu  souffres 

Suite 

33  plus  qu'un  autre  des  choses  de  la  vie,  il  de  la  poésie, 


dans 


33  ne  faut  pas  t  en  étonner  ;  une  grande  ame 

-,    .  •111'  >  ^^^  rapports 

33  doit   contenir  plus  de  douleurs  qu  une        ^^^^ 
33  petite.   Continue  ton  récit.    Tu  nous  as  leshommes. 
33  fait  parcourir  l'Europe  ,  hâte-toi  de  nous       "^"^'^ 

,.  .  A4.        ,.  ^   '        <T>  •  ;    •    des  passions. 

33  taire  connoitre  ta  patrie.  1  u  sais  que  j  ai 
33  vu  la  France ,  et  quels  liens  m'y  ont  at- 
33  taché;  j'aimerai  à  entendre  parler  de  ce 
33  grand  Chef  (1),  qui  n'est  plus,  et  dont- 
33  j'ai  visité  la  superbe  cabane.  Mon  cher 
33  enfant ,  je  ne  vis  plus  que  par  la  mémoire  : 
33  un  viediard,  avec  ses  souvenirs ,  ressem- 
33  ble  au  chêne  décrépit  de  nos  bois;  ce  chêne 
33  ne  se  j)are  plus  de  son  propre  feuillage , 
33  mais  il  couvre  quelquefois  sa  nudité , 
33  des  plantes  étrangères  qui  ont  végété 
33  sur  ses  antiques  rameaux.  3> 
(i)  Louis  xiy. 


314  GENIE 

Partie  II.       ^g  frère  d'Amélie  ,  calmé  par  ces  paroles 
oetKiue     paisibles,  reprit  ainsi  l'histoire  secrète  de 
Ciuistia-     son  cœur. 


Suite 


»lans 
SOS  rapports 

avec 
l-L'slioiiiines. 


Suite 


«  Hélas  !  mon  père ,  je  ne  pourrai  t'en- 
tretenir  de  ce  grand  siècle  dont  je  n'ai  vu 

delà  poésie,  t[ue  la  fin  dans  mon  enfance ,  et  qui  n'étoit 
plus  lorsque  je  rentrai  dans  ma  patrie. 
Jamais  une  métamorj^liose  plus  étonnante 
et  plus  soudaine  ne  s'est  opérée  chez  un 

,  .       i)euple.  De  la  hauteur  du  génie,  d.u  respect 

(les  passions    ^        ^  o  ^  r 

pour  la  religion,  de  la  gravité  des  mœurs, 
tout  étoit  subitement  descendu  à  la  sou- 
plesse de  l'esprit,  à  l'impiété  ,  à  la  corrup- 
tion. 

»  J'avoisdonc  vainement  espéré  retrouver 
dans  mon  pays  de  quoi  cahner  cette  vague 
inquiétude  ,  cette  ardeur  de  désir  qui 
m'avoit  suivi  par-tout  :  l'étude  du  monde 
îie  m'avoit  rien  appris  ,  et  pourtant  je 
îi'avois  plus  la  douceur  de  l'ignorance. 

33  Ma  sœur ,  par  une  conduite  inexplica- 
ble, sembloit  se  plaire  à  augmenter  mon 
(ennui»  Elle  avoit  quitté  Paris  quelques  jours, 


DU    CHRISTIANISME.    2i5 

avant   mon  arrivée  j   je  Ini  écrivis   que  je  1''^^'^^^  ^^' 

comptois  aller  la  rejoindre  ;  elle  nie  répondit  «etique 

en  hâte  pour  nie  détourner  de  ce  projet ,  ciiristia- 

sous  prétexte  qu'elle  étoit   incertaine  du  "'sn>e. 
lieu  où  l'appelleroient  ses  aiïaires.  Quelles 

tristes  réflexions  ne  fis-je  point  alors  sur  Livre  iv. 

l'amitié    (pie    la    présence    attiédit  ,     que  S"*'^ 

1,    1  ,.,  .  ,    .  .  de  la  poésie^ 

1  absence  eriace  ,  qui  ne  résiste  point  au       ^1^,^^ 
malheur,  et  encore  moins  à  la  prospérité!  ses  rapports^ 

35  Je  me  trouvai  donc  plus  isolé  dans  ma  ,    , 
patrie,  que  je  ne  l'a  vois  été  dans  une  terre        ^^.  ^ 
étrangère.  Je  voulus  me  jeter  pendant  quel-  des  passions. 
que  ténq:)S  dans  un  inonde  qui  ne  me  disoi^ 
rien  et  qui  ne  m'entendoit  pas.  Mon  ame> 
qu'aucune    passion    n'avoit    encore  usée  , 
cherchait  un  oljjet   auquel   elle   pût   s'at- 
tacher; jem'apperçus  bientôt  quejedoniiois 
plus  que  je  ne  recevois.  Ce  n'étoit  ni  un 
langage  élevé  ,    ni  un  sentiment  pi  ofond 
qu  on  demandoit  de  moi.  Je  n'étols  occupé 
qu'à  rapetisser  ma  vie,  pour  la  mettre   au 
niveau  de  la  société.  Traité  par-tout  d'esprit 
romanesque,  honteux  du  rôle  q-ie  je  jouois^,, 
dégoûté  de  plus  en  plus  des  choses  et  des 


2i6  GENIE 

Pa^rtie  II.  hommes,   je  j^ris  le  parti  de   me   retirer 
Poétique      dans  un  faubourg,  où  je  vécus  totalement 

(lu  •  t 

^,  .  .        isnore. 

Çlinstia-        D 

iiisme.  35  Je   trouvai  d'abord   assez   de    plaisir 

""        dans   cette  vie   obscure  et  indépendante. 

Lhre     .   jj^çQj^jju^  jg  j^g  mêlois  à  la  foule,   vaste 

,  ,  "'  ^  .      désert  d'hommes  ! 

tle  la  poésie, 

dans  33  SouvQjit  assis  daus  une  église  peu  fré- 

scs  rapports  ^^gj-^^-^e  ^  j'^i  passé  des  heures  entières  en 

lesiiommes.  méditation.  Je  voyois  de  pauvres  femmes 
Suite  venir  se  prosterner  devant  le  Très-Haut  î 
eiTpas^wns  ^_^  j^^  péclieurs  s'agenouiller  au  tribunal 
de  la  pénitence.  Nul  ne  sortoit  de  ces  lieux 
sans  un  visage  plus  serein  5  et  les  sourdes 
clameurs  qu'on  entendoit  au  dehors ,  sem- 
Lloient  être  les  flots  des  passions  et  les 
orages  du  monde ,  qui  venoient  expirer  au 
pied  du  temple  du  Seigneur.  Grand  Dieu  , 
qui  vis  en  secret  couler  mes  larmes  dans 
ces  retraites  sacrées  !  tu  sais  combien  de 
fois  je  me  jetai  à  tes  pieds,  pour  te  supplier 
de  me  décharger  du  poids  de  l'existence  y, 
ou  de  changer  en  moi  le  vieil  homme  !  Ah  î 
qui  n'a  senti  quelquefois  le  besoin  de  se 


DU    CHRISTIANISME.    217 

-  .  .  -,       Partie  11, 

régénérer  ,  de   se   rajeunir   aux    eaux  du 

^    ,      P  .  Poétique 

torrent ,  de  retremper  son  ame  a  la  lontame         j,^^ 
de  vie  ?  Qui  ne  se  trouve  quelquefois  ac-     ciuistia- 

1  1  r     1       f       1  1  •  nisme. 

cable  du  fardeau  de  sa  propre  corruption,       

et  incapable    de  rien  faire    de  grand,   de    i,^^^iy^ 
noble ,  de  juste  ?  Suite 

3ï  Quand  le  soir  étoit  venu,  reprenant  le  iiciapoésir, 
chemin  de  ma  retraite ,  je  m  arretois  snr  ^^.^  r^pnorts 
les  ponts,  pour  voir  se  coucher  le  soleil.        ^i^ec 

-r  ,  /■  1  11''       lesliumines. 

li  astre ,  ennammant  les  vapeurs  de  ia  cite , 
sembloit  osciller  lentement  dans  un  fluide  ^^^  passiona, 
d'or ,  comme  le  pendule  de  la  grande  hoi" 
loge  des  siècles.  Je  me  retirois  ensuite  à 
travers  un  laljyrinthe  de  rues  solitaires ,  où 
divers  objets  s'ofFroient  à  ma  rêverie ,  k 
mesure  que  la  nuit  descendoit.  En  regardant 
toutes  les  lumières  qui  brilloient  dans  la 
demeure  des  hommes  ,  je  me  transportois , 
en  imagination,  au  miheu  des  scènes  de 
douleur  et  de  joie  qu'elles  éclairoientj  je 
songeois  que  sous  tant  de  toits  habités,  je 
n'avois  pas  un  ami.  Mais  au  milieu  de  mes 
léflexions ,  l'heure  venoit  frapper  à  coups 
îiiesurés  à  i'iiorloge  d'une  cathédrale  gothi- 


2i8  GENIE 

Partie  II.  quej  elle  alloît  se  répétant  sur  tous  les  tons 

Poétique     et  à  toutcs  les  distances  d'église  en  éelise  : 

Christia-    liélas  î  cliaque  heure  dans  la  société  ouvre 

iiisnie.      un  tombeau ,  et  iait  couler  des  larmes. 

■■"  w  Cette  vie ,  qui  m'avoit  d'abord  enchanté, 

Livre  IV.  ,  ^  ,  .       .  ,  , 

ne  tarda  pas  a  nie  devenir  insupportable. 

Suite  ,,     .  , 

tielapof'sie    ^^  ^^^  fatiguai  de  la  répétition  des  mêmes 
dans       scènes  et  des  mêmes  idées.   Je  me  mis  à 

ses  rapports    ^         ,  ^  i  l 

yygp       sonder  mon  cœur  ,  a  me  demander  ce  que 

ksiiomincs.  je  dcsirois.  Je  ne  le  savois  pas,  mais  je  crus 

^'^'^te        tout-à-coup  que  les  bois  me   seroient  dé- 

des  passions 

licieux.  Me  voilà  soudain  résolu  d'achever^ 
dans  un  exil  champêtre  ,  une  carrière  à. 
peine  commencée ,  et  dans  laquelle  j'avois 
'  déjà  dévoré  des  siècles. 

M  J'embrassai  ce  projet  avec  la  même 
rapidité ,  que  je  mets  à  tous  mes  desseins  3  je 
partis  pourm'ensevelir  dans  une  chaumière, 
avec  la  môme  ardeur  qui  m'avoit  fait  partir 
autrefois  pour  faire  le  tour  du  monde. 

»  On  m'accuse  d'avoir  des  goûts  incons- 
tans ,  de  ne  pouvoir  jouir  long-temps  de 
I3.  même  chimère ,  d'être  la  proie  d'une 
imagination  avide  ,    qui  se  hâte  d'arriver 


DU    CHRISTIANISME.    219 
au  fond  de  mes  plaisirs ,     comme  si    elle  Partie  iu 

étoit   accablée  de  leur  courte   durée  5  on     Poétique 

tiii 
m'accuse  de  passer  toujours  le  but  que  je     cinistia- 

puis  atteindre  :  hélas  !  je  cherche  seulement      "isme. 
un  bien  inconnu ,  dont  le  va^ue  instinct 

'-^  ^   _  Livre  IV. 

me  poursuit.  Est-ce  ma  faute  ,  si  je  trouve  . 

par-tout  les  bornes ,  si  ce  qui  est  fini  n'a  pour  je  la  poésie, 
moi  aucune  valeur  ?  Cependant  je  sens  que        *'^"^ 

...  1  .       1  .  j     1        •  s^^  rapporta 

3  aime  la  monotonie  des  sentimens  de  la  vie  ;        ^^^^ 
et  si  j'avois  encore  la  folie  de  croire  au  bon-  leshommes. 
heur  ,    je  le  chercherois  dans  l'habitude.  -^"'^^ 

35  La  solitude  absolue ,  le  spectacle  inspi- 
rant de  la  nature ,  me  plongèrent  bientôt 
dans  un  état  presqu'impossible  à  décrire. 
Sans  parens  ,  sans  amis ,  pour  ainsi  dire 
seul  sur  la  terre  ,  n'ayant  point  encore 
eimé  ,  mais  cherchant  à  aimer  ,  j'étois 
accablé  d'une  surabondance  de  vie.  Quel- 
quefois je  rougissois  subitement ,  et  je  sen- 
tois  couler  dans  mon  cœur ,  co:nme  des 
ruisseaux  d'une  lave  ardente  j  quelquefois 
je  poussois  des  cris  involontaires ,  et  la  nuit, 
étoit  également  troublée  de  mes  songes  et 
de  mes  veilles.   Il  me  manquoit  quelque 


2ÎO  G  E  N  I  K 

chose  pour  remplir  l'aby me  de  mon  exîs- 

Poétiqiie  ,        ,  1     •        1 

jj^         tence  :  je  descendois   dans  la  vallée  ,    je 
Cl.iistia-     m'élevois  sur  la  montagne,   appelant    de 

nisme.  ici 

toute  la  lorce  de  mes  désirs  l'idéal   objet 

Livre  IV.  <i'^ii6  flamme  future  ;  je  l'embrassois  dans 

Suite  les  vents  ,  je  le  saisissois  dans  les  gémisse- 

tiela  poésie,  niens  du  fleuve;  tout  étoit  ce  fantôme  ima- 

dans  .        . 

ses  rapports  g^^^^-ire ,  et  Ics  astrcs  dans  les  cieux,  et  le 
avec        principe  même  de  vie  dans  l'univers. 

les  hommes.  r-n  r»   •  '  i  i  i 

33  1  outeiois  cet  état  de  calme  et  de  trou- 
des  passions  ^^^^9  d'indigence  et  de  richesse,  n'étoit  pas 
sans  cpielc[ues  charmes  :  j'aimois  les  rêve- 
ries dans  lesquelles  il  me  plongeoit,  même 
en  usant  les  ressorts  de  ma  vie. 

33  Un  jour  je  m'étois  amusé  à  effeuiller 
une  branche  de  saule  sur  un  ruisseau  ,  et 
à  attacher  une  idée  à  chaque  feuille  que  le 
courant  entraînoit.  Un  prince  qui  craint 
de  perdre  sa  couronne  par  une  révolution 
subite ,  ne  ressent  pas  des  angoisses  plus 
vives  que  n'étoient  les  miennes  ,  à  chaque 
accident  qui  menaçoit  les  débris  de  mon 
rameau.  O  foiblesse  des  mortels  !  ô  en- 
fance   du    cœur  humain    qui    ne    vieillit 


DU    CHRISTIANISME,    ri^i 


Partie  II; 


Poéiiqiie 
du 


jamais  !  voilà  donc  jusqu'à  quel  degré  de 
puérilité  notre  superbe  raison  peut  descen- 
dre I   Et   encore  est-il  vrai  que  bien  des     Clnistia- 
hommes    attachent  leur  destinée ,    à   des      "'sme. 
choses  aussi   fragiles  que  mes  feuilles   de    ^ 

^  -•■  Livre  IV. 

saule. 

Suite 

w  Mais  comment  exprimer  cette  ibule  de  de  la  poésie, 
sensations  fugitives,   que  i'éprouvois  dans        ''^"^ 

"  J.  ^     1  gçg  ra[)poit9 

mes  promenades  ?  Les  sons  que  rendent  les        avec 
passions  dans  le  vague  d'un  cœur  sohtaire,  l<?siioii:ines. 
ressemblent  au  murmure  que  les  vents  et         ""^ 

des  passions 

les  eaux  font  entendre  dans  le  silence  d'un 
désert  :  on  en  jouit,  mais  on  ne  peut  les 
peindre. 

p>  L'automne  me  surprit  au  milieu  de  ces 
incertitudes  :  j'entrai  avec  ravissement  dans 
les  sombres  mois  des  tempêtes;  Tantôt  j'au- 
rois  voulu  être  un  de  ces  anciens  guerriers 
errant  au  milieu  des  vents,  des  nuages  et 
des  fantômes  ;  tantôt  j'enviois  jusqu'au  sort 
du  pâtre  que  je  voyois  réchauffer  ses  mains 
à  l'humble  feu  de  broussailles ,  qu'il  avoit 
allumé  au  coin  d'un  bois.  J'écoutois  ses 
chants  mélancoliques  ,   qui  me  rappeloient 


11-2.  G  É  N  1  E 

t'A  RUE  II.  que  dans  tout  pays,   le  chant  naturel  dé 

Poétique  l'homme  est  triste,  lors  même  qu'il  exprime 

Christia-  ^^  bonlieur.  Notre  cœur  est  un  instrument 

nisme.  incomplet,  une  lyre  où  il  manque  des  cor- 

■~~  des  ,  et  où  nous  sommes  forcés  de  rendre 

Livre  IV.     ,  i      i      •     •  i 

les  accens  de  la  joie ,  sur  le  ton  consacre 

delapoésie,    ^^^  SOUpirS. 

dans  55  I^e  jour  je  m'égarois  sur    de  grandes 

ses  rapports    i  r  .  •        •  \     i         r      a 

bruyères  ,  qui  se  termmoient  a  des  lorets. 

les  hommes.  Qu'il  fàUoit  peu  de  choses  à  ma  rêverie  ! 

Suite       une    feuille   séchée   que    le   vent  chassoit 

des  passions     -,  .  ^  ^  i        r  r 

devant  moi ,  une  cabane  dont  la  tumee 
s'élevoit  dans  la  cime  dépouillée  des  arbres  j 
la  mousse  qui  trembloit  au  souffle  du  nord 
sur  le  tronc  d'un  vieux  chêne  ,  une  roche 
écartée ,  un  étang  désert  où  le  jonc  flétri 
murmuroit  î  Le  clocher  champêtre  s'éle- 
vant  au  loin  dans  une  vallée  solitaire ,  a 
souvent  attiré  mes  regards  ;  souvent  j'ai 
suivi  des  yeux  les  oiseaux  de  passage  qui 
voloient  au-dessus  de  ma  te  te.  Je  me  figurois 
les  bords  ignorés^  les  climats  lointains  où 
ils  se  rendent  j  j'aurois  voulu  être  sur  leurs 
ailes  :  un  secret  instinct  me  tourmentoit  5 


DU    CHRISTIANISME.    2^3 

je  sentois  que  je  n'étois  moi-même  f|u'im  l'^^^^'^i^  ii. 
voyageur  ;  mais  une  voix  du  ciel  sembloit    Poétique 
me  dire  :  «  Homme  ,  la  saison  de  ta  migra-    cinistia- 
35  tion  n'est   pas  encore  venue   5    attends      ^isme. 
35  que  le  vent  de  la  mort  se  lève ,  alors  tu 

,  .  ,    .  .  Livre  IV. 

35  déploieras  ton  vol  vers  ces  régions  incon- 

^  °  Suite 

»  nues,  q^ie  ton  cœur  demande.  àe la  poésie, 

35  Levez-vous  vite  ,    orages  désirés  ,  qui       '"'"^ 

SCS  vai)|)orts 

devez  emporter  René  dans  les  espaces  d'une        ^yec 
autre  vie  !  Ainsi  disant  ,   je   marchois   à  icshommesi 
Grands  pas ,   le  visage  enflammé  ,  le  vent       •^"'" 

,   ,  .    des  passions 

silïlant  dans  ma  chevelure  ,  ne  sentant  ni 
pluie  ni  l'rimat  ;  enchanté,  tourmenté,  et 
comme  possédé  par  le  démon  de  mon 
cœur. 

35  La  nuit,  quand  l'aquilon  ébranloit  ma 
chaumière  ,  que  les  pluies  tomboient  en, 
torrent  sur  mon  toit  j  qu'à  travers  ma 
fenêtre  je  voyois  la  lune  sillonner  les  nua- 
ges amoncelés  ,  comme  un  pâle  vaisseau 
qui  laboure  les  vagues  j  il  me  sembloit  que 
la  vie  redoubloit  au  fond  de  mon  cœur , 
que  j'aurois  eu  la  puissance  de  créer  des 
mondes.  Ah  !  si  j'avois  pu  faire  partager  à 


2^4  GENIE 

l*.irtTiE  II.  1111  antre  les  transports  que  j'éprouvois  î  ù 

Poétique     Dien  î    si   tu  m'avois   donné  une   femme 

Ciiiisiia-     selon  mes  désirs  ;  si ,  comme  à  notre  pre- 

nisnie.      mler  père,  tu  m'eusses  amené  par  la  main 

"       une   Eve   tirée    de   moi-même.  .  .  .  Beauté 

Livre  IV.         ,7  . 

céleste  ,  ie  me  serois  prosterné  devant  toi  ; 

Suite  .  '  ^  ^  ,     _  .  .  , 

delà  poésie    P^^^^  ^^  prenant  dans  mes  bras ,  j'aurois  prié 
dans       l'Eternel  de  te  donner  les  restes  de  ma  vie. 

ses  rapports  tt  m        1    •»  '      •  i  1  i  t 

g^^^^  3>  Helas  I  ]  etois  seul ,  seul  sur  ia  terre  : 

leshommes.  Une  langueur  secrète   s'emparoit   de  mon 

Suite       corps.  Ce  dégoût  de  la  vie  que  j'avois  res~ 

des  passions  •    ^  \  i  1        • 

senti  des  ma  plus  tendre  jeunesse,  revenoit 
avec  une  force  nouvelle.  Bientôt  mon  cœur 
ne  lournit  plus  d'aliment  à  ma  pensée  ,  et 
je  ne  m'appercevois  de  mon  existence,  que 
par  un  profond  sentiment  de  mal-aise  et 
d'ennui. 

35  Je  luttai  quelque  temps  contre  mon 
mal  j  mais  avec  indilïérence  et  sans  avoir 
la  ferme  résolution  de  le  vaincre.  Enfin,  ne 
pouvant  trouver  de  remède  à  cette  étrange 
blessure  de  mon  cœur ,  qui  n'étoit  nulle 
part  et  qui  étoit  par-tout,  je  résolus  de 
quitter  la  vie. 


t)U   CHRISTIANISME.    o^S 

t>3  Prêtre  du  Très-Haut ,  qui  m'entendez,  Partie  f!. 
pardonnez  à  un  malheiu^eux   que   le  ciel     Poétique 

avoit  presque  privé  de  la  raison.  J'ëtois  ^hristia- 
plein  de  religion,  et  je  raisonnois  en  impie  5  nisme. 
mon  cœur  aimoit  Dieii ,   et  mon  esprit  le       "— ~ 

,  .  .  ,       .  ,.  LlVRK     IV. 

meconnoissoit  :  ma  conduite,  mes  discours, 

,  If'  Suite 

mes  sentimens,  mes  pensées,  n  etoient  que  ^j^,.^     .^^^ 
contradiction,  ténèbres  et  mensonges.  Ali!        tians 

1,1  .     .,  1  .  .  vi  .0   ses  rapports 

nomme  sait-ii  bien  toujours  ce  qu  u  veut  r 

est-il  toujours  sûr  de  ce  qu'il  pense  ?  leshommes. 

3>  Tout  m'échappoit  à-la-f bis ,  l'amitié ,  le       Suite 

monde  et  la  retraite.  J'avois  essayé  de  tout ,     ^^  ^"'' 

et  tout  m'avoit  été  fatal.  Repoussé  par  la 

société  ,    abandonné  d'Amélie  ,  quand  la 

solitude  vint  à  me  manquer  à  son  tour,  que 

me  restoit-il  ?  C'étoit-là  la  dernière  planche 

sur  laquelle  j'avois  espéré  de  me  sauver, 

et   je    la   sentois    encore   s'enfoncer   dans 

l'abyme  ! 

33  Décidé  que  j'étois  à  me    débarrasser 

du  poids  de  la  vie ,  je  résolus  de  mettre 

toute    ma   raison   dans  cet    acte  insensé. 

Rien  ne  me  pressoit  j  je  ne  fixai  point  le 

moment  du  départ ,  afin   de  savourer  à 

2.i  P 


226  GENIE 

Partie  IL   longs  traits  les  derniers  momens  de  Texîs- 
Poétique     teiice ,  et  de  recueillir  toutes  mes  forces  ù 

du  T,  11» 

christ'a-    ^  exemple  dun  ancien,  pour  sentir  mou 
nisine.      ame  s'échappcr. 
"""  w  II  me  devenoit  nécessaire  de  prendre 

lilVRE  IV.  ,  _ 

des  arraneemens  concernant  ma  lortune , 

Suite  .,..,,,.  ,  ,  .  1        ,/ 

de  la  poésie,  ^^  je  lus  obligé  d'écrire  à  Amélie.  Il  m'é- 
ddiis       chappa  quelques  plaintes  sur  son  oubli,  et 

ses  rapports    .       ,    .        .  , 

avec        J^  laissai  sans  doute  percer  1  attendrisse- 
les hommes,  ment,  qui  surmontoit  peu-à-peu  mon  cœur, 

•^""^        Je  croyois  pourtant  avoir  bien  dissimulé 
des  passions 

mon  secret  j  mais  ma  sœur ,  accoutumée  à 
lire  dans  les  replis  de  mon  ame ,  le  devina 
sans  peine  ;  elle  fut  alarmée  du  ton  de  con- 
trainte qui  régnoit  dans  ma  lettre,  et  de 
mes  questions  sur  des  affaires  dont  je  ne 
m'étois  jamais  occupé.  Au  lieu  de  me  ré- 
pondre ,  elle  me  vint  tout-à-coup  surpren- 
dre dans  ma  solitude. 

35  Pour  bien  sentir ,  6  vieillards  ,  quelle 
dut  être  dans  la  suite  l'amertume  de  ma 
douleur,  et  quels  fiirent  mes  premiers  trans- 
ports en  revoyant  Amélie  3  il  faut  vous 
figurer  que  c'étoit  la  seule  personne   au 


DU    CHRISTIANISME.    -27 

monde  que  j'eusse  aimée  5  que  tous  mes  Partie  ir. 
sentimens  se  venoient  confondre  en  elle  ,     Poéri.iue 
avec    la    douceur  des   souvenirs    de   mon     ^,   "  . 

Clinstia- 

enfance.   Je  reçus  donc  Amélie  dans  une      nisme. 
sorte  d'extase  de  cœur  :  il  y  avoit  si  long-       — — 

.         >  .     ^  '  1        j  •      Livre  IV. 

temps  que  je  n  avois  trouve  quelqu  un  qui 
m'entendît,    et  devant  qui  je  pusse  ouvrir  deiap,j^,sie 
mon  ame  î  dans 

.        ,T  .  -,  1  T      ses  rappoils 

35  Amélie  se  jetant  dans  mes  bras  ,  me  dit 
toute  en  larmes  :  «  Ingrat,  tu  veux  mourir  leshûmmes, 
33  pendant  que  ta  sœur  existe  î  Tu  soup-        ^tùtc 

I   TVT      i»  T  •     »         des  passions 

35  çonnes  son  cœur  :  JNe  t  explique  point  , 
55  ne  t'excuse  point ,  je  sais  tout  5  j'ai  tout 
35  compris ,  comme  si  j'avois  été  avec  toi  : 
35  est-ce  moi  que  l'on  trompe  ?  moi ,  qui  ai 
>5  vu  naître  les  premiers  sentimens  de  ta 
35  vie  ?  Voilà  ton  malheureux  caractère  , 
33  tes  dégoûts  ,  tes  injustices.  Jure,  tandis 
35  que  je  te  presse  sur  mon  cœur  ,  jure  que 
55  c'est  la  dernière  fois  que  tii  te  livreras  à 
33  tes  folies  j  fais  le  serment  de  ne  jamais 
35  attenter  à  tes  jours.  53 

35  En  prononçant  ces  mots  ,  Amélie  me 
regardoit  avec  compassion  et  tendresse,  et 

P.. 


^2S  -GENIE 

ï»ARTiE  II.  couvroit  mon  front  de  ses  baisers  ;  c'étok 

Poétique  presqu'une  mère  ,  c'étoit  quelque  chose  de 

Cluistia-  P^^^^  tendre.  Hélas  !  mon  cœur  se  rouvrit  à 

nisme.  toutcs  les  joics  ;   comme  un  enfant ,  je  ne 

"■""  demandois   qu'à  être   consolé  j  je  cédai  à 

Livre  IV-     -■,  •  i?  a         /i-  n 

1  emjDire  d  Amélie  5  elle  exigea  un  serment 

dclapoésie    soleiimel,  je  le  fis  sans  hésiter  3  ne  soup- 

dans        çonnant  même  pas  que  désormais  je  pusse 

«es  rapports    a  n 

être  malneureux. 


avec 


les  hommes.  dj  Nous  fuiiies  plus  d'un  mois  à  nous 
Suite  accoutumer  à  l'enchantement  d'être  ensem- 
ble. Quand  le  matin  ,  au  lieu  de  me  trou- 
ver seul;,  j'entendois  la  voix  de  ma  sœur  , 
j'éprouvois  un  tressaillement  de  joie  et  de 
bonheur.  Amélie  avoit  reçu  de  la  nature 
quelque  chose  de  tout  divin  :  son  ame  avoit 
les  mêmes  grâces  innocentes  que  son  corpsj 
la  douceur  de  ses  sentimens  étoit  infinie  ; 
il  n'y  avoit  rien  que  de  suave  et  d'un  peu 
rêveur  dans  son  esprit  :  on  eût  dit  que  son 
cœur ,  sa  pensée  et  sa  voix  soupiroient 
comme  de  concert  5  elle  tenoit  de  la  femme 
la  timidité  et  l'amour ,  et  de  l'ange  la  pureté 
et  la  mélodie. 


DU    CHRISTIANISME.    1^29 
Mais  le  moment  éloit  venu  où  j'allois  ^■^"'^^^  ^' 


1  oéti 


que 


(lu 


expier  les  inconséquences  de  ma  vie.  J'avois 
été  dans  mon  délire  jusqu'à  désirer  d'éprou-     chnstia- 
ver  un  malheur,   pour  avoir  du  moins  un       "'sme. 
objet  réel   de   souffrance    j   épouvantable 
souhait  que  Dieu  dans  sa  colère  ne  manque       „^. 
jamais  d'exaucer.  delà  poésie, 

>j  Mais  fine  vais  -  je  vous  révéler ,  ô  mes 

^  -'  ses  rapports 

sages  amis  !  voyez  les  pleurs  qui  coulent  de        avec 

mes  yeux  5  puis- je  même Il  y  a  quel-  l^shomnes. 

ques  jours  que  rien  n'auroit  pu  m'arraclier  "'*''. 

■•■-'•'•  -•■  des  pasiions 

ce  secret. . .  Mais  à  présent  tout  est  fini  ! 

33  Cependant ,  augustes  vieillards  ,  que 
cette  histoire  soit  à  jamais  ensevelie  dans 
le  silence.  Souvenez-vous  qu'elle  n'a  été 
racontée  que  sous  l'arbre  du  désert. 

3>  L'hiver  finissoit,  lorsque  je  m'apperçus 
qu'Amélie  perdt)it  à  son  tour  le  repos  et  la 
santé  qu'elle  commençoit  à  me  rendre.  Elle 
niaigrissoit  ,  ses  yeux  se  creusoient ,  sa 
démarche  étoit  languissante ,  et  sa  voix  trou- 
blée. Un  jour  je  la  surpris  toute  en  larmes  , 
au  pied  d'un  crucifix.  La  nuit ,  le  jour  ,  les 
monde,  la  solitude,  mon  absence,  ma  pré-** 


23o  GENIE 

Partie  II.  sence,  tout  l'alarmoit.  D'iiivolontaires  sou- 

Poétique     pirs  venoient  expirer  sur  ses  lèvres  ;  tantôt 

ciiiistia-     ^^^^  souteiioit,  sans  se  fatiguer,  une  longue 

iiisine.      course  ',  tantôt  elle  se  traînoit  à  peine  :  elle 

"— "■       prenoit  et  laissoit  son  ouvrage ,  ouvroit  un 

Litre    IV.    i.  .      t 

livre  ,  sans  pouvoir  lire  ,  commençoit  une 

delà  poésie    plu^^se  qu'elle  n'aclievoit  pas ,  fondoit  tout- 

aans       à-coup  en  pleurs ,  et  se  retiroit  pour  prier. 

SCS  lappoiis  .        .         ,  1       •       >      1  ' 

.^^^^  i>  JbJi  vain  je  cliercnois  a  découvrir  son 

leshommes.  sccret.  Quand  je  l'interrogeois ,  en  la  pres- 

Sunc       gj^  j-^j.  (j^g^jis  jjjçs  ]3pg^g     qHq  jj^g  répondoit , 

d^s  passions  ^  ■"■ 

avec  un  sourire,  qu'elle  étoit  comme  moi, 
qu'elle  ne  savoit  pas  ce  qu'elle  avoit. 

33  Trois  mois  se  passèrent  de  la  sorte ,  et 
son  état  devenoit  pire  chaque  jour.  Une 
correspondance  mystérieuse  me  sembloit 
la  source  de  ses  larmes  ,  car  elle  paroissoit 
ou  plus  tranquille ,  ou  plus  émue ,  selon 
les  lettres  qu'elle  recevoit.  Enfin,  un  matin, 
l'heure  à  laquelle  nous  déjeûnions  ensem- 
ble étant  passée ,  je  inontai  à  son  apparte- 
ment ;  je  frappai ,  on  ne  me  répondit  point; 
j'entrouvris  la  porte,  il  n'y  avoit  personne 
dai^s  la  chambi'e* 


DU    CHRISTIANISME.    23i 

35  J'apperçus  sur  la  cheminée  un  paquet  P*'^'^'^  ^^* 
il  mon  adresse.  Je  le  saisis  en  tremblant ,  l'e    *^"'^|^l'^* 

■'  du 

l'ouvris  ,  et  Je  lus  cette  lettre ,  que  j'ai  con-     ciuistia. 
servée,  pour  m'ôter  à  l'avenir  tout  mou-      i"sme. 
vement  de  ioie. 

•*  Livre  lV« 

Suite 
A      René.  delà  poésie,' 

<lans     V 
ses  rapports 

«  Le  Ciel  m'est  témoin,  mon  cher  René,        avec 
»  que  je  dannerois mille  fois  ma  vie,  pour  leshommes. 

Suite 
des  passions 


»  vous  épargner  un  moment  de  peine  j  mais, 


»  infortunée  que  je  suis,  je  ne  puis  rien 
»  pour  votre  bonheur.  Vous  me  pardon- 
»  nerez  donc  de  m'être  dérobée  de  chez 
3?  vous ,  à  votre  insçu ,  comme  une  cou- 
»  pable  ;  je  n'aurois  pu  résister  à  vos 
»  prières  ,  et  cependant  il  falioit  partir^ 
»  Mon  Dieu  !  ayez  pitié  de  moi  ! 

>î  \  ous  savez ,  mon  frère ,  que  j'ai  tou- 
5ï  jours  eu  du  penchant  pour  la  vie  reli- 
;»  gieusej  il  est  temps  que  je  mette  à  profit 
»  les  avertissemens  du  Ciel.  Pourquoi  ai-je 
5>  attendu  si  tard  ?  Dieu  me  punit.  J'étois 
j3  restée  pour  vous  dans  le  m.onde....  Par- 


23a  GENIE 

Partçik  II.  33  donnez ,  je  suis  toute   troublée  par  le 

Poétique     35  chagrin  que  j'ai  de  vous  quitter. 

ciiiistia-         ''  C'est  à  présent ,  mon  cher  frère ,  que 

iiisme.      5?  je  sens  bien  la  nécessité  de  ces  asyles , 

■—^       35  contre  lesquels  je  vous  ai   vu    souvent 

M  vous  élever.  Il  est  des  malheurs  qui  nous 

Suite  ,  .11 

de  la  poésie    ^'  Séparent  pour  toujours  des  hommes  -,  que 
dans        33  deviendroient  de  pauvres  infortunées  ! . . . . 

SOS  rapports  _  .  ^ 

3^P(,        33  Je  suis  persuadée  que  vous-même,  mon 

les  hommes.  >,  frère ,  vous  trouveriez  le  repos  dans  ces 

Suite       j,  retraites  de  la  religion.  La  terre    n'ofïre 

^cs  passions  .  .  .       , .  -. 

33  rien  qui  soit  digne  de  vous. 

33  Je  ne  vous  rappellerai  point  votre  ser- 
33  ment  ,  je  connois  la  fidélité  de  votre 
33  parole  ^  vous  l'avez  juré  ,  vous  vivrez 
33  pour  moi.  Y  a-t-il  rien  de  plus  misera^ 
3ï  ble,  que  de  songer  sans  cesse  à  quitter  la 
»  vie? Pour  un  homme  de  votre  caractère  ^ 
w  il  est  si  aisé  de  mourir  !  croyez-en  votre 
J3  sœur  ,  il  est  plus  difficile  de  vivre. 

33  Mais,  mon  frère  ,  sortez  au  plus  vite 
33  de  la  solitude  ,  qui  ne  vous  est  pas  bonne  ^ 
>?  cherchez  quelqu'occupation.  Je  sais  que 
^  YOU§  riez  amèrement  de  cette  ii^cessit^ 


DU    CHRISTIANISME.    233 

>?  où  ron  Q&tcnVviinceàe prendre  un  état;  Paktie  II, 
»  ne  méprisez  pas  tant  l'expérience  et  la     roétique 
x>  sagesse  de  nos  pères.  11  vaut  mieux,  mon     ciiristia- 
»  cher  René,  ressembler  un  peu  plus  au      msme. 
»  commun  des  hommes  ,   et  avoir  un  peu       '"~" 

'  ^  LivkeIV., 

35  moins  de  malheur.  ^  . 

Suite 

33  Peut-être  tro  uveriez-vous  dans  le  ma-  de  la  poésie, 
33  ria^e  un  soulagement  à  vos  ennuis.  Une        ''""^ 

•^  "  ^  ses  iai>poits 

3»  femme  ,    des    enfans    occuperoient    vos        avec 
33  jours.  Etfpielle  est  la  femme  qui  ne  cher-  les  hommes, 
»  cheroit    i^as   à  vous    rendre    heureux  !        •^'"" 

des  pussiçnsty 

»  L'ardeur  de  votre  ame ,  la  beauté  de  votre 
33  génie,  votre  air  noble  et  passionné ,  ce 
33  regard  si  fier  et  si  tendre ,  tout  vous 
3»  assureroit  de  sa  fidélité  et  de  son  amour. 
33  Ah  !  avec  quelles  délices  ne  te  presseroit- 
»  elle  pas  dans  ses  bras  et  sur  son  cœur  î 
>5  Comme  tous  ses  regards  ,  toutes  ses  pen- 
»  sées  seroient  attachés  sur  toi ,  pour  pré- 
»  venir  tes  moindres  désirs ,  pour  soulager^ 
»  tes  moindres  peines  ?  Elle  seroit  tout 
>3  amour,  toute  innocence  devant  toi  5  tu 
»  croirois  retrouver  une  sœur. 

33  Je  pars  poijr  le  couvent  de  ...,,,». 


234  GENIE 

Partie  II.  >5  ce  iiionastère ,  bâti  au  bord  de  la  mer. 
Poétique  3î  convient  à  la  situation  de  mon  ame. 
_,  *.".        «  J'entendrai  la  nuit,   du  fond  de  ma  cel- 

Chnstia-  ' 

r.istjie.      3>  iule,  le  niLirmure  des  Ilots  qui  baignent 
— ""       »  les  murs  du  couvent  \  je  songerai  à  ces 

Livre  1\".  i  .      r,  .       . 

"  promenades  que  je  laisois  avec  vous,  aiL 

«lela  poésie    "  ^iiHieu  des  bois  ,  alors  que  nous  croyions 

dans       3>  retrouver  le  bruit  des  mers ,  dans  la  cime 

appoi  s  ^^  agitée  des  pins.  Aimable  compagnon  de 

les  hommes.  »  mon  enfàuce,  est-ce  que  je  ne  vous  verrai 

Su/rc        »  plus  ?  A  peine  plus    âgée  que  vous  ,  je 

is passions  ^^  yQ^s  balauçois  dans  votre  berceau;  sou- 

»  vent  nous  avons  dormi  ensemble.  Ah  !  si 

55  un   même  tombeau  nous   réunissoit  un 

»  jour  !  mais  non;  je  dois  dormir  seule  sous 

»  les  marbres  glacés  de  ce  sanctuaire  ,  où 

»  reposent  pour  jamais  ces  £lles  qui  n'ont 

X)  point  aimé  ! 

D3  Je  ne  sais  si  vous  pourrez  lire  ces  lignes 
i>  à  moitié  elïacées  pannes  larmes.  Après 
»  tout,  mon  ami,  un  peu  plutôt,  un  peu 
:>j  plus  tard ,  n'auroit-il  pas  fallu  nous  quif 
»  ter  ?  Qu'ai-je  besoin  de  vous  entretenir 
»  de  l'incertitude,  et  du  peu  de  valeur  de  1 


DU    CHRISTIANISME.    2.35 

35  la  vie  ?  A  ons  vous  rappelez  le  jeune  du  Partif,  H. 

3>  T qui  jDerit  à  l'île  de  France.  Quand     Poétique 

»  vous  reçûtes  sa  dernière  lettre ,  quelques    (>i^r,stia- 
3>  mois  après  sa  mort ,  sa  dépouille  terrestre      nisme. 
»  n'existoit  même  plus  ,  et  l'instant  où  vous       "— * 
3>  commenciez  son  demi  en  Jiurope  ,  etoit 

Suite 

35  celui oùl'on  le  finissoit  aux  Indes.  Qu'est-  ^^la poésie, 
»  ce  donc  que  l'homme ,  dont  la  mémoire        ^^°^ 

ses  rapports 

»  s'abolit  si  vite  ,  qu'une  partie  de  ses  amis        avec 
:>3  ne  peut  apprendre  sa  mort,  que  l'autre  lesliommes. 
33  n'en  soit  déjà  consolée  r .  .  .  .  Quoi  !  cher        ^"'^\ 

des  passions 

33  et  trop  cher  René! mon  souvenir  s'efïa- 

»  cera-t-il  si  promptement  de  ton  cœur  ? 

33  O  mon  frère  I  si  je  m'arrache  à  vous  dans 
33  le  temps,  c'est  pour  n'être  pas  séparée 
39  de  vous  dans  l'éternité.  35 

Amélie. 


P.  6".  «  Je  joins  ici  l'acte  de  la  donation 
33  de  ma  fortune  j  j'espère  que  vous  ne 
33  refiiserez  pas  cette  petite  marque  de  mon 
33  amitié.  3> 

«  La  foudre  qui  fût  tombée  à  mes  pieds. 


2.36  GENIE 

P«i!Ti:.  II,  ne  m'eût  pas  causé  plus  d'effroi  que  cette 

Poéii.iue     lettre.  Quel  secret  Amélie  me  caclioit-elle  f 

ciiristia-     ^1^^^  ^^  forçoit  si  Subitement  à  embrasser  la 

r.isiiie.      vie  religieuse  ?  Ne  m'avoit  -  elle  rattaché  à 

— ^       l'existence  par  le  charme  de  l'amitié  ,  que 

pour  me  délaisser  tout-a-coup  r  Oh  :  pour- 

Jela poésie    ^^^^  ctoit^elle  vcnue  me  détourner  de  mon 

clans        dessein   !    un   froid    mouvement   de    pitié 

ses  rapports    ,,  .  ,  ,  ,      ,  .  •     ,  ■  a 

g^.p^        i  avoit  rappelée  auprès  de  moi 3  mais  bientôt 
lesiinmmes.  fatiguée  d'un  triste  devoir,  elle  se  hâte  de 

Stfi'j  quitter  un  malheureux ,  qui  n'avoit  qu'elle 
sur  ia  terre  ;  on  croit  avoir  tout  lait  quanct 
on  a  empêché  un  homme  de  mourir  !  Telles 
étoient  mes  plaintes.  Puis  faisant  un  retour 
sur  moi-même  :  «  ingrate  Amélie ,  disois- 
je  5  si  tu  avois  été  dans  ma  place ,  si ,  comme 
moi,  tu  eusses  été  accablée  du  vide  de  tes 
jours  ,  va ,  tu  n'aurois  pas  été  abandonnée 
par  ton  li'ère.  » 

ce  Cependant,  quand  je  relisois  la  lettre, 
j'y  trouvois  je  ne  sais  quoi  de  si  triste  efe 
de  si  tendre  ,  que  tout  mon  cœur  se  fbndoit. 
Tout-à-coup  il  me  vint  une  idée  qui  me 
^Oiina  quelqu'espérance    :    je  m'imaginai 


Î3U  CHRISTIANISME.     2^7 

qu'Amélie  ayoit  peut-être  conçu  une  pas-  Partie  IÎi 

sion  pour  un  homme  d'un  rang  inférieur,  Poétique 

et  quelle  n  osoit  avouer,  a  cause  de  1  or-  f;i,risiiiî- 

gueil  de  notre  famille.  Ce  soupçon  sembla  lùsnu-. 

m'expliquer  sa  mélancolie  ,  sa  correspon-  — "" 
dance  mystérieuse ,  et  le  ton  passionné  qui 

respiroit  dans  salettre.  Je  lui  écrivis  aussitôt  ^leianoéM*-, 

pour  lui  faire  les  plus  tendres  reproches  ,  <^' '"s 

1  ,.  ,  ,  .  SCS  rapportt 

pour  la  supplier  de  m  ouvrir  son  cœur ,  et 

de  ne  pas  sacrifier  le  boidieur  de  sa  vie  à  les  hommes* 

des  parens  qui  lui  étoieiit presque  étrangers.        Suite 

ce  EUene  tarda  pas  à  me  réj^ondre,  elle  me 
mandoit  qu'elle  étoit  déterminée ,  qu'elle 
avoit  obtenu  les  dispenses  du  noviciat ,  et 
qu'elle  alloit  prononcer  immédiatement  ses 
vœux.  Elle  ajoutoit,  en  finissant  :  «  Je  n'ai 
»  que  trop  négligé  notre  famille  5  c'est 
5>  vous  que  j'ai  uniquement  aimé  :  mon  ami, 
3>  Dieu  n'approuve  point  ces  préférences  ; 
»  il  m'en  punit  aujourd'hui.  » 

33  Ce  billet  me  donna  un  mouvement  de 
rage  5  j  e  fus  révolté  de  l' obstination  d'Amélie, 
du  mystère  de  ses  paroles ,  et  de  son  peu 
de  confiance  en  mon  amitié. 


238  GENIE 

Partie  II.       35  Après  avoir  hésité  un  moment  sur  îô 

Poétique     parti  quG  j'avois  à  prendre  ,  je  me  résolus 

chiistia-     tl'aller  à  B .  .  .  .  dans  le  dessein  de  retarder 

nisme.      au  moins  le  sacrifice ,  si  je  ne  pouvois  l'em- 

—"■       pêcher  de  s'accomplir. 

Livre    1\' •  ^  \    -,  •      r    r    r^        r 

35  Lia  terre  ou  j  avois  ete  eleve  se  trouvoit 

Suite  /^  1    ••.  1  1 

tle  la  poésie    sur  ma  routc.  (^uancl  j  appcrçus  du  grand 
dans        chemin  ces  bois  où  j'ayois  passé  les  seuls 

ses  rapports  ,  ,  .         . 

moinens  heureux  de  ma  yie ,  le  ne  pus  re- 

avec  '  '  -i 

les  hommes,  tenir  mes  larmes,  et  il  me  fut  impossible 
Suite       de  résister  à  la  tentation  de  leur  dire  un 

fies  passions     1  .  t.  -y  i  ,  .1 

deriner  adieu.  Je  me  détournai  donc  un 
moment  pour  accomplir  ce  sacré  pèleri- 
nage. 

»  Mon  frère  aîné  avoit  vendu  l'héritage 
paternel ,  et  le  nouveau  propriétaire  ne 
riiabitoit  pas.  J'arrivai  au  château  par  la 
longue  avenue  de  sapins  :  je  traversai  à 
pied  les  cours  désertes  ;  je  m'arrêtai  en 
silence  à  regarder  les  fenêtres  fermées  ou 
demi-brisées ,  le  chardon  qui  croissoit  au 
pied  des  murs  ,  les  feuilles  qui  jonchoient 
le  seuil  des  portes ,  et  ce  perron  solitaire  , 
où  j'avois  vu  si  souvent  mon  père  et  ses 


^/j,rk:- /:,„..' 


DU    CHRISTIANISME,    log 

fidèles  serviteurs.  Les  marches  étoient  déjà  Partie  it. 

couvertes  de  mousse ,  le  violler  jaune  crois-  Poétique 

soit  entre  leurs  pierres  déjointes  et  trem-  (3,jj.;gjjjj^ 

blantes  :  un  gardien  inconnu  m'ouvrit  brus-  nisme. 

quement  les  portes.    Comme  j'hésitois   à  — — 
franchir  le  seuil;  cet  homme  s'écria  :  «  Eh 

M  bien  !  allez-vous  faire  comme  cette  étran-  ,,'",. 

lie  la  pocsjc, 

33  gère  ,   qui  vint  ici  il  y  a  quelques  jours  :        tians 
33  quand  ce  liit  pour  entrer  ,  elle  devint  ^^®  'appo»" 
33  pâle  et  tremblante ,  etl'onfut  obligé  de  la  ks hommes. 
33  reporter  à  sa  voiture.  33  II  me  fut  aisé  de        Suite 
TecoT\no\X.reV étrangère  c^i,  ainsi  que  moi,     ^^  passions 
étoit  venue  chercher   dans  ces   lieux  des 
pleurs  et   des   souvenirs    !  Couvrant    mes 
yeux  de   mon  mouchoir ,    j'entrai  sous  le 
toit   de    mes    ancêtres.    Je   parcourus   les 
appartemens  sonores  où  l'on  n'entendoit 
que  le  brmt  de  mes  pas ,    et  qui  n'étoient 
éclairés  que  par  la  foible  lumière,  qui  péiié- 
troit  entre  les  volets  fermés.    Je  visitai  la 
chambre  où  ma  mère  avoit  perdu  la  vie  en 
me  mettant  au  monde ,  celle  où  se  retiroit 
mon  père,  celle  où  j'avois  dormi  dans  mon 
berceau ,  celle  où  l'amitié  avoit  reçu  mes 


Mo  GENIE 

Kp.tie  il  premiers  vœux  dans  le  sein  d'une  sœur...*i 
Poétique  Par  -  tout  les  salles  étoient  détendues  ,  et 
ciuistia-     l'araignée  filoit  sa  toile  dans  les  couches 


nisme. 


1.1VRE  IV. 


abandonnées.  Je  sortis  précipitamment  de 
ces  lieux  ,  je  m'en  éloignai  à  grands  pas  ^ 
sans  oser  détourner  la   tête.    Qu'ils    sont 

Suite 

de  la  poésie,  tioux ,  mais  qu'ils  sont  rapides ,  les  momens 
tiaiis       q^e  \q^  frères  et  les  sœurs  passent  dans  leurs 

ses  rapports    .  ,  ,         .  u    -i        i       i 

jeunes  années,  reunis  sous  1  aile  de  leurs 

leshommes.  vieux  parens  I  La  famille  de  l'iionmie  n'est 

Suite       que  d'un  jour,   le  souffle  de  Dieu  la  dis- 

des  passions  ,         ^  .  i        pi 

jierse  comme  une  lumee  j  a  peine  le  lils 
connoît-il  le  père  ,  le  père  le  fils ,  le  frère 
la  sœur ,  la  sœur  le  frère  :  le  chêne  voit 
germer  ses  glands  autour  de  lui,  ...  il  n'en 
est  pas  ainsi  des  enfàiis  des  hommes  ! 

w  En  arrivant  à  B je  me  fis  con^ 

duire  au  couvent  ;  je  demandai  à  parler  à 
ma  sœur.  On  me  dit  qu'elle  ne  recevoit 
personne.  Je  lui  écrivis  ',  elle  me  répondit, 
que  sur  le  point  de  se  consacrer  à  Dieu  , 
il  ne  lui  étoit  pas  permis  de  donner  une 
seule  pensée  au  monde  ;  que  si  je  l'aimois^ 
j'éviterois  de  l'accabler  de  ma  douleur.  Elle 


DU    CHRISTIANISME,     i^i 

ajoutoit  :   «  Cependant  si  votre  projet  est  Partie  il. 
3î  de  paroître  à  l'autel  le  jour  de  ma  pro-     roéti.iue 
33  lession  ,  daignez  m'y  servir  de  père  ;  ce     cij,i,{ja, 
»  rôle  est  le  seul  digne  de  votre  courage ,  le      nisme. 
»  seul  qui  convienne  à  notre  amitié  et   à       "— "" 

Livre  IV"» 

3>  mon  repos.  5> 

35  Cette  froide  fermeté  qu'on  opposoit  à  j^ia poésie,' 
toute  l'ardeur  de  mon  amitié ,  me  jeta  dans        '''^"s 

1  .     1  m  A    -w       •  ^        I       ses  ra-iporfs 

de  violens  transports,  iantotj  etoispres  de        ^^^f. 
retourner  sur  mes  pas  ;  tantôt  je  voulois  les  hommes, 
rester,  uniquement  pour  troubler  la  pompe .        ^"'■^^ 

r  ,       r  ...  ,  X  1  ,      ,  ^es  passions 

Li  enier  me  suscitoit  jusqu  a  la  pensée  de  me 
poignarder  dans  l'église,  et  de  mêler  mes 
derniers  soupirs  aux  vœux  qui  m'arraclie- 
roient  ma  sœur.  La  supérieure  du  couvent 
me  lit  prévenir  qu'on  avoit  préparé  un 
banc  dans  le  sanctuaire  ,  et  elle  m'invitoit 
à  me  rendre  à  la  cérémonie  ,  qui  devoit 
avoir  lieu  dès  le  lendemain. 

33  Au  lever  de  l'aube  ,  j'entendis  le  pre- 
mier son  des  cloches  ,  qui  annonçoit  le 
sacrifice.  Vers  dix  heures ,  dans  une  sorte 
d'agonie ,  je  me  traînai  au  monastère.  .  .  . 
Kien  ne  peut  plus  être  tragique  quanti  on 

Q 


242  GENIE 

Partie     .  ^  assîsté  à  de  pareils  spectacles,    ni  rien 
oe  ique     clouloureux  quand  on  y  a  survécu. 

du  -••  ■' 

Christia-         5»  Un  peuple  immcnse  remplissoit  l'église  : 

msme.       ^^^  .^^  conduit  au  banc   du  sanctuaire   5 

je  m'y  précipite,   sans  presque  savoir  où 

j'étois  ,  ni  à  quoi  j'étois  résolu.    Déjà  le 

de  la  poésie,  prêtre  attendoit   à  l'autel:  tout -à- coup 

''^"^        la   erille  mystérieuse  s'ouvre,    et  Amélie 

ses  rapports  o  j 

avec        s'avance  ,  parée  de  toutes  les  pompes  du 

Icshommes.  monde.  Elle  étoit  si  belle,  il  y  avoit  sur  son 

Suite       yisa^e  quelque  chose  de  si  divin ,   qu'elle 

des  passions  . 

excita  un  mouvement  d'admiration  et  de 
surprise.  Foudroyé  par  la  glorieuse  dou- 
leur de  la  sainte  ,  abattu  par  les  grandeurs 
de  la  religion  ,  tous  mes  projets  de  violence 
s'évanouirent  5  ma  force  m'abandonna ,  je 
me  sentis  lié.par  une  main  toute-puissante  , 
et  au  lieu  de  blasphèmes  et  de  menaces  ,  je 
ne  trouvai  dans  mon  cœur  que  de  profondes 
adorations  ,  et  les  gémissemens  de  l'humi- 
lité. 

35  Amélie  se  plaça  sous  un  dais  qu'on 
avoit  préparé  pour  elle.  Le  sacrifice  com- 
mence   à   la  lueur  de   cent   flambeaux  , 


DU    CHRISTIANISME.    243 

au  luilleLi  des  lleiirs  et  des  parlums ,  (ji-i   Partie  11. 
dévoient  rendre  l'holocauste  agréable.    A     Poéti-iue 
rolïi3rtoire  ,   le  prêtre  se  dépouille  de  ses     ç|,'|!^',- 
ornernens ,  ne  conserve  qu'une  tunique  de      nisme. 
lin,  monte  en  chaire,   et  dans  un  discours       "*"" 
simple  et  pathétique ,  peint  le  bonheur  de 
la  vie  religieuse ,  les  tribulations  du  monde,  j^  j^     .^-^^ . 
et  la  paix  de  la  vierge  qui  se  consacre  au        ''ans 

c>    •  /^  1     •  I  ^         ses  loiipcrts 

oei^neur.   Ouaiid  li  prononça  ces   mots  : 

a  >-  i  i  avec 

JSlle  a  paru  connue  l'encens  qui  se  cou-  leslio.nmes. 
sume  dans  le  feu  ^  un  grand  calme  et  des       Suite 

d,i  ,1V  ,  1  ,  des  pansions 

eurs  célestes  semblèrent  se  répandre  dans 

l'auditoire  5  on  se  sentit  comme  à  l'aljri , 

sous  les  ailes  de  la  colombe  mystique  ,   et 

l'on  eût  cru  voir  des  anges  descendre  sur 

l'autel  et  remonter   vers   les  cieux,   avec 

des  parfums  et  des  couronnes. 

»  Le  prêtre  achève  son  discours,  reprend 

sesvêtemens,  continue  le  sacriiice.  Amélie, 

soutenue  de  deux  jeunes  religieuses ,    se 

met  à  genoux  sur  la  dernière  marche  de 

l'autel  :  on  vient  alors  me  chercher,   pour 

remplir  les  fonctions  paternelles.  Au  bruit 

de  mes  pas  chancelans  dans  le  sanctuaiie , 

Q.. 


zU  GENIE 

Partie  II.  Amélie  fut  près  de  défaillir  :  on  me  place  à 

Poétique     côté  du   prêtre  ,   pour   lui    présenter   les 

^,  .  .       Ciseaux,  i^n  ce  moment  le  sentis  renaître 

jiisme.      nies  trausports  j  ma  fureur  alloit  éclater  , 

""""       quand  Amélie,  rappelant  son  courage,  me 

Livre  lY.     ,  i        \    -i  •  i 

lança  un  regard  ou  il  y  avoit  tant  de  repro- 

tleiaixiésie    ^^^®  ^^  ^^  douleur,  que  j'en  lus  atterré.  La 

ilaiis        religion  triomphe.  Ma  sœur  profite  de  mon 

SCS  rapports  ,  ,  ,,  i  i-  ta  o 

avec        trouble  :  elle  avance  liardiment  la  tête,   oa 

les  hûinmes.  superbc  clievelure  tombe  de  toutes  parts 

"^""^        sous  le  fer  sacré  ',  une  longue  robe  d'éta- 

^cs  passions         .  ni  i 

mine  remplace  pour  elle  les  ornemens  du 
siècle ,  sans  la  rendre  moins  touchante  5 
les  ennuis  de  son  front  se  cachent  sous  un 
bandeau  de  lin  ;  et  le  voile  mystérieux , 
double  symbole  de  la  virginité  et  de  la  reli- 
gion ,  accompagne  sa  tête  dépouillée  : 
jamais  elle  n'avoit  paru  si  belle  ',  l'œil  de  la 
pénitente  étoit  attaché  sur  la  poussière  du 
monde,  et  son  ame  étoit  dans  le  ciel. 

33  Cependant  Amélie  n'avoit  point  encore 
prononcé  ses  vœux ,  et  pour  mourir  au 
monde  ,  il  falloit  qu'elle  passât  comme  à 
travers  le  tombeau.  Ma  sœur  se  couche  sur 


DU    CHRISTIANISME.    045 

le  marbre  ;  on  étend  sur  elle  un  draj)  mor-  I'artie  ir; 
tuaire  :  quatre  flambleaux  en  marquent  les     Tociique 
quatre  coins.  Le  prêtre,  l'étole  au  cou,  et     c],*istia- 
le  livre  à  la  main  ,   commence  l'office  des      nïsme. 
morts  ,   que  de  jeunes  vierges  continuent.       "^^ 

/-\  •    •         1     I  !•    •  A.    „  Livre  IV; 

O  joies  de  la  religion  ,   que  vous  êtes  gran- 
des ,  mais  que  vous  êtes  terribles  !  On  m'a-    ,  ,      ,  . 

"  1  delà  poésie, 

voit  contraint  de  me  placer  à  genoux,  près        dans 

111  M  ^        ^  ^  ses  lanjiorts 

de  ce  lugubre  appareil   :    tout-a-coup  un 
murmure   confus  sort  de  dessous  le  voile  les  hommes; 
sépulcral  ;  je  m'incline ,  et  ces  paroles  épou-       Suite 
vantables  (  que  je  fus  le  seul  à  entendre  )  ,     "^''"'  '* 
viennent  frapper  mon  oreille  :  «  Dieu  de 
35  miséricorde ,   fais  que  je  ne  me    relève 
35  jamais  de  cette  couche  funèbre,  et  comble 
M  de  tes  l3iens ,  un  frère  qui  n'a  point  par- 
33  tagé  ma  criminelle  passion  !  33 

33  A  ces  mots,  échappés  comme  du  creux 
du  cercueil,  l'affreuse  vérité  m'éclaire  5  ma 
raison  s'égare ,  je  me  laisse  tomber  sur  le 
linceul  de  la  mort,  je  presse  ma  sœur  dans 
mes  bras ,  je  m'écrie  :  «  Chaste  épouse  de 
33  Jésus-Christ,  reçois  mes  derniers  embras- 
33  semens  ,  à  travers  les  glaces  du  trépas  et 


245  GENIE 

Partie  if.  33  les  profoiideiirs  de  l'éternité^  qui  te  sépn- 

Poétjque     »  reiit  déjà  de  ton  frère. 

(lu  ^  .  , 

Chrisfia-         ^'  '^^  mouvenient ,   ce  cri ,   ces  larmes  ^ 

iiisme.       troublent   toute  la  cérémonie  :   le  ])rêtre 
"""""       s'interrompt  ,  les  religieuses  elFrayées  fer- 
ment la  grille ,   la  Ibule  s'agite  et  se  presse 
clolu  poésie,  vers  l'autel  ;  on  m'emporte  sans  connois- 
daiis        sance.  Ah  !  que  je  sus  peu  de  gré  à  ceux 

ses  rapports  •  t  ,  ,  .  .,  • 

^^^^        qui  me  rappel: erent  au  jour  ;  j  appris  ,   en 

les  hommes,   rouvraiit  les  yeux  ,    que  le  sacrifice  étoit 

Suite       consommé  ,    et    que    ma   sœur  avoit    été 

des  passions         .    .       ,,  ,,  ,  ,  ^,.  r,  . 

saisie  d  une  lièvre  ardente.  Elle  me  laisoit 

prier  de  ne  plus  chercher  à  la  voir O 

misère  de  ma  vie  !  une  sœur  craignoit  de 
parler  à  un  frère,  et  un  frère  auroit  craint 
de  faire  entendre  sa  voix  k  une  sœur  !  Je 
sortis  du  monastère  comme  de  ce  lieu  d'ex- 
piation ,  où  des  flammes  nous  préparent 
pour  la  vie  céleste,  et  où  l'on  a  tout  perdu  , 
comme  aux  enfers  ,  hors  l'espérance. 

w  On  peut  trouver  des  forces  dans  son 
ame  contre  un  malheur  personnel  j  mais  un 
malheur  dont  on  est  la  cause  involontaire, 
et  qui  frappe  une  victime  innocente,  est  tout- 


DU    CHRISTIANISME.    247 

à-fait  insupportable.  Eclairé  sur  les  maux  de  Partie  il. 
ma  sœur,  je  me  figurois  tout  ce  qu'elle  avoit  Poétique 
dû soullrir  auprès  de  moi;  victime  d'autant  ^,  '.'\ 
plus  malheureuse ,  que  la  pureté  de  ma  ten-      nisme. 
dresse  devoit  lui  être  à-la-fbis  odieuse  et       """■ 
chère,  et  cpi' appelée  dans  mes  bras  par  un  sen- 
timent, elle  en  étoit  repoussée  par  unautre.  ,  ,      ,.  . 

'  Al  de  !a  poésie, 

M  ÇhxQ  de  combats  dans  son  sein  !   que        iians 
d'eiïbrtsn'avoit-elle  point  faits!  Tantôt  vou-  '^^  rapportg 

i  avec 

lant  s'éloigner  de  moi ,  et  n'en  ayant  pas  leshommes. 
la  force  \  craignant  pour  ma  vie,  et  tremblant       Suite 

n         .  .       T  1       '       àis  passions 

pour  elle  et  pour  moi.  Je  me  reprocnois 
mes  plus  innocentes  caresses  ,  je  me  fai- 
sois  horreur.  En  relisant  la  lettre  de  l'infor- 
tunée ,  (  qui  n' avoit  plus  de  mystères  !  )  je 
m'apperçus  que  ses  lèvres  humides  y  avoient 
laissé  d'autres  traces  que  celles  deses  pleurs. 
Alors  s'expliquèrent  pour  moi ,  plusieurs 
choses  que  je  n'avois  pucomprendrej  ce  mé- 
lange de  joie  et  de  tristesse  qu'Améhe  avoit 
faitparoître,  lors  de  mon  départ  pour  mes 
voyages  ,  le  soin  qu'elle  prit  de  m'éviter  à 
mon  retour ,  et  cependant  cette  Ibiblesse  , 
qui  l'empêcha  si  long-temps   d'entrer  dans 


248  GENIE 

Partie  II.  uii  iiionastère  ;  sans  doute  la  fille  malheu- 

Poétique     reuse  s'etoit  flattée  de  guérir  !   Ses  projets 

Christ  a-     ^^  retraite,  la  dispense  du  noviciat ,  la  dis- 

iiisiïie.       position  de  ses  l^iens  en  ma  faveur,  avolent 

"""       apparemment    produit    cette    correspon- 

LivreIV.      -,  ^  .  .     > 

clance  secrète  ,  (jui  servit  a  me  tromper. 

Suite  ^-.  .  .  .  , 

de  la  poésie        *'  ^  ^^^^^  vieux  amis  ,  je  sus  alors  ce  que 
dans        c'étoit  que  de  verser  des  larmes ,  pour  un 

ses  rapports  i         •      j'.     •.  •.•  •       •        »i\/r 

'  '        mal  qui  n  etoit  point  imaginaire  ;  Mes  pas- 

lesbomines.  sioiis  ,  si  loiig-temps  indéterminées ,  se  j^ré- 

Suite        cipitèreiit   sur    cette  première  proie  avec 

des  passions    r  T     ^  ^         a  ^       i  ^  • 

lureur.  Je  trouvai  même  une  sorte  de  satis- 
faction inattendue  dans  la  plénitude  de 
mon  chagrin  ,  et  je  m'apperçus  ,  avec  un 
secret  mouvement  de  joie,  que  la  douleur 
n'est  pas  une  affection  qu'on  épuise  comme 
le  plaisir. 

3j  J'avois  voulu  quitter  la  terre  avant 
l'ordre  du  Tout-puissant  j  c'étoit  un  grand 
crimejDieu  m'avoit  envoyé  Amélie  à-la-fbis 
pour  ine  sauver  et  pour  me  punir  :  ainsi  , 
toute  pensée  coupable  ,  toute  action  crimi- 
nelle entraîne  après  soi  des  désordres  et  des 
malheurs.  Amélie  me  prioit  de  vivre  j  et  je 


Livre  IV. 


DU    CHRISTIANISME.    -49 

lui  clevois  bien  de  ne  pas  aggraver  ses  maux.   Parue  ii. 
D'ailleurs  (  chose  étrange  !  )  je  n'avois  ])lus     Poétique 
envie  de  mourir  depuis  que  j  etois  réelle-     ciuistia- 
leinent  malheureux.    Mon    chagrin    étoit      «iMne. 
devenu  une  occupation  quiremplissoit  tous 
mes  momens  j  tant  mon  cœur  est  naturel- 

•     \  Suite 

lement  pétri  d'ennui  et  de  misère  !  de  la  poésie 

M  Je  pris  donc  subitement  une  autre  réso-        '''^"^ 

T       .  .  ,  .        .  .  ses  rapports 

lution  ;  je  me  déterminai  à  quitter  l'Europe,        avec 
et  à  passer  en  Amérique.  lesliommes, 

35  On  équipoit ,  dans  ce  moment  même  ,       Suite 

au  port  de  B une  Hotte  pour  la   Loui-     "^^^"'"" 

siaiiej  je  m'arrangeai  avec  un  des  capitaines 
de  vaisseaux  5  je  lis  savoir  mon  projet  à 
Amélie  ,   et   je  m'occupai  de  mon  départ. 

»  Ma  sœur  avoit  touché  aux  portes  de  la 
mort  ;  mais  Dieu  ,  qui  lui  destinoit  la  pre- 
m.ière  palme  des  vierges ,  ne  voidut  pas  la 
rappeler  si  vite  à  lui  :  son  épreuve  ici-bas 
fut  prolongée.  Descendue  une  seconde  lois 
dans  la  pénible  carrière  de  la  vie ,  l'héroïne, 
courbée  sous  sa  croix,  s'avança  couraeeu- 
sèment  à  l'encontre  des  douleurs  5  ne  voyant 
plus  que  le  triomphe  dans  le  combat  ,    et 


25o  GENIE 

Partie  II.  tlaiis   l'excès  des  soiilimiices ,  l'excès  de  la 

Poétique     gloire. 

•^''^  33  LaA'^ente  du  peu  de  biencmi  merestoit, 

risme.      et  que  je  cédai  à  mon  frère,  les  longs  pré- 
— —       paratifs  d'un  convoi,  les  vents  contraires  , 

Livre IV".  meretinrentiong-tempsdansleport. J'allois 
Suite       chaque   matin   m'informer    des   nouvelles 

delà  poésie, 

^ia,i3        d'Atnélie  ,  et  je  revenois  toujours  avec  de 
SCS  rapports  nouveaux  motils  d'admiration  et  de  larmes, 
lesliomuies.       *'  ^  errois  sans  ccsseautourdumonastere. 
Suite       ^ât'^  ^'^  bord  de  la  mer.  J'appercevois  sou- 
des  passions  yent,  à  uue  petite  fenêtre  grillée  qui  don- 
noit  sur  une  plage  déserte,  une  religieuse 
assise  dans  une  attitude  pensive  j  elle  revoit 
à  l'aspect  de  1  océan,  où  apparoissoit  quel- 
que vaisseau  cinglant  aux  extrémités  de  la 
terre.  Plusieurs  fois  ,  à  la  clarté  de  la  lune, 
j'ai  revu  la  même  vestale  aux  barreaux  de 
la  même  fenêtre  j  elle  contemploit  la  mer, 
éclairée  par  l'astre  de  la  nuit ,  et  sembloit 
prêter  l'oreille  au  bruitdes  vagues  qui  se  bri- 
soient  tristement  sur  des  grèves  solitaires, 
w  Je  crois  encore  l'entendre ,  pendant  la 
nuit ,  la  cloclie  qui  appeloit  les  religieuses 


DU    CHRISTIANISME.    -Si 

aux  yeilles  et  aux  prières.  Taiulis  qu'elle  Partie  il. 

tin  toit  avec  lenteur,  et  que  les  vierges  s'a-  Poétique 

vançoient  en  silence  à  l'autel  du  Tout-Puis-  christia- 

sant ,  je  courois  au  monastère  :  là  ,  seul  au  nisme. 

pied  des  jnurs  ,  dans  les  ténèbres ,  j'écoutois  """" 
dans  une  sainte  extase,  les  derniers  sons  des 

Suite 

cantiques  ,  qui  se  mêloient  sous  les  voûtes   ada  poésie, 
du  tem])le  aux  Ibibles  bruissemens  des  Ilots        ''^ns 

,     .         .  ses  rapports 

lomtauis.  a.ec 

33  Je  ne  sais  co:nment  toutes  ces  clioses  ,   icshommcs. 
qui  auroient  du  nourrir  mes  peines  ,    en        ^"'^^ 

,  .  •        n    •        -n  i\/r  des  passions 

emoussoient  au  contraire  1  aiguillon.  Ivies 
larmes  avoient  moins  d'amertume,  lorsque 
je  les  répandois  sur  les  rochers  et  parmi  les 
vents.  Mon  chagrin  même  ,  par  sa  nature 
extraordinaire ,  portoit  avec  lui  quelque 
remède  :  on  jouit  de  ce  qui  n'est  pas  com- 
mun ,  même  quand  cette  chose  est  un  mal- 
heur. J'en  conçus  presque  l'espérance  que 
ma  sœur  deviendroit  à  son  tour  moins 
misérable. 

35  Une  lettre  que  je  reçus  d'elle  vers  ce 
temps-là ,  sembla  me  coniirmer  dans  ces 
idées.  Amélie  se  plaiguoit  tendrement  de  ma 


2.S2.  GENIE 

Partie  II. 

douleur,  et  m'assurolb  que  le  temps  dlrnî-» 

Poétique  .     ,        .  T-  1  '  >  1 

j1^  nuoit  la  sienne.  «  Je  ne  désespère  pas  de 
Cluistia-     3j  mon  bonheur  ,   me  disoit  -  elle   :  l'excès 

33  même  du  sacrilice  ,  a  présent  fpie  le  sacri- 

LivRE   iV.  "  fice  est  lait  j   sert  à  me  rendre  quelque 

Suite  ^'  paix.  La  simplicité  de  mes  compagnes  , 
(le  la  poésie,  j,  J^  pureté  de  lem^s  vœux,  la  régularité  de 
ses  rapports  ''  notre  vie ,  tout  répand  du  baume  sur  mes 

avec        35  jours.  Quand  j'entends  gronder  les  orages, 

les  hommes.  ,,    .  ,  .  .  ■ 

35  et  que  1  oiseau  de  mer  vient    battre  des 

Suite  ..         ,  en,  •  11 

j.o  „..,„.    ''  ailes  a  ma  lenetre  ;  moi,  pauvre  colombe 

des  passions  '  '1 

33  du  ciel ,  je  songe  au  bonheur  que  j'ai  eu 
33  de  trouver  un  abri  contre  la  tempête.  On 
33  respire  ici  quelque  chose  de  divin ,  un 
33  air  tranquille  que  ne  troul)ie  point  le 
39-soufïle  des  jDassions  ;  c'est  ici  la  sainte 
33  montagne,  le  sommet  élevé  d'où  l'on  en- 
33  tend  les  derniers  bruits  de  la  terre,  et  les 
33  premiers  concerts  du  ciel  j  c'est  ici  que 
33  la  religion  trompe  doucement  une  ame 
33  sensible.  Aux  plus  violentes  amours,  elle 
33  substitue  une  sorte  de  chasteté  brûlante  , 
33  où  l'amante  et  la  vierge  se  trouvent  unies: 
33  elle  épure  les   soupirs  ;   elle  allume  une 


DU   CHRISTIANISME.    ^53 

«  llamme    incorruptible   où   brCiloit    une  Partie  ir. 
35  flamme   mortelle j  elle  mêle  divinement     Poétique 
»  son  calme  et  son  innocence,    à  ce  reste     chiistia- 
35  de  confusion  et  de  volupté   d'un  cœur      nisme. 
39  qui  cherche  à  se  reposer,   et  d'une  vie       "" ~" 

.  .  ^  Livre    IV. 

33  qui  se  retire,  n 

T  •  1         •    1  '  ^"^^^ 

ce  Je  ne  sais  ce  que  le  ciei  me  reserve,  et  jg^a poésie 
s'il  a  voulu  m'avertir  que  les  orages  accom-        dans 

-p  ,         ,         ,       .      ses  rapports 

pagneroient  par-tout  mes  pas.  L  ordre  etoit        ^^^^ 
donné  pour  le  départ  de  la  flotte  ,  déjà  plu-  leshommes. 
sieurs  vaisseaux  avoient  appareillé  au  bais-        -^""^ 

1  1    •  1      •  5  '       •  '  ^^^  passions 

ser  du  soleil  :  je  m  etois  arrange  pour  passer 
la  dernière  nuit  à  terre  ,  afin  d'écrire  ma 
lettre  d'adieux  à  Amélie.  Vers  minuit,  tan- 
dis que  je  m'occupois  de  ce  triste  soin ,  et 
que  je  mouillois  mon  papier  de  mes  larmes, 
tout-à-coup  le  bruit  des  vents  vient  frapper 
mon  oreille.  J'écoute  ,  et  au  milieu  de  la 
tempête  ,  je  distingue  les  coups  de  canon 
d'alarme ,  mêlés  au  glas  de  la  cloche  monas- 
tique. Je  vole  sur  le  rivage  où  tout  étoit 
désert,  et  où  l'onn'entendoit  que  le  rugisse- 
ment des  flots  :  je  m'assieds  sur  un  rocher. 
D'un   côté  s'étendent    des   vagues   étince- 


254  GENIE 

Partie  IL  laiites  'y   de  l'autre  5   les  murs  sombres  cki 

Poétique     monastère    montent    en    masse    dans    les 

Chiistia-     c^^^^  •  ^^6  petite  lumière  apparoissoit  à  la 

nisme.       fenêtre  grillée.  Etoit-ce  toi ,  ô  mon  Amélie, 

■"""       qui ,  prosternée  au  pied  du  cruciiix ,  priois 

le  Dieu  des  orages  d'épargner  ton  mallieu- 

,  /     ,  .     reux  frère  ! —  La  tempête  sur  les  flots  ,  le 

de  la  poésie,  i  ' 

clans       calme  dans  ta  retraite  5  des  hommes  brisés 
SCS  rapperts  g^^^,  j^^  écueils  ,  au  pied  de  l'asyle  que  rien 

avec 

leshommes.  ^^  peut  troubler  ;  l'infini  de  l'autre  côté  du 
Suite  mur  d'une  cellule,  de  même  qu'il  n'y  a  que 
es  passions  j^^  pierre  du  tombeau  entre  l'éternité  et  la 
vie  ;  les  fanaux  agités  des  vaisseaux  ,  le 
phare  immobile  du  couvent,  humble,  mais 
certain,  et  dirigeant  sans  périls  la  religieuse 
à  une  terre  céleste  j  l'incertitude  des  desti- 
nées du  navigateur  ,  la  vestale  ayant  sous 
le  même  toit  et  son  lit  et  son  tombeau,  et 
connoissant  dans  un  seul  jour  tous  les  jours 
futurs  de  sa  vie  :  d'une  autre  part  ,  une 
ame  telle  que  la  tienne ,  ô  Amélie ,  vaste  , 
orageuse  comme  l'océan  5  un  naufrage  plus 

afïieux  que  celui  du  marinier Tout  ce 

tableau  est  profondément  gravé  dans  ma 


DU   CHRISTIANISME.    255 

mémoire Soleil  de  ce  ciel  nouveau  ,   Partie  ii. 

maintenant  témoin  de  mes  larmes  !  écho     ^•''^"'Fe 

du 

du  rivage  américain,  qui  répétez  les  accens     c     „a- 
de  René  !  ce  fut  le  lendemain  de  cette  nuit      msme. 
terrible  ,  qu'appuyé  sur  le  gaillard  de  mon       """^ 

.  .  Livre  IV. 

vaisseau  ,    ie  vis  s'éloi2;ner  pour  jamais  ma 

'     '  .  Suite 

terre  natale  !  je  contemplai  long-temps  sur  tieia  poésie, 
la  côte  les  derniers  balancemens  des  arbres       ''''"^ 

^  ses  rapports 

de  la  patrie ,  et  les  faîtes   du   monastère  ,        g^ec 
qui  s'abaissoient  à  l'horizon,  ^j  les  hommes. 

Suite 
,  .  des  passions 

Comme  René  achevoit  de  raconter  son 
histoire  ,  il  tira  un  papier  de  son  sein  ,  et 
l-e  donna  au  père  Soiiel  ',  puis  ,  se  jetant 
dans  les  bras  de  Cliactas  ,  et  étouffant  ses 
sanglots ,  il  laissa  le  temps  au  jnissionnaire 
de  parcourir  la  lettre  qu'il  lui  avoit  remise. 

Elle  étoit  de  la  Supérieure  de Elle 

contenoit  le  récit  des  derniers  momens  de 
la  sœur  Amélie  de  la  JSIiséricorde ,  morte 
victime  de  son  zèle  et  de  sa  charité,  en  soi- 
gnant ses  compagnes  attaquées  d'une  ma- 
ladie contagieuse.  Toute  la  communauté 
étoit  inconsolable,  et  l'on  y  regardoit  Amé. 


^56  GENIE 

PiRTiE  II.  lie  comme  une  sainte  :  la  Supérieure  ajou- 

oeuque     ^^^^  ^^g  depuis  trente  ans  qu'elle  étoit  à  la 

ciuistia-     tête  de  la  maison,  elle  n'avoit  jamais  vu  de 

nisme.      religieuse   d'une   humeur   aussi  douce   et 

aussi  éa,ale ,  ni  qui  iùt  plus  contente  d'avoir 

Livre  IV  .  _  ^  ^ 

,   .  quitté  les  tribulations  du  monde. 

Suite  ^ 

delà  poésie,       Cliactas  pressoit  René  dans  ses  bras  j  le 
dans        vieillard  pleuroit.  «Mon  enfant,   dit -il  à 

ses  rapports  _ 

avec        ''  son  fîls ,  je  vondrois  que  le  père  Aubry 

leshommes.   „  j({\j  j^j  .  jj  tiroit  du  fond  de  son  cœur  je 

^"tte        j^  j^g  gj^'g  q^giig  paix'    qui,  en  les  calmant , 

des  passions  ^ 

w  ne  sembloit  cependant  point  étrangère 
35  aux  tempêtes  ;  c'étoit  la  lune  dans  une 
3>  nuit  orageuse  :  les  nuages  errans  ne  peu- 
3î  vent  l'emporter  dans  leur  course  3  pure 
»  et  inaltérable  ,  elle  s'avance  tranquille 
»  au-dessus  d'eux.  Hélas  !  pour  moi,  tout 
53  me  trouble  et  m'entraîne  !  33 

Jusqu'alors  le  père  Souël ,  sans  proférer 
une  parole  ,  avoit  écouté  d'un  air  austère 
l'histoire  de  René.  Il  portoit  en  secret  un 
cœur  compatissant ,  mais  il  montroit  au 
dehors  un  caractère  inflexible  j  lasensibilité 
du  Sachem  le  fit  sortir  enfin  de  son  silence; 


DU    CHRISTIANISME.    25; 
«  llieii,   àit-il,  au  lière  d'Amélie,  rien  I'-^^tïe  II. 
»  ne   mérite    clans  cette   histoire    la  pitié     ï'oetujue 

.  (lu 

x>  qu'on  vous  montre  ici.  Je  vois  un  jeune     ciuistia- 
»  homme  entêté  de  chimères  ,   à  qui  tout      "'^""^• 
»  déplaît ,  et  nui  s'est  soustrait  aux  charo;es       """" 

.  ,        ,.  .  Livre  IV, 

>j  de  la  société  pour  se  livrer  à  d'inutiles 

^  Suite 

>3  rêveries.  On  n'est  point,   monsieur,  un  de  ta  poésie, 
»  homme  supérieur,  ])arce  iiu'on  appercoit         ""^ 

^  \  -^     .  1  1        i  gP5  rapports 

33  le  monde  sous  un  jour  odieux  j  on  ne        avec 
3>  hait  les  hommes  et  la  vie,   que  faute  de  leshommes. 
w  voir   assez  loin.    Etendez   un   peu    plus  ". 

des  passions 

5>  votre  regard ,  et  vous  serez  bientôt  con- 
»  vaincu  que  tous  ces  maux  dont  vous  vous 
»  plaignez,  sont  de  purs  néans.  Mais  quelle 
33  honte  de  ne  pouvoir  songer  au  seul  mal- 
»  heur  réel  de  votre  vie ,  sans  être  forcé  de 
3}  rougir  !  Toute  la  pureté  ,  toute  la  vertu  , 
»  toute  la  religion  ,   toutes  les  couronne» 
»  d'une  sainte,  rendent  à  peine  tolérahle  la 
îî  seule  idée  de  vos  chagrins.  Votre  sœur  a 
»  expié  sa  laute  j  mais  ,  s'il  faut  dire  ici  ma 
»  pensée,  je  crains  que,  par  une  épouv an- 
astable  justice ,   un  aveu,   sorti  du  sein  de 
»  la  tombe,   n'ait  à  son  tour  troublé  votre 
2.,  R 


:i58  GENIE 

Partie  II.  „  ame.    Que  làites-vous  seul  au  fond  des 

Poéthiiie    35  forêts  ,   où   vous   consumez   vos  jours  , 

cinisiia-     "  négligeant  tous  vos  devoirs  ?  Des  saints  , 

iiisine.      33  me  direz-vous ,  se  sont  ensevelis  dans  les 

'"'""'       »  déserts  ?  ils  y  étoient ,  avec  leurs  larmes  , 

LiVEE    IV.  .  ,        ,  .  . 

»  et  employoient  à  éteindre  leurs  passions 

de  la  poésie,  ^'  ^^  tcmps  que  VOUS  perdez  peut-être  à  allu- 

dans        j,  jjjgp  Igg  vôtres.  Jeune  présomptueux,  qui 

ses  rapports  ,  .        rr        ^    i     • 

avec        "  avez  cru  que  1  nomme  se  peut  sullire  a  lui- 

J»sliommcs.  »  même  !  La  solitude  est  mauvaise  à  celui 

•^"'"        »  qui  n'y  vit  pas  avec  Dieu  j  elle  redouble 

des  passions         ,  .  in 

5»  les  puissances  de  1  ame  ,  en  même  temps 
33  qu'elle  leur  ote  tout  sujet  pour  s'exercer. 
33  Quiconque  a  reçu  des  forces,  doit  les 
33  consacrer  au  service  de  ses  semblables  : 
33  s'il  les  laisse  inutiles,  il  en  est  d'abord  puni 
33  par  une  secrète  misère  ,  et  tôt  ou  tard  le 
33  ciel  lui  envoie  un  châtiment  elïroyable.  33 
Tout  troublé  par  ces  paroles  ,  René 
releva  du  sein  de  Cliactas  sa  tête  humiliée  : 
le  Sachem  aveugle  se  prit  à  sourire ,  et  ce 
sourire  de  la  bouche,  qui  ne  se  marioit 
plus  à  celui  des  yeux ,  avoit  quelque  chose 
de  mystérieux  et  de  céleste.  «Mon  fils  ^ 


DU    CHRISTIANISME.    tiScj 

»  dit  l'antique  amant  d'Atala  ,  il  nous  parle  Partie  îr. 

>5  sévèrement,  il  corrige  et  le  vieillard  et  Poétique 

»  le  jeune  homme,   et  il  a  raison.  Oui,  il  dji^,;^. 
ji  faut  que  tu  renonces  à  cette  vie  extraor-      nismc. 
»  dinaire  ,   qui  n'est  pleine  que  de  soucis  j       ""*" 

.,        ,  111  11  •  Livre  ly, 

jî  il  n  y  a  de  bonheur  que  dans  les  voies 

Suite 

>j  communes.  ,  , 

de  la  poésie, 

>:>  Un  jour  le  Meschascebé  ,  encore  assez        dans 

\       1  1  l'A.  »,    ses  rapports 

3î  près  de  sa  source ,  se  lassa  de  n  être  eu  un 

17  ±  avec 

>3  limpide  ruisseau.  Il  demanda  des  neiges  lesiiommes. 
M  aux  montagnes,    des  eaux  aux  torrens  ,        •^'"'" 

^  1     .  /v  .  \     des  passions 

M  des  pluies  aux  tempêtes  ,  et  parvint  a 
35  recueillir  une  onde  immense.  Bientôt  il 
55  fi'anchit  ses  rives  ,  et  désole  ses  bords 
3>  charmans.  L'orgueilleux  ruisseau  s'ap- 
n  plaudit  d'abord  de  sa  puissance  ;  mais 
>j  voyant  que  tout  devenoit  désert  sur  son 
33  passage  5  qii'il  couloit,  abandonné  dans 
33  une  grande  solitude  ;  que  ses  eaux  étolent 
>3  toujours  troublées  ;  il  regretta  l'hum- 
as ble  lit  que  lui  avoit  creusé  la  nature , 
>3  la  pureté  de  son  premier  cours  ,  et  les 
33  oiseaux,  et  les  fleurs,  et  les  arbres,  et 
3>  les  petits  ruisseaux ,  jadis  aimables  coni- 

R.. 


26o  GENIE 

Partie  II.  »  pagiioiis  de  soii  oiide  ,  aux  sources  de  sa 

Poétique      33  vie.  n 

Cliactas  cessa  de  parler  ,  et  l'on  entendit 

Chiistia-  i  ' 

iiisme.       la  voix  chi  J^ammani ,  ^_^^j  retiré  dans  les 

'"^'^       roseaux   du  Mescliascebé  ,    annoncoit  un 

orage  pour  le  milieu  du  jour.  Les  trois  amis 

Suite  1         ^  \    1  1 

,  ,      .  .     se  levèrent  pour  retourner  a  leurs  cabanes  : 

delà  poésie,  J. 

dans       René  marclloit  en  silence  entre  le  mission- 
ses  lappoi     j^jj^ij^g    q^^j  prioit  Dieu,  et  le  Sacliem  aveu- 

avec  '-IX  ■> 

icshommes.  glô ,  qui  clierclloit  sa  route.  On  dit  que , 
Suite       pressé  par  les  deux  vieillards ,   il  retourna 

des  passions  ^jj^g^  son  épousc,  mais  sans  y  trouver  le 
bonheur.  Il  périt  peu  de  tenijis  après  avec 
Chactas  et  le  père  Souèl ,  dans  le  massacre 
des  François  et  des  Natcliez  à  la  Louisiane  : 
on  montre  encore  un  rocher  où  il  alloit 
s'asseoir  au  soleil  couchant. 


DU    CHRISTIANISME.    561 

■■■  —    ■  ji 

SECONDE   PARTIE. 

POÉTIQUE  DU   CHRISTIANISME. 


L  I  V  Pl  E    CINQUIEME. 

DU  MERVEILLEUX  y  OU  DE  LA  POESIE  j 
DANS  SES  RAPPORTS  AVEC  LES  ETRES 
SURNATURELS. 


CHAPITRE     PREMIER. 

Qiœ  la  mytliologie  rapetissait  la  nature  ; 
que  les  anciens  n'  avaient  point  de  poésie 
proprement  dite  descriptive. 

i>ous  avons  donc  fait  voir,  dans  les  livres 
précédens  ,  que  le  christianisme  ,  en  so 
mêlant  aux  affections  de  l'ame ^  a  multiplié 


2^2  GENIE 

Partie  H.    ,  . 

les  ressorts  arainatif[ues.   bncore  une  lois, 

Poéiiqiie       ,  11/.  ,  •  •  1 

du  ^^    polythéisme  ne    s  occiipoit  point   des 

Chiistia-  vices   et  des   vertus  ;  il    étoit  totalement 

sépare    de  Ja   morale.   Or  voila  un  cote 

Livre  V.  i^^iTiense  ,  tout  l'homme,  cpie  la  relii^ion 

j3,^  chrétienne  embrasse  de  plus  que  l'idolâtrie. 

meweilieux,  Voyoïis  maintenant  si  dans  ce  cpi'on  ap- 

de  la  )o  '  *  P6^^6  l®   merveilleux  ,  elle  ne  le  dispute 

iians  point  en  beauté  à  la  mythologie  même. 

ses  rapports         -xt  t      •         i 

avec  -iMous  nc  uous  dissimulons  pas  que  nous 

les  êtres  a  VOUS  à  comijattre  ici  un  des  plus  anciens 
préjugés  del'école.  Toutes  les  autorités  sont 
contre  nous  ,  et  l'on  peut  nous  citer  vingt 
vers  de  l'Art  poétique  y  qui  nous  con- 
damnent. 

Et  quel  objet  enfin  à  présenter  aux  yeux  ,  etc. 

C'est  donc  bien  vainement  que  nos  auteurs  déçus,  etc. 

Quoiqu'il  en  soit ,  il  n'est  pas  impossible 
de  soutenir  que  la  mythologie  si  vantée  ^ 
loin  d'embellir  la  nature  ,  en  détruit  les 
vé-ritables  charmes,  et  nous  croyons  que 
plusieurs  littérateurs  distingués  sont  à  pré- 
sent de  cet  avis. 


DU    CHRISTIANISME.    i6^ 

Le   phis  i^rand  et  le  premier  vice  de  la  Partie  ii. 
mythologie ,  étoit  d'abord  de  rapetisser  la     Poétique 
nature  et  d  en  bannir  la  vente.  Une  preuve     cinistia- 
incontestable  de  ce  fait,  c'est  que  la  poésie      nïsmr. 
que  nous  appelons   descriptive  ,   a  été  in- 
connue de  toute  l'antiquité  (*)  ;  les  poètes 
même  qui  ont  chanté  la   nature  ,   comme  merveilleux. 


Livre  V- 
Du 


ou 


Hésiode ,  Tliéocrite  et  Vir2.ile  ,   n'en  ont    ,  , 

'  o        ^  delà  poésie, 

point   fait  de  description  dans  le  sens  que        dans 
nous  attachons   à   ce   mot.    Ils   nous  ont  ^'^^  rapports 

avec 

sans  doute  laissé  d'admirables  peintures  des  les  êtres 
travaux,  des  mœurs  et  du  bonheur  de  la  s^^'"'*^"^^ 
vie  rustique  j  mais  quant  à  ces  tableaux  des 
campagnes ,  des  saisons  ,  des  accidens  du 
ciel,  qui  ont  enrichi  la  muse  moderne  ,  on 
en  trouve  à  peine  quelques  traits  dans 
leurs  écrits. 

Il  est  vrai  qiie  ce  peu  de  traits  est  excel- 
lent ,  comme  le  reste  de  leurs  ouvrages. 
Quand  Homère  a  décrit  la  grotte  du  Cyclo- 
pe  ,  il  ne  l'a  pas  tapissée  de  lilas  et  de 
î^oses  ;  il  y  a  planté  ,   comme  Tliéocrite  , 

(*)  Voyez  la  note  D  à  la  fin  du  vohime. 


2(54  GENIE 

Partie  II.  des  liuiriers  et    do  lourds    pins.    Dans   les 

rooti.iue     jardins  d'Alcinoiis,  il  fait  couler  des  fon- 

Ciivislia-     tames     et     fleurir    des    arbres    utiles  ;   il 

jiisme.      parle  ailleurs   de  la   colline  ,    battue  des 

'*'*"        vents     et    couverte    de    figuiers  ,     et    il 

Livre  V.  ,  i         r  /         i  i     •        i      ^-.-        /■ 

représente  la  lumee  des  palais  de  Circe , 
men-eUleux    s'éleyant  au  -  dessus   d'une  foret   de    chê- 
oii         nés. 

delapoésîc,  tt»       •!  •      i  a  /    •.  '      i 

Viroue  a  mis  la  même  vente  dans  ses 

dans  ^ 

ses  rapports  peintures.  Il  donne  au  piiirépitliète  d'/iar- 
,    ^  ^        uwnieujc  ,  parce  qu'en  effet  le  pin  a  une 

les  etiTs  ^  ^  ' 

surnaturels,  sorte  de  doux  gémissemens  quand  il  e^t 
fbiblement  agité  j  les  nuages  ,  dans  les 
Géorgiques  ,  sont  comparés  à  des  flocons 
de  laine  roulés  par  les  vents ,  et  les  hiron- 
delles ,  dans  l'Enéide  ,  gazouillent  sous  le 
chaume  du  roi  Eyanth  e ,  ou  rasent  les 
portiques  des  palais.  Horace  ,  Tibulle  , 
Properce,  Ovide,  ont  aussi  crayonné  quel- 
ques ébauches  de  la  nature  ^  mais  ce  n'est 
jamais  qu'un  ombrage  favorisé  de  Morphée, 
un  vallon  où  Cytliérée  doit  descendre ,  une 
fontaine  où  Bacclius  repose  dans  le  seiii 
des  Naïades. 


DU    CHRISTIANISME.    2.65 

L'âge   pliilosopliique    de   l'aiitlqnité    ne  Partie  il 

changea  rien  à  cette  manière.  L'Olympe  ,  Poéii.  ne 

auquel  on  ne  croyoit  pins  ,  se  réfiigia  chez  d,,.;,,;,. 

les  poètes  ,    qui  protégèrent   à  leur  tour  lusmc. 

les  dieux  qui  les  avoient  protégés.   Stace  "~~" 
et  Silius  Italicus  n'ont  pas   été  plus  loin 

qu'Homère  et  Virgile  5  Lucain  seul  avoit  jnervUieux^ 

fait  quelque  progrès  dans  cette  carrière  ,  *^" 

,,                               1             1       -r»!              111-  delà  poésie, 

et  i  on  trouve  dans  la  riiarsaie  la  descrip- 


iKins 


tion  d'une  foret  et  d'un  désert ,  qui  rappelle  ses  lapijorts 
les  couleurs  modernes  (1).  ,     ,, 

\    /  les  êtres 

Enfin ,  les  naturalistes  furent  aussi  sobres  siunaiun.is. 
que  les  poètes,  et  suivirent  à-peu-près  la 
même  progression.  Ainsi  Pline  et  Columèle 
qui  vinrent  les  derniers,  se  sont  plus  attachés 
à  décrire  la  nature  qu'Aristote.  Parmi  les 
historiens  et  les  philosophes,  Xénophon, 
Tacite  ,  Plutarque  ,  Platon  et  Pline  le 
jeune  (2) ,  se  font  remarquer  par  quelques 
beaux  tableaux. 

(1)  Cette  description  est  pleine  d'enflure  et  de 
mauvais  goût;  mais  il  ne  s'agit  ici  que  du  genre  et 
non  de  l'exécution  du  morceau. 

^2)  Yoyez  dans  Xénophon  la  retraite  des  Dix-uiille 


2.66  GENIE 

Parue  II.        Oii  lie    peut   guères  supposer   que  des 
Poéti4ue     hommes ,  aussi  sensibles  que  les  anciens  , 

du  . 

Chiistia-     eussent  manque  d'yeux  pour  voir  la  nature, 


nisme. 


et  de  talent  pour  la  peindre,  si  quelque 

""""       cause  puissante  ne  les  avoit  aveuglés.  Or, 

cette  cause  etoit  la  mythologie ,  qui ,  peu- 

merveilUux    pl^J^t  l'univcrs  d'élégans  fantômes,  ôtoit  à 

oii         la  création ,  sa  gravité  ,  sa  grandeur  ,  sa 

dans     '  solitude  et  sa  mélancolie.  Il  a  fallu  que  le 

ses  rapports  cliristiaiiisiue  vînt  chasser  tout  ce  peuple 

avec        jg   faunes  ,    de    satyres    et  de    nymphes  , 

les  êtres  '  ■'  .       r  ^ 

«urnaïuieis.  pour  rendre  aux  grottes  leur  silence ,  et 
aux  bois  leur  rêverie.  Les  déserts  ont  pris 
sous  notre  culte  un  caractère  plus  triste  , 
plus  vague ,  plus  sublime  ;  le  dôme  des 
forêts  s'est  exhaussé  ,  les  fleuves  ont  brisé 
leurs  petites  urnes  ,  pour  ne  plus  verser  que 
les  eaux  de  l'abyme  du  sommet  des  mon- 

et  le  Traité  de  la  chasse  ;  dans  Tacite  ,  la  description 
du  camp  abandonné  ,  où  Varus  fut  massacré  avec  ses 
légions  (/Jn.  lib.  I.)  ;  dans  Plutarque  ,  la  vie  de 
Brutus  et  de  Pompée  j  dans  Platon  ,  l'ouverture  du 
dialogue  des  loix  j  dans  Pline,  la  description  de 
son  jardin. 


DU    CHRISTIANISME,    c^'j 

tasnes  :  le  vrai  Dieu  ,  en  rentrant  dans  ses  Partie  u. 
œuvres,  a  donné  son  immensité  à  la  nature.     Toéiiiue 
Le   spectacle    de   l'univers   ne   pouvoit    ç-i^^igti^. 
faire  sentir  aux  Grecs  et  aux  Romains  les      nisme. 
émotions     qu'ils    portent    à    notre     ame.       — "^ 
Au  lieu    de  ce    soleil  couchant,    dont  le 
rayon   alongé   tantôt  illumine  une    forêt  ^^^^^^n^^^^ 
sombre  ,   tantôt  forme  une  tangente  d'or         ou 
sur    l'arc  roulant  des   mers  ;    au  lieu    de     ®  a  poésie, 

'  dans 

ces  beaux   accidens   de   lumière  qid  nous  ses  rapports 
retracent   chaque  matin    le    miracle     de        ^^^^ 

■*■  ^  _  1(5  êtres 

la  création  5  les  anciens  ne  voyoient  par-  surnaturels. 
tout  qu'une  uniforme  machine  d'opéra. 

Si  le  poète  s'égaroit  dans  les  vallées  du 
Taigette  ,  au  bord  du  Sperchius  ,  sur  le 
Ménale  aimé  d'Orphée ,  ou  dans  les  cam- 
pagnes d'Elore,  malgré  la  douceur  de  cette 
géographie  hellénienne  ,  il  ne  rencontroit 
que  des  faunes ,  il  n'entendoit  que  des 
dryades  :  Priape  étoit  là  sur  un  tronc 
d'olivier,  et  Vertumne  avec  les  Zéphyrs, 
menoit  des  danses  éternelles.  Des  SyUains 
et  des  Naïades  peuvent  frapper  agréable- 
ment l'imagination ,  pourvu  qu'ils  ne  soient 


Partie  II. 

Poétique 

du 

Cluislia- 

nisme. 


26*8  GENIE 

pas  sans  cesse  reproduits  j  nous  ne  voulons 
point 

.     .     .   Cliasser  les  Tritons  de  l'empire  lies  eaux, 
Oter  à  Pan  sa  flûte,  aux  Parques  leurs  ciseaux. 


LivKcV.         Mais  enfin,  qu'est-ce  que  tout  cela  laisse 
Du         au  fond  de  l'ame  ?  Qu'en  résulte-t-il  pour  le 
cœur  ?  quel  iruit  peut  en  tirer  la  pensée  ? 


merveilleuXf 


ou 


les  êtres 
surnaturels. 


de  la  poésie,  Oii  !  que  le   poëte  chrétien  est  bien  plus 

favorisé  dans  la  solitude  ,   où  Dieu  se  pro- 
ses rajjports  ■'  J^ 

avec  mène  avec  lui  !  Libre  de  ce  troupeau  de 
dieux  ridicules ,  qui  les  bornoient  de  toutes 
parts  5  les  bois  se  sont  remplis  d'une 
Divinité  immense.  Le  don  de  prophétie  et 
de  sagesse ,  le  mystère  et  la  religion  sem- 
blent résider  éternellement  dans  leurs  pro- 
fondeurs sacrées. 

Pénétrez  dans  ces  forêts  américaines  aussi 
vieilles  que  le  monde,  quel  profond  silence 
dans  ces  retraites  ,  quand  les  vents  repo- 
sent !  quelles  voix  inconnues ,  quand  les 
vents  viennent  à  s'élever  !  Etes-vous  immo- 
bile ,  tout  est  muet  ;  faites-vous  un  pas  , 
tout  soupire.  La  nuit  s'approche,  les  om- 
bres s'épaississent  ;   on  entend  des  trou- 


DU  CHRISTIANISME.     269 

peaux  de   betes  sauvages  passer  daus   les  Partie  11. 

ténèbres  j  la  terre  murmure  sous  vos  pas  j  Poétique 

quelques  coups  de  foudre  lunt  mugir  les  ci,j.ist;a. 

déserts  :   la  foret  s'agite,  les  arljres   tom-  nisme. 

bent  ,    un    fleuve  inconnu    coule  devant  ""^ 

vous.    La  lune  sort  enfin   de  l'Orient  5   à  '  ""^ 

mesure  que  vous  passez  au  pied  des  arbres ,  rnerveiiieur, 

elle   semble  errer  devant   vous  dans  leur  ou 

-j-        delà  poésie, 

Cime  ,  et  suivre  tristement  vos  yeux.    L.e        ^[^^^^ 
voyageur  s'assied  sur  le  tronc  d'un  chêne  ses  rapports 
pour  attendre  le  jour  :  il  regarde  tour-à-     ,     , 

-T  J  7  D  les  êtres 

tour  l'astre  des  nuits ,  les  ténèbres,  le  fleuve  :  surnaturels, 
il  se  sent  inquiet,  agité  ,  et  dans  l'attente  de 
quelque  chose  d'inconnu  ;  un  plaisir  inoui , 
une    crainte  extraordinaire   font   palpiter 
son  sein  ,    comme  s'il  alloit   être   admis  à 
quelque  secret   de  la  Divinité  :  il  est  seul 
au    fond    des  forêts  ,    mais  la   pensée   de 
l'homme  est  égale  aux  espaces  de  la  nature , 
et  toutes  les  solitudes  de  la  terre  sont  moins 
vastes  qu'une  seule  rêverie  de  son  cœur. 

Oui ,  quand  l'homme  renieroit  la  Divi- 
nité ;  l'Etre  pensant ,  sans  cortège  et  sans 
spectateur ,  seroit  encore  plus  auguste  au 


i-jo  GENIE 

Partie  II.  milieu  des  iTioncles  solitaires,   que   s'il  y 

Poétique     apparoissoit  environné   des  petites  déités 

ciiiistia-     ^^  ^^  fable.  Le  désert  vide  auroit  encore 

nisirie.      quelcjucs   convenanccs  avec  l'étendue  de 

"""       ses  idées ,   la  tristesse  des  passions  ,   et  le 

Livre  V.       t  ,        ^  ^       a  i,  •  -n       • 

ciegout  même  d  une  vie  sans  illusion  et  sans 

Du 

m,r^>,ilUux,  esperauce. 

""  Il  y  a  dans  l'homme  un  instinct  mélanco- 

<le  la  poésie,    ,.  , 

dans        lique,  qui  le  met  en  rapport  avec  les  scènes 

ses  rapports  de  la  nature.  Eh  î  qui  n'a  passé  des  heures 

,     .  ^       entières ,  assis  sur  le  riva2;e  d'un  fleuve ,  à 

les  etros  '  O  ' 

surnaturels,  voir  s'écoulcr  les  oudes  î  qui  ne  s'est  plu  , 
au  bord  de  la  mer ,  à  regarder  blanchir 
recueil  éloigné  !  Il  faut  plaindre  les  anciens, 
qui  n'avoient  trouvé  dans  l'Océan  que  le 
palais  de  Neptune,  et  la  grotte  de  Protée  5 
il  étoit  dur  de  ne  voir  que  les  aventures 
des  Tritons  et  des  Néréides  dans  cette 
immensité  des  mers  ,  qui  semble  nous 
donner  une  mesure  confuse  de  la  grandeur 
de  notre  aine ,  et  qui  fait  naître  un  vague 
désir  de  quitter  la  vie,  pour  embrasser  la 
nature  et  nous  confondre  avec  son  auteur. 


DU    CHRISTIANISME.    271 


Partie   II. 


CHAPITRE     IL  ^"f '!"" 

du 


Cliristia- 


De  l'Allén:orie. 


t>' 


Livre  V. 

IVIais  quoi  I  dira-t-on  ,    ne  trouvez-vous         j-)^ 

rien  de  beau  dans  les  allc^gories  antiques  ?  merveilleux, 

II  faut  faire  une  distinction.  ^^  i^^J"  .  ^.^^ 
L'allégorie    morale ,    comme   celle  des        <ians 

•\  1  TT  \  I      II  ^        ._    ses  rapports 

prières  dans  Homère  ,    est   belle   en  tout 

■/^  '  avec 

temjîs ,  en  tout  pays  ,  en  toute  religion  5  le  les  êtres 
christianisme  ne  l'a  pas  bannie.  Noiis  pou-  surnature  s. 
vons  y  autant  qu'il  nous  plaira ,  placer  au 
pied  du  trône  du  Souverain  Arbitre  ,  les 
deux  tonneaux  du  bien  et  du  mal.  Nous 
aurons  même  cet  avantage,  que  notre  Dieu 
n'agira  pas  injustement  et  au  hasard  , 
comme  Jupiter  :  il  répandra  les  flots  de  la 
douleur  sur  la  tête  des  mortels  ,  non  par 
caprice  ,  mais  pour  une  fin  à  lui  seul  con- 
nue. Nous  savons  que  notre  bonheur  ici- 
bas  est  coordonné  à  un  bonheur  général , 
dans  une  chaîne  d'êtres  et  de  mondes  qui 
se  dérobent  à  notre  vue  ^  que  l'homme  ,  en 


Livre  V 


272  GENIE 

Pahtie  II.  liannonie  avec  les  £^lobes,  marche  d'un  pas 
Poéjiquc  égal  avec  eux,  à  l'accomplissement  d'une 
chrisfia-     rcvoiution,  cjuc  Dicu  couvre  de  son  eter- 

nism...         jiité. 

Mais  si  l'allégorie  Jiwrale  est  toujours 
existante  pour  nous  ,  il  vlQxi  est  pas  ainsi 
merveilleux,  ^^  l'ailégorie  physiquc.    Que  Junon  soit 
ou         Yair ,  que  Jupiter  soit  Yéthery  et  qu'ainsi , 

de  la  poésie,     .    \  .,  .  , 

,  Irere  et  sœur ,  ils  soient  encore  époux  et 

dans  '  i 

ses  rapports  épouse ,   où  est  le  cliamie ,  où  est  la  gran- 
avec        Jeui'  Je  cette  personnification  ?  Il  y  a  plus, 

les  êtres  ^  •'        ^ 

surnaturels.  Cette  sorte  d'allégoric  est  contre  les  prin- 
cipes du  goût ,  et  même  de  la  saine  logique. 
On  ne  doit  jamais  personnifier  qu'une 
qualité  ou  qu'une  affectloji  d'un  être  ,  et 
non  pas  cet  ctre  lui  -  même  ;  autrement  ce 
n'est  plus  une  véritable  personnification  , 
c'est  seulement  avoir  lait  changer  de  nom 
à  l'objet.  Je  peux  faire  prendre  la  parole  à 
une  pierre  ;  mais  que  gagnerai-je  à  appeler 
cette  pierre  d'un  nom  allégorique  ?  Orl'ame, 
dont  la  nature  est  la  vie  ,  a  essentiellement 
la  faculté  de  produire  5  de  sorte  qu'un  de 
ses  vices  5  une  de  ses  vertus  ;  peuvent  être 


DU    CHRISTIANISME.    273 

.  ,  ,     ,  pj  Partie  II. 

considères  ou  comme  sonjiis  _,  ou  comme  sa 

/•77  •  )    11     1  '«Il  Poétique 

jiue  ,  puisqu  elie  les  a  véritablement  engen-         j„ 
cirés.  Cette  passion ,  active  comme  sa  mère ,    cinistia- 

r  A  1  /■       1  nismp. 

peut ,  a  son  tour,  croître  ,  se  aevelopper, 
prendre  des  traits ,  devenir  un  être  distinct,     lj^rk  V. 
yidlsVobjet  phj/sique  ,  être  passif  de  son        j^^^ 
essence,  qui  n'est  susceptible,  ni  de  plaisir,  merveilleux, 
ni  de  douleur  ,    qui  n'a  que  des  accidens    ,  , 

^      ^  1  tlelapoesie, 

et  point  de  passions  y  et  des  accidens  aussi  dans 
morts  que  lui-même,  ne  présente  rien  qu'on  ^^*  ^^"f^^^  * 
puisse  animer.  Sera  -  ce  la  dureté  du  cail-  les  eues 
lou  ,  ou  la  sève,  du  chêne,  dont  vous  ferez 
un  être  allégorique  ?  Remarquez  même  que 
l'esprit  est  moins  choqué  de  la  création 
des  dryades  y  des  naïades  ,  des  zéphyrs , 
des  échos ,  que  de  celle  des  nymphes  atta- 
chées à  des  objets  muets  et  immobiles  : 
c'est  qu'il  y  a  dans  les  arbres,  dans  l'eau  et 
dans  l'air  un  mouvement  et  un  bruit  qui 
rappellent  l'idée  de  la  vie,  et  qui  peuvent 
par  conséquent  fournir  une  allégorie , 
comme  le  mouvement  de  l'ame.  Mais  ,  au 
reste,  cette  sorte  àe petite  allégorie  maté- 
rielle, quoiqu'un  peu  moins  mauvaise  que 
a.  S 


Partie  Iî. 


nisme. 

Livre  \ 
Du 


ou 
de  la  poésie, 

(!ans 


^74  GENIE 

la  grande  allégorie pliysique ,  est  toujours 
Poétique  j'^j^  gem^e  médiocre  ,  froid  et  incomplet  5 
Chiistia-  ^lle  ressemble  tout  au  plus  aux  fëes  des 
Arabes,  et  aux  génies  des  Orientaux. 

Quant  à  ces  dieux  vagues  que  les  anciens 
plaçoient  dans  les  bois  déserts  et  sur  les 
merveilleux,  sites  agrestcs ,  ils  étoient  d'un  bel  eHët  sans 
doute  ',  mais  ils  ne  tenoientplus  au  système 
mythologicpie  :  l'esprit  humain  retomboit 
SCS  rapports  [d  daus  la  religion  naturelle.   Ce  que  le 
les   tr        voyageur  tremblant  adoroit  en  passant  dans 
surnaturels,  ccs  solltudes,  étoit  quelque  chose  d'/^/zor^^ 
quelque  chose  dont  il  ne  savoit  point  le 
nom,  et  qu'il  appeloit  la  Divinité  du  lieu; 
quelquefois  il  lui  donnoit  le  nom  de  Pan  , 
et  Pan  étoit  le  Dieu  universel.  Ces  grandes 
émotions   qu'inspire  la  nature    sauvage  , 
n^ont  point  cessé  d'exister,  et  les  bois  con- 
servent encore  pour  nous  leur  formidable 
divinité. 

Enfin  ,  il  est  si  vrai  que  \ allégorie 
physique  ou  les  dieux  de  la  fable  y  dé- 
truisoient  les  charmes  de  la  nature ,  que  les 
anciens  n'ont  point  eu  de  vrais  peintres  de 


DU     CHRISTIANISME.     2.y5 

paysage   (i)  ,  par   la   même    raison   qu'ils  Partie  iî. 

n'avoient  point  de  poésie  descriptive.  Or,  Poétique 

chez  les  autres  peuples  idolâtres  ,   qui  ont  ri^iis,ia. 

ignoré    le   système    mythologique  ,    cette  nisme. 

poésie  a  plus  ou  moins  été  connue  j  c'est  """^ 
ce  que  prouvent  les  poèmes  Sanscrit,  les 

contes   Arabes  ,    les  Edda  ,    les   chansons  .,,  .,^ 

des   Nègres   et  des    Sauvages    (*).    Mais  ,  ou 

1  .  •     r>   t  '  1  •  de  la  poésie, 

comme  les  nations  nindeles  ont  touiours         , 

j  «laiis 

mêlé  leur  fausse  religion  (  et  par  consé-  ses  rapports 
quent  leur  mauvais  goût  )  à  leurs  ouvrages  ?     i     -    ^ 

ce  n'est  que  sous  le  christianisme  qu'on  a  surnaturels, 
su  peindre  la  nature  dans  sa  vérité. 

(i)  Les  faits  sur  lesquelles  cette  assertion  est 
appuvée,  sont  développés  dans  la  note  B  du  troisième 
volume. 

(^*)   Voyez  la  note  E  à  la  fin  dw  volume. 


Partie  historique  de  la  Poésie  descriptive 
chez  les  modernes. 


:ij6  GENIE 

Taktie  n. 

Poétique  CHAPITRE    III. 

du 
Christia- 
nisme. 

Livre  V. 

^"  T  A  .  • 

merveilleux,  Ju  E  S  Apôtrcs  avoient  à  peine  commencé 
^"         de   prêcher  l'Evangile  au  monde,    qu'on 

delà  poésie, 

clans       "^it  naître  la  poésie  descriptive.  Tout  rentra 

ses  rapports  Jans  la   vérité ,   devant  celui   qui  tient  la 

les  êtres    pldce  de  la  vérité  sur  la  terre  y  comme 

surnaturels,  parle  Saint  Augustin.  La  nature  cessa  de  se 

fiiire  entendre  par  l'organe  mensonger  des 

idoles  j  on  connut  ses  fins ,  on  sut  qu'elle 

avoit  été  faite  premièrement  pour  Dieu  , 

et  ensuite  pour  l'homme.  En  efFet,  elle  ne 

dit  jamais  que  deux  choses  :  Dieu  glorifié 

par  ses  œuvres ,  et  les  besoins  de  l'homme 

satisfaits. 

Cette  grande  découverte  fit  changer  de 
face  à  la  création  j  par  sa  partie  intellec- 
tuelle ,  c'est-à-dire ,  par  cette  pensée  de 
Dieu  qu'elle  montre  de  toutes  parts  ,  l'ame 
reçut  abondance  de  nourriture  j  et  par  sa 


DU    CHRISTIANISME.    277 

Partie  II* 

partie  matérielle  ,  le  corps  s  apperçut  que 

Pocticiiiô 

tout  avoit  été  formé  pour  lui.  Dès-lors  on        ^^ 
entrevit  des  harmonies  ineffables  entre  nous    ciuïstia- 

et  les  déserts.  Les  vains  simulacres  attachés        

aux  êtres  insensibles  s'évanouirent,  et  les    li^^j.  y^ 
rochers  furent  bien  plus  réellement  animés,        ^^ 
les  chênes  rendirent  des  oracles  bien  plus  merveilleux^ 
certains,  les  vents  et  les  ondes  élevèrent  de  la  poésie 
des  voix    bien    plus    touchantes  ,    quand       dans 

1,1  .     ,      ,  ses  rapports 

1  nomme  eut  puise  dans  son  propre  cœur 

la   vie ,    les   oracles  ,    et   les    voix   de    la     les  êtres 

surnaturels*. 

nature. 

Jusqu'à  ce  moment ,  la  solitude  avoit 
été  regardée  comme  affreuse  ,  mais  les 
nouveaux  chrétiens  lui  trouvèrent  mille 
charmes.  Les  anachorètes  écrivirent  de  la 
douceur  du  rocher  et  des  délices  de  la 
contemplation  :  c'est  le  premier  pas  de  la 
poésie  descriptive.  Les  religieux  qui  pu- 
blièrent la  vie  des  premiers  pères  du  désert^ 
furent  à  leur  tour  obligés  de  faire  le  tableau 
des  retraites  où  ces  illustres  inconnus 
avoient  caché  leur  gloire.  On  voit  encors 
dans  les  ouvrages  des  Jérôme  et  des  Atha- 


2yS  GENIE 

Partie  II.  nase  (i) ,  des  descriptions  de  la  nature^ 

Poétique    qui  prouvent  qu'ils  savoient  observer,  et 

Chiisiia-    iâ-ire  anner  ce  qu'ils  peignoient. 

msme.  Ce   nouvcau   genre  ,    introduit    par  le 

"■"       christianisme  dans  la  littérature  ,  se  déve- 

LlVRE  V.         , 

loppa  rapidement.  Il  se   répandit  jusque 

Du 

merveilleux  ^^^^  1^  Style  historiquc  ,  comme  on  le 
ou         remarque    dans   la  collection   appelée    la 

'  P'  *'^'  Byzantine  ,  et  sur-tout  dans  les  histoires  de 
ses  rapports  Procopc.  Il  se  propagea  de  même ,  mais  il 

^""^^        se  corrompit,  parmi  les  romanciers  2;recs 

les  êlies  ±       ^  i  o 

surnatuieis,  <iu  Bas-Empire ,   et  chez  quelques  poètes 
latins,  en  occident  (2). 

Constantinople  ayant  passé  sous  le  joug 
des  Turcs,  on  vit  se  former  en  Italie  une 
nouvelle  poésie  descriptive,  composée  des 
débris  du  génie  Maure ,  Grec  et  Italien. 
Pétrarque,  l' Arioste ,  et  le  Tasse  l'élevèrent 
à  un  haut  degré  de  perfection.  Mais  cette 
description  brillante  manque  absolument 

(1)  Hieron.  in  Vit.  Paul.  Sanct.  Atlian.  in  Vî^^ 
.Anton, 

(3)  Boëce.  etc. 


LiVKE  V. 


DU    CHRISTIANISME.    279 

devérité.  Elleconsiste  en  quelques  épitliètes   Partie  iî. 
répétées  sans  fin  ,  et  toujours  appliquées     Poétique 
de  la  même  manière.  Il  fut  impossible  de     ci,ristia- 
sortir  d'un  bois  touffu,  d'un  antre  frais  ,       nisme. 
ou  des  bords  d'une  claire  fontaine .  Tout 
se  remplit  de  bocages  àH orangers  ,  de  ber- 
ceaux àe  jasmins  et  de  buissons  de  roses.   ^grv«7/eur 

Flore  revint  avec   sa  corbeille ,  et  les        ^"^ 
éternels   Zep/iyrs  ne  manquèrent  pas  de        ^j^^^^ 
l'accompagner   :    mais  ils    ne    trouvèrent  ses  rapports 
dans  les  bois  ni  les  Naïades  ,  ni  les  Fau-      ,     . 

les  êtres 

7ies ,  et  s'ils  n'eussent  rencontré  les  Fées  surnaturels 
et  les  Géants  des  Maures,  ils  ^  uroient 
risque  de  se  perdre  dans  cette  immense 
solitude  de  la  nature  chrétienne.  Quand 
l'esprit  humain  fait  un  pas  ,  il  faut  que 
tout  marche  avec  lui  5  tout  change  avec 
ses  clartés  ou  ses  ombres  :  ainsi  il  lui  lait 
peine  à  présent  d'admettre  de  petites  divi- 
nités ,  là  où  il  ne  voit  plus  que  de  grands 
espaces.  On  aura  beau  placer  l'amante  de 
Titon  sur  un  char ,  et  la  couvrir  de  fleurs 
et  de  rosée  ;  rien  ne  peut  empêcher  qu'elle 
neparoissedisproportionnée,.enprom.enant 


28o  GENIE 

Partie  II.  gg^  fblble  lumière,  dans  ces  cieux  infinis 
oetique     q^g  Ye  christianisme  a  déroulés   :  qu'elle 

du  ^  ^ 

ciiristia-    laisse  donc  le  soin   d'éclairer  le  monde  à 

Cette  poésie  descriptive  italienne  passa 
^  en  France  ,  et  fiit  iàvorablement  accueillie 

Du 

merveilleux,  dcs  Ronsard  ,  des  Lemoine  ,  des  Coras ,  des 
,  ,  ""  ,  .      Saint- Amand  et  de  nos  vieux  romanciers. 

de  la  poésie, 

dans       Mais  les  grands  écrivains  du  siècle  de  Louis 

ses  rapports  XIV,  dégoûtés  de  ces  peintures,  où  ils  ne 

les  êtrra     voyoient  aucune   vérité ,  les  bannirent  de 

surnaturels.  leur  prose  et  de  leurs  vers  j  et  c'est  un  des 

caractères   distinctifs   de  leurs   ouvrages  , 

qu'on  n'y  trouve  presqu'aucune  trace  de  ce 

que  nous  appelons  jjo es ie  descriptive  (i). 

Ainsi,    repoussée  en  France,  la  muse 

des  champs  se  réfugia  en  Angleterre,  ou 

Spenser,    Waler  et  Milton  l'avoient   déjà 

fait  connoître.  Elle  y  perdit   par  degré  ses 

(i)  Il  faut  en  excepter  Fénélon ,  Lafontaine  et 
Chaulieu.  Racine  le  £ls  ,  père  de  cette  nouvelle  école 
poétique,  dans  laquelle  M.  l'abbé  de  Lille  a  excellé, 
peut  être  aussi  regardé  comme  le  fondateur  de  iii 
poésie  descriptive  en  France. 


DU    CHRISTIANISME.     :l8i 

manières  afïëctées ,  mais  elle   tomba  dans 
un  autre  excès.  Lnne  peignant  plus  cpie  la         ^^^ 
vraie  nature ,  elle  voulut  tout  peindre  ,  et     christia- 
surchargea  ses  tableaux  d'objets  trop  petits       '"^' 
ou  de  circonstances   bizarres.   Thompson 
même  ,  dans  son  chant  de  l'hiver  ,  si  supé-        ^^ 
rieur  aux  trois  autres,  a  des  détails  d'une  merveilleux^ 
mortelle   longueur   :   telle  fut   la  seconde   ^i^ia  poésie, 
époque  de  la  poésie  descriptive.  'i»"» 

D'Angleterre  elle  revint  en  France,  avec  ^^^^^^ 
les  ouvrages  de  Pope  et  du  chantre  des  !*?«  «très 
Saisons.  Elle  eut  de  la  peine  à  s'y  introduire, 
car  elle  liit  combattue  par  l'ancien  genre 
italique  ,  que  M.  Dorât  et  quelques  autres 
avoient  fait  revivre;  elle  triompha  pourtant, 
et  ce  liit  à  MM.  de  Lille  et  Saint-Lambert 
qu'elle  dut  la  victoire.  Elle  se  perfectionna 
sous  la  muse  firançoise ,  se  soumit  aux  règles 
du  goût^  et  atteignit  sa  troisième  époque. 
Disons  toutefois  qu'elle  s'étoit  maintenue 
pure,  quoiqu'ignorée  dans  les  ouvrages  de 
quelques  naturalistes  du  temps  de  Louis 
XIV ,  tels  que  Tournefort ,  et  le  père  du 
Tertre.  Celui-ci ,  à  une  imagination  vive  > 


282  GENIE 


Parti K  IL 


{lu 

risîij 
nisine. 

Livre  V. 
Du 


tlans 

ses  ra 

avec 


joint  un  génie  tendre  et  rêveur  j   il  se  sert 
oetique     jji^jjjg     ainsi   que  I^afontaine  ,   du  mot  de 

tlu  ■»•  ' 

Chrisîia-  jnélancoUe  j  dans  le  sens  où  nous  l'em- 
ployons aujourd'hui.  Ainsi  le  siècle  de 
Louis  XIV  n'a  pas  été  totalement  privé  du 
véritable  genre  descriptif,  comme  on  seroit 
merveiiUuxy  d'abord  tenté  de  le  croire  5  il  étoit  seule- 

,  ^'^^ , .     ment  relégué  dans  les  lettres  de  nos  mis- 

fle la  poésie,      _  _ 

sionnaires  (1).  Et  c'est  là  que  nous  avons 
pports  puisé  cette  espèce  de  style  ,  t[ue  nous 
les  êtres  croyons  si  nouveau  aujourd'hui, 
siuiuiurcis.  ^^  reste,  les  admirables  tableaux  répan- 
dus dans  la  bible  ,  peuvent  servir  à  prouver 
doublement  que  la  poésie  descriptive  est 
née,  parmi  nous  ,  du  christianisme.  Job  , 
les  IProphètes  ,  Y  Ecclésiastique  ,  et  sur-tout 
les  JPseaumeSy  sont  remplis  de  descriptions 
magnifiques .  Le  pseaume  benedic  ,  anima 
mea  y  est  un  chef-d'œuvre   dans  ce  genre. 

Mon   ame ,   bénis    le  Seigneur  :    Seigneur  ,    mon 
Dieu  ,  que  vous  êtes  grand  dans  vos  œuvres  ! 


(1)  On  en  verra  de  beaux  exemples,  lors-iue  nous  parlerons 
<les  raissions. 


DU    CHRISTIANISME.    :283 

ir            »         1       1         »    M                   1           •                    1  Partie  II 
Vous  répandez  les  ténèbres  ^   et  la  mut  est  sur  la 

terre  :  c'est  alors  que  les  bêtes  des  forêts  niarclient  "^"® 

dans  l'ombre  :  que  les   ru";isseraens   des   lionceaux  ^,    .    - 

'    i                   o  Chiistia- 

appelient  la  proie  ,  et  demandent  à  Dieu  la  nourri-  nisme. 

ture  promise  aux  animaux.  hi^ 

Mais  le  soleil  s'est  levé  ,  et  déjà  les  bètes  sauvages  Livre  V« 

se  sont  retirées Du 

L'homme  alors  sort  pour  le  travail  du  jour  ,  et  ac-  merveiUcux, 

complir  son  œuvre  jusqu'au  soir.  ,   ,        .  • 


uans 


Comme  elle  est  vaste ,  cette  mer  qui  étend  au  loin    ses  rapports 

ses  bras  spacieux  !  Des  animaux   sans    nombre    se 

les  êtres 
meuvent  dans  son  sein,  les  plus  petits  avec  les  plus    surnaturels» 

grands,  et  les  vaisseaux  passent  sur  ses  ondes  (i;. 

Horace  et  Pindare  sont  restés  bien  loin 
de  cette  poésie. 

Nous  avons  donc  eu  raison  de  dire,  que 
c'est  au  christianisme  que  M.  Bernardin  de 
Saint-Pierre  doit  son  talent',  pour  peindre 
les  scènes  de  la  solitude  :  il  le  lui  doit , 
parce  que  nos  dogmes,  en  détruisant  les 
divinités  mythologiques,  ont  rendu  la  vérité 
et  la  majesté  aux  déserts  ;  il  le  lui  doit , 

(l)  Pseaiitier  Français ,  page  4-5.  Traduction  de 
JM.  de  la  Harpe. 


284  GENIE 

TxRTiE  II.  parce   qu'il  a  trouvé   dans  le  système  de 
Poétique     Moïse  le  véritable  système  de  la  nature. 

du 

Chrisiia-         Mais  ici  se   présente  un  autre  avantage 

nisme.      J^j  poëte  chrétien  ;  si  sa  religion  lui  donne 

*"""       une  nature  solitaire  y  il  peut  avoir  encore 

une  nature  habitée.    Il    est  le  maître   de 

Du 

merveilleux,  placer  dcs  augcs  à  la  garde  des  forêts  ,  aux 
*'"         cataractes  de  l'abyme ,  ou  de  leur  confier 

de  la  poésie,  ^  ^ 

dans       les  solcils  et  les  mondes.  Ceci  nous  ramène 
ses  rapports  g^^^^  êtres  sumaturels  ou  au  merveilleux 

avec 

les  êtres     du  cliristianisme. 

surnaturels. 

CHAPITRE     IV. 

Si  les  Divinités  du  Paganisme  ont  poéti- 
quement la  supériorité  sur  les  Divinités 
chrétiennes. 

X  ouTE  chose  a  deux  faces.  Des  personnes 
impartiales  pourront  nous  dire  :  «  On  vous 
M  accorde  que  le  christianisme  a  fourni, 
»  quant  aux  hommes ,  une  partie  drama- 
33  tique  qui  manquoit  à  la  mythologie  j  que 
3>  de  plus  il  a  j^roduit  la  véritable  poésie 


DU   CHRISTIANISME.    385 

w  descriptive.   Voilà  deux  avantages   que  Partie  il 

33  nous  reconnoissons  ,  et  qui  peuvent ,  à  roétique 

3>  quelques  égards ,  justifier  vos  principes  ,  c|j,.istia- 

33  et  balancer  les  beautés  de  la  fable.  Mais  nismc. 

33  à  présent ,  si  vous    êtes  de  bonne  loi ,  -— 
33  vous  devez  convenir  que  les  Divinités  du 

33  paiianisme ,  lorsqu'elles  agissent  directe-  ... 

va  ^  \L  o  tucrveUleuXj 

T>  ment  et  pour  elles  -  mêmes  ,    sont   plus         ou 

,   .  11'  1  de  la  poésie, 

33  poétiques    et  plus  dramatiques  que  les         ^  ^ 
3>3  Divinités  clirétiennes.  33  ses  rapports 

On  pourroit  en  iu2;er  ainsi  à  la  première 

J^  >     o  1  ]es  êtres 

vue.  Les  Dieux  des  anciens  partageant  nos  sumaïuids. 
vices  et  nos  vertus,  ayant,  comme  nous, 
des  corps  sujets  à  la  douleur^  des  passions 
irritables  comme  les  nôtres ,  se  mêlant  à  la 
race  humaine ,  et  laissant  ici  bas  une  mor- 
telle postérité  5  ces  Dieux  ne  sont  qu'une 
espèce  d'hommes  supérieurs  qu'on  est  libre 
de  faire  agir  comme  les  autres  hommes. 
On  seroit  donc  porté  à  croire  qu'ils  four- 
nissent de  plus  grandes  ressources  à  la 
poésie,  que  les  Divinités  incorporelles  et 
impassibles  du  christianisme j  mais,  en  y 
regardant  de  plus  près,  on  trouve  que  cette 


2.^6  GENIE 

Partie  II.  supériorité  clraiiiati(_[ue  se  réduit  à  fort  peu 
Poétique     ^Q  chose. 

du  -n  •  > 

christia-  Premièrement,  il  y  a  toujours  eu  dans 
nisine.  toute  religion  pour  le  poëte  et  le  pliiloso- 
■"""       plie ,  deux  espèces  de  déités.  Ainsi  l'Etre 

Livre  V.         ,  .  ,,.  . 

abstrait,  dont  Tertullien  et  saint  Augustin 

Du 

merveilleux    ^^^^  fait  de  si  bellcs  peintures ,  n'est  pas  le 
'>i^         Jehovah  de  David  ou  d'Isaïe  j  l'un  et  l'autre 

de  la  poésie,  ,    .  /  i       -ni 

dans        sont  fort  supérieurs  au  Taeos  de  Platon 
ses  rapports  g^  .^^^  Jupiter  d'Homère.  Il  n'est  donc  pas 

avec  .  .,...,, 

les  êtres  rigoureusement  vrai  que  les  Divinités  poe- 
surnatureis.  tiq^es  des  clirétieiis  ,  soient  privées  de 
toute  passion.  Le  Dieu  de  l'Ecriture  se 
repent ,  il  est  jaloux ,  il  aime  ,  il  liait ,  sa 
colère  monte  comme  un  tourbillon  :  le  Fils 
de  l'Homme  a  pitié  de  nos  soulïrances;  la 
Vierge ,  les  Saints  et  les  Anges ,  sont  émus 
par  le  spectacle  de  nos  misères;  en  général, 
le  JParadis  est  beaucoup  plus  occupé  des 
liommes  que  V  Olymjje. 

Il  y  a  donc  des  passions  chez  nos  Puis- 
sances célestes,  et  ces  passions  ont  ce  grand 
avantage  sur  les  passions  des  Dieux  du 
paganisme  ,  qu'elles  n'entraînent    jamais 


DU    CHRISTIANISME.    287 

après  elles  une  idée  de  désordre  et  de  mal.  Tahtie  iî. 
C'est  une  chose  miraculeiisc,  sans  doute,     Tottique 
qu'en  peignant  la  colère  ou  la  tristesse  du     cinistia- 
Ciel  chrétien,  on  ne  puisse  détruire  dans      nisme. 
l'iinaeiiiation  du  lecteur,  le  sentiment  de       "~~ 

TV 

la  tranquillité  et  de  la  joie  j  tant  il  y  a  de 
sainteté  et  de  justice  dans  le  Dieu  présenté  merveiiUux, 
pour  notre  religion.  ^*^ 

Ce  n  est  pas   toutj   car  si  ion  vouloit        ^,^^^5 
absolument  que  le  Dieu  des  chrétiens  lût  ses  r.-ippnns 
un  être    impassible,   on  pourroit  encore     1,].^.,,.^,, 
avoir  des  divinités  passionnées  aussi  dra-  suruatmeis. 
niatiques  et  aussi  méchantes  que  celles  des 
anciens  :  l'Enfer  rassemble  toutes  les  pas- 
sions des  hommes.  Notre  système  tliéolo- 
gique  nous  paroît  plus  beau ,  plus  régulier , 
plus  savant^  que  la  doctrine  fabuleuse  qui 
confondoit  hommes  ,  dieux  et  démons.  Le 
poëte  trouve  dans  notre  Ciel  les  êtres  par- 
faits ,  mais  sensibles ,  et  disposés  ''dans  une 
brillante  hiérarchie  d'amour  et  de  pouvoir^ 
l'abyme  garde  ses  Dieux  passionnés  et  puis- 
sans  dans  le  mal ,  comme  les  Dieux  mytho- 
logiques 5  les  hommes  occupent  le  milieu, 


Livre  V 


388  GENIE 

.  touchant  au  Ciel  par  leurs  vertus,  et  aux 

oe  iqiie     ]7jjfgj.g  pg^j.  ig^jj-s  vices  j   aiiués  des  anges  , 

Christia-     liaïs    dcs  démous ,   objet  infortuné   d'une 

nisine.       guerre     qui     ne     doit    finir    qu'avec     le 

monde. 

Ces  ressorts  sont  grands,  et  le  poëte  n'a 
merveilleux    P^^  ^^^^  ^^  ^^  plaindre.   Quant  aux  actions 
ou         des  Intelligences  chrétiennes ,   il  ne  nous 
^^  poésie,  ^^^^  ^^^  difficile  de  prouver  bientôt  qu'elles 
ses  rapports  sont  plus  vastcs  et  plus  fortcs  que  celles  des 
avec        Dieux  mytliologiqucs.   Le  Dieu  cjui  régit 
surnaturels,  les  mondes ,  qui  roule   les  comètes ,    qui 
crée  l'univers  et  la  lumière ,  qui  embrasse 
et  comprend  tous  les  temps  ,  qui  lit  dans 
les  plus  secrets  replis  du  cœur  humain  5  ce 
Dieu  peut-il  être  comparé  à  un  Dieu  qui 
se  promène  sur  un  char,   qui  habite  uu 
palais   d'or   sur  une  petite  montagne  ,   et 
qui  ne  prévoit  pas  même  clairement  l'ave- 
nir ?  Il  n'y  a  pas  jusqu'au  foible  avantage 
de  la  différence  des  sexes  et  de  la  forme 
visible  ,    que  nos   Divinités  ne   partagent 
avec  celles  de  la  Grèce,  puisque  nous  avons 
<Jes  saintes  et  des  vierges ,  et  que  les  Anges, 


DU    CHRISTIANISME.    289 

dans  l'Ecriture  ,    empruntent   souvent   la  Pautie  ii. 

fisure  hiimaine.  Foétique 

Mais  comment  préférer  une  sainte  dont     „,  '.". 

i  Cliristia- 

l'histoire  blesse  quelquefois  l'élégance  et      nisme. 
l«e  goût ,  à  une  fraîche  Naïade  attachée  aux       -*— — 
sources  d'un  ruisseau  ?  Il  faut  sépaier  la 
vie  terrestre  de  la  vie  céleste  de  cette  sainte  : 
sur  la  terre  ,  elle  ne  fiit  qu'une  femme  5  sa 
divinité   ne  commence  qu'avec  son   bon- 


Livn  E  Vi 


Du 
merveillenr^ 

Oil 

delà  poésie, 
dans 

heur,  dans  les  régions  de  la  lumière  éter-  ses  rapports 
nelle.   D'ailleurs,   il  faut  toujours  se  sou-        '''^'^ 

les  êtres 

venir  que  la  Naïade  détruisoit  \di poésie  des-  sunuiureisi. 
criptive  ;  qu'un  ruisseau  représenté  dans 
son  cours  naturel ,  est  plus  agréable  que 
dans  sa  peinture  allégorique  5  et  que  nous 
gagnons  d'un  côté  ce  que  nous  semblons 
perdre  de  l'autre. 

Quant  aux  combats  ,  tout  ce  qu'on  a  dit 
contre  les  Anges  de  Milton  ,  peut  se  rétor- 
quer contre  les  Dieux  d'Homère  :  de  l'une 
et  de  l'autre  part^  ce  sont  des  divinités  pour 
lesquelles  on  ne  peut  craindre ,  puisqu'elles 
ne  peuvent  mourir.  Mars  ,  renversé  ,  et 
<  ouvrant  de  son  corps  neuf  arpens,  Diane  , 
2.  T 


l 


:>90  GENIE 

Partie  IL  donnant  dcs  soufilets  à  Vénus  ^  sont  aussi 
Poétique  ridicules  qu'un  ange  coupé  en  deux,  et  qui 
„,  .  .       se  renoue  comme  un  serpent.    Les  Puis- 

CliriGtia-  ^ 

nisiue.      sances   surnaturelles  peuvent  encore  pré- 

— ^       sider  aux  combats  de  l'Epopée  ;  mais  il 

nous  semble  qu'elles  ne  doivent  plus  en 

.^,        venir  aux  mains  ,  hors  dans  certains  cas 

ou         ^u'il  n'appartient  qu'au  goût  de  détermi- 

dela  poésie,  ,      ,  i  .  r    •  j 

ner  5  c  est  ce  que  la  raison  supérieure  de 
ses  vapports  Virgile  avoit  déjà  senti  il  y  a  plus  de  dix- 
^^,^^        huit  cents  ans. 

les  êtres 

sui uaïuieis.  Au  reste  y  il  n'est  pas  tout-à-fàit  vrai  que 
les  divinités  chrétiennes  soient  ridicules 
dans  les  batailles.  Satan  ,  s'apprêtant  à 
combattre  Michel  dans  le  paradis  terrestre, 
est  superbe 5  le  Dieu  des  armées,  marchant 
dans  une  nuée  obscure ,  à  la  tête  des  légions 
fidèles ,  n'est  pas  une  petite  image  5  le  glaive 
exterminateur,  se  dévoilant  tout-à-coup 
aux  yeux  de  l'impie,  frappe  d'étonnement 
et  de  terreur  ;  les  saintes  milices  du  ciel , 
sappant  les  fbndemens  de  Jérusalem ,  font 
presque  un  aussi  grand  efFet  que  les  dieux 
ennemis    de   Troie,     assiégeant    le  palais 


DU    CHRISTIANISME.    291 

de  Priain  ;    enfin,    il    n'est  rien  de  plus  Partie  ir. 

sublime  dans  Homère,  que  le  combat  d'Em-  Poétique 

manuel   contre   les  mauvais    anses     dans  ^,  .  . 

Milton ,  quand  ,  les  précipitant  au  fond  de  nisme. 

i'abyme  ,  le  Fils  de  l'Homme  retient  à  moi-  "~" 
tié  sa  foudre   de  peur  de   les   anéantir. 
•c  L'enfer  entendit  le  bruit  ;  l'enfer  vit  le 

-'  merveilleux, 

35  ciel  croulant  du  ciel ,  et  l'enfer  eût  fui         ou 
3î  épouvanté ,   si  ses  sombres  bases  n'eus 
«  sent   été  profondément  creusées   par  la  «es  m:  poits 
»  main  de  la  justice  éternelle.  ?> 


de  la  poésie, 


avec 
les  êtres 

surnaturels. 


CHAPITRE     V. 

Caractère  du  vrai  Dieu. 

\J-E  S  T  une  chose  bien  merveilleuse  ,  que 
le  Dieu  de  Jacob  soit  aussi  le  Dieu  de 
l'Evangile  -,  que  le  Dieu  qui  lance  la  foudre , 
soit  encore  le  Dieu  de  paix  et  d'innocence. 

11  donne  aux  fleurs  leur  aimable  peinture  ; 
Il  fait  naître  et  mûrir  les  fruits, 
Et  leur  dispense  avec  mesure, 
Et  la  chaleur  dos  jours,  et  la  fraîcheur  des  nuits. 

T.. 


292  GENIE 

Partie  II.       Nous  CFoyons  ii'avoir  pas  besoin  de  preu- 

Poétique     yes ,   pour  montrer  combien  le  Dieu  des 

Christia-     Chrétiens  est  poétiquement  supérieur  au 

nisine.      Jupiter  antique.  A  la  voix  du  premier,  les 

'— ~"       fleuves  rebroussent  leur  pours  ,  le  ciel  se 

roule  comme  un  livre  ,  les  mers  s'entr'ou- 

.,,        vrent ,  les  murs  des  cités  se  renversent ,  les 

ou         morts  ressuscitent ,   les  plaies   descendent 

,       '^'  sur  les  nations.  En  lui  le  sublime  existe  de 

dans 

ses  rapports  soi-même,  et  il  épargne  le  soin  de  le  cher- 
avec        cher  :   le  Jupiter  d'Homère  ,  ébranlant  le 

les  êtres  ^  ' 

surnaturels,  ciel  d'un  Signe  de  ses  sourcils  ,  est  sans 
doute  fort  majestueux  ^  mais  Jéliovah  des- 
cend dans  le  chaos  ,  et  lorsqu'il  prononce 
le  fiat  lux  j  le  fabuleux  fils  de  Saturne 
s'abyme  et  rentre  dans  le  néant. 

Si  Jupiter  veut  donner  aux  autres  dieux 
une  idée  de  sa  puissance ,  il  les  menace  de 
les  enlever  tous  au  bout  d'une  chaîne  :  il 
ne  faut  à  Jéhovah  ,  ni  chaîne,  ni  essai  de 
cette  nature. 

Et  quel  besoin  son  bras  at-il  de  nos  secours  1 
Que  peuvent  contre  lui  tous  les  rois  de  la  terre  1 
En  vain  ils  s'uniroient  pour  lui  faire  la  guerre  , 
Pour  dissiper  leur  ligue ,  il  n'a  qu'à  se  montrer  : 


DU    CHRISTIANISME.    293 

Il  parle  ,  et  dans  la  pomhe  il  le  fait  tous  rentrer!  Partie  lï. 

Au  seul  son  de  sa  voix  la  mer  fuit ,  le  ciel  treini,le  ;  Poétique 

II  voit  comme  un  néant  tout  l'univers  ensemble  ;  ilu 

Et  les  foibles  mortels  ,  vains  jouets  thi  trépas  ,  Chnstia- 
Soiit  tous  devant  ses  yeux ,  comme  s'ils  n'étoient  pas  (i). 


nisme. 


Achille  va  paroître  pour  venger  Patrocle.  livre  v, 
Jupiter  déclare  aux  immortels  qu'ils   peu-        du 

vent  se  mêler  au  combat ,  et  prendre  parti  '"«'■''"■"^«^»' 

dans    la    mêlée*    Aussitôt   tout   l'Olympe  delà  poésie, 
s'ébranle  :-  ^'^"* 

ses  rapports 

A      '        i       /   s  3vec 

A«/vov,  etc.  (2). 

les  êtres 

a  Le  père  des  Dieux  et  des  hommes  fait  gronder  surnatura's. 
sa  foudre.  Neptune  ,  soulevant  ses  ondes  ,  ébranle 
la  terre  immense  ;  l'Ida  secoue  ses  fondemens  et  ses 
cimes  ;  ses  fontaines  débordent  ;  les  vaisseaux  des 
Grecs  ,  la  ville  des  TroyenSj  chancellent  sur  le  sol 
flottant.  » 

«  Pluton  sort  de  son  trône  •,  il  pâlit ,  il  s'écrie,  etc.  » 

Ce  morceau  a  été  cité  par  tous  les  critir 
ques  ,  comme  le  dernier  efibrt  du  sublime^ 
Les  vers  grecs  sont  admirables  5  ils  devienr- 
nent  tour-à-tour  le  foudre  de  Jupiter ,  le 

(1)  Racine,  Estlier. 

(aj  Hom.  //.  1.  XX ,  V.  56. 


294  GENIE 

Paitie  II.  trident  de  Neptune  e!;  le  cri  de  Pluton.  11 
Poétique  semble  qu'on  entende  toutes  les  gorges  de 
_,  \  .       l'Ida   répéter  le  son   des  tonnerres  ,    ^«'»» 

Cnristia-  1  ' 

iiisine.  «^  êêpiIxTÈ  'xaflyif  'AnTpMv  rî  Ssmv  ts.     CeS  7'  et  CeS  COn- 

"— "  sonnances  en  ^'  (on)  dont  le  vers  est  rempli, 

imitent  le  roulement  de  la  foudre,  inter- 

merveilleux  ^'oi^pu  par  des  espèccs  de  silence  "^à,  Zi,  -ri, 

ou  Sv ,  ri:  c'est  aïusi  que  la  voix  du  Ciel,  dans 

a  poésie,  ^^^  tempête ,  meurt ,  et  renaît  tour-à-tour 

SCS  rapports  dans  la  profondeur  des  bois.  Un  silence 

,  ^''^^  subit  et  pénible,  des  images  vaeues  et  fan- 

les  êties  .  D  D 

'surnaturels,  tastiques,  succèdent  tout-à-coup  au  tumulte 
des  premiers  mouvemens  :  on  sent,  après 
le  cri  de  Pluton  ,  qu'on  est  entré  dans  la 
région  de  la  mort;  toutes  les  expressions 
d'Homère  se  décolorent  et  deviennent 
froides,  muettes  et  sourdes,  et  une  mul- 
titude d'tS  sifflantes ,  imitent  le  murmure 
de  la  voix  inarticulée  des  ombres. 

Où  prendrons-nous  le  parallèle  ,  et  la 

73oésie  chrétienne  a-t-elle  assez  de  moyens 

].our  s'élever  à  ces  beautés?  Qu'on  en  juge. 

C'est  l'Eternel  qui  se  peint  lui-même  : 

«  Sa  colère  a  monté  comme  un  tourbillon  de  in- 


DU    CHRISTIANISME.    296 

»  mc'e  5  son  visage  a  paru  comme  la  llamme  ,  et  son    Partie  II. 

33  courroux  comme  un  feu  ardent.    Il  a  abaissé  les      Poétique 

»  cieux,  il  est  tlescenJu ,  et  les  nuages  étoient  sous  f^"- 

»  ses  pieds.    Il  a  pris  son  vol  sur  les  ailes  des  Ché-  '^* 

,  ,  .  nisme. 

»  rubins  5  il    s  est  élancé  sur  les  vents.    Les  nuées 

»  amoncelées  formoient  autour  de  lui  un  pavillon     ^  ^- 

^  Livre  V. 

35  de  ténèbres  :  l'éclat  de  son  visage  les  a  dissipées  , 

ïï  et  une  pluie  de  feu  est  tombée  de  leur  sein.    Le  merveilleur 

y>  Seigneur  a  tonné  du  haut  des  Cieux  5  le  Très-Haut  ou 

»  a  fait  entendre  sa  voix  ;    sa  voix  a  éclaté  comme  poésie^ 

33  un  oraee  brûlant.    Il  a  lancé  ses  flèches  et  dissipé 

^  ^       ses  rapports 

33  mes  ennemis  ;  il  a  redoublé  ses  foudres  qui  les  ont  avec 

33  renversés.   Alors   les  eaux  ont  été  dévoilées  dans      les  êtres 
3J  leurs  sources  ,  les  fondemens  de  la  terre  ont  paru 
»  à  découvert  ,  parce  que  vous  les  avez   menacés  , 
>3  Seigneur  ,    et  qu'ils  ont  senti  le   soufle  de  votre 
M  colère.  33 

ce  Avouons-le,  dit  M.  de  la  Harpe  ,  dont 
>3  nous  empruntons  la  traduction  ,  il  y  a 
33  aussi  loin  de  ce  sublime  à  tout  autre 
>3  sublime,  que  de  l'esprit  de  Dieu  à  l'es- 
33  prit  de  l'homme.  On  voit  ici  la  conception 
33  du  grand  dans  son  principe  :  le  reste  n'en 
>3  est  qu'une  ombre,  comme  l'intelligence 
53  créée  n'est  qu'une  foible  émanation  de 


suiiiaturels. 


29^  GENIE 

Partie  it.    >j  rintelligence  créatrice  j  comme  la  fiction.^ 
Pocii lue     33  quand  elle  est  belle  ,  n'est  encore  que 
55  l'ombre   de   la  vérité,    et   tire  tout  son 
>ï  mérite  d'un  fond  de  ressemblance.  » 

CHAPITRE    VI. 

Des  Esprits  de  Ténèbres. 

XJES  dieux  du  polythéisme  ,  à-peu-près. 
égaux  en  puissance  ,  partageoient  les  mêmes 
liaines  et  les  mêmes  amours.  S'ils  se  trou- 
voient  quelquefois  opposés  les  uns  aux 
antres,  c'étoit  seulement  dans  les  querelles 
des  mortels  :  ils  se  réconcilioient  bientât 
en  iDuvant  le  nectar  ensemble. 

Le  christianisme,  au  contraire,  en  nous 
instruisant  de  la  vraie  constitution  des 
êtres  surnaturels  ,  nous  a  montré  l'empire 
de  la  vertu ,  éternellement  séparé  de  celui 
du  vice.  Il  nous  a  révélé  des  esprits  de 
ténèbres  ,  machinant  sans  cesse  la  perte  d^4 
genre  humain j  et  des  esprits  de  lumière, 
"iniquement    occupés   des    moyens    de  le, 


Ciiiistia- 
11  i  s  me, 

Ln  RE  V. 

Du 
merveilleux, 

ou 
de  la  poésie 

tians 

«es  rapports 

avec 

ks  êtres 

Situ'uai.urcls. 


DU    CHRISTIANISME.    297 

sauver.  Delà  un  combat  éternel,  dont  une  Partie  ir. 
ïjuagination  heureuse  peut  tirer  une  foule     Poéiitiue 
de  beautés.  ^,  '.\. 

Clinstia- 

Ce  irieneilleux  d'un  fort  grand  carac-  nisme. 
tère  ,  en  iburnit  ensuite  un  second  d'une  """ 
moindre  espèce,    la  Magie.    Celle-ci  a 

,    ,  T  ....  Du 

ete  connue   des  anciens  (  1  )  ;   mais    sous  ...   „ 

notre  culte  elle  a  acquis  ,  comme  machine         ou 
poétique ,  plus  d'importance  et  d'étendue.  '^^  a  poésie, 
Toutefois   on    doit    en   user   sobrement  ,  ses  rapports 
parce  qu'elle    n'est   pas    d'un  soût    assez        ^^^*^ 
chaste  :  elle  manque  sur-tout  de  grandeur ,  surnaturelsn 
car  empruntant  quelque  chose  de  son  pou- 
voir à  la  nature  humaine ,  les  hommes  lui 
communiquent  leur  petitesse. 

Un  autre   trait   distinctif  de  nos   êtres 


(1)  La  magie  des  Anciens  différoit  en  ceci  de  la 
nôtre  ,  qu'elle  s'opéroit  par  les  seules  vertus  des 
plantes  et  des  pliiltres  ;  tandis  que  parmi  nous,  elle 
découle  d'une  Puissance  surnaturelle  ,  quelquefois 
bonne  ,  mais  presque  toijours  méchante.  On  sent 
qu'il  n'est  pas  question  ici  de  la  partie  historique  et 
philosophique  de  la  Magie  ,  considérée  comme  VArt 
4^&  AJages^ 


29S  GENIE 

Partie  II.  sumaturcls ,  sur-tout  cliez  les  puissances 

Poétique     infernales  ,  c'est  l'attribution  d'un  carac- 

Christia-     ^^^^-    Nous    verrons    incessamment  quel 

iiisme.      usage  Miltou  a  iait  du  caractère  d'orgueil, 

""~       donné ,  par  le  christianisme ,  au  prince  des 

Livre    V.     .  /     \  1  t 

ténèbres.    Ee    poète    pouvant    en    outre 

merveilleux,  attacher  uu  ange  du  mal  à  chaque  vice , 

"Il         dispose    ainsi    d'un    essaim    de   divinités 

jjlll^  '^'  infernales.    Il   a  même   alors  la  véritable 

ses  iaj);)oits  allégorie ,  sans  avoir  la  sécheresse  qui  l'ac- 

avec  .  , 

les  ètics     compagne  j   ces   esprits  pervers  étant   en 
surnaturels,  elïét  dcs  ctrcs  récls,  et  tels  que  la  religion 
nous  periuet  de  les  croire. 

Mais  si  les  démons  se  multiplient  autant 
que  les  crimes  des  hommes  ,  ils  peuvent 
aussi  se  marier  aux  accidens  terribles  de  la 
nature.  Tout  ce  qu'il  y  a  de  coupable  et 
d'irrégulier  dans  le  monde  moral  et  dans  le 
monde  physique ,  est  également  de  leur 
ressort.  Il  faudra  seulement  prendre  garde, 
en  les  mêlant  aux  tremblemens  de  terre , 
ou  aux  ombres  d'une  vieille  forêt ,  de  don- 
ner à  ces  scènes  un  caractère  majestueux. 
H  faut   qu'avec  un  goût  exquis,   le  poëte 


DU    CHRISTIANISME.    -99 

sache  faire  distinguer  le  tonnerre  du  Très-  Partie  11. 
Haut ,    du  vain  bruit  que  fait  éclater  un    Po«  ^q^^c 

du 

esprit  perfide.    Que  le  foudre  ne  s'allume    cunstia- 
que  dans  la  main  de  Dieu  3  qu'il  ne  brille      ^''^'^^• 
jamais  dans  une  tempête  excitée  par  l'enfer.       ""■"" 
Que  celle-ci  soit  toujours  sombre  et  sinistre^ 
que  les  nuages  n'en  soient  point  rougis  par  merveilleux-, 
la  colère  .  et  poussés  par  le  vent  de  la  jus-      ,  °",  . 

^  ^  ^  delà  poésie, 

tice  ;  mais  que  leurs  teintes  soient  blafardes        dans 
et  livides  ,   comme  celles  du  désespoir ,  et  ^^^  rapports 

"^  avec 

qu'ils  ne  se  meuvent  qu'au  souffle  impur  de  \^^  ^tres 
la  haine.  On  doit  sentir  dans  ces  orages  surnaturels. 
une  puissance,  forte  seulement  pour  dé- 
truire; on  y  doit  trouver  cette  incohé- 
rence ,  ce  désordre ,  cette  sorte  d'énergie 
du  mal ,  qui  a  quelque  chose  de  dispropor- 
tionné et  de  gigantesque,  comme  le  chaos 
dont  elle  tire  son  origine. 


3oo  G  E  N  I  E 

CHAPITRE      VIE 

^'"•^*'«-  Des  Saints. 


Partie  II. 

Poétique 
du 


nisme. 


1  L  est  certain  que  les  poëtes  n'ont  pas  su 
tirer  du  nierveilleux  chrétien ,  tout  ce  qu'il 
merveilleux,  peut  foumir  aux  Muses.  On  se  moque  des 


Livre  V. 
Du 


ou 


Stl 


saints  et   des  ano,es  ;  mais  les  anciens  eux- 

«e  la  poésie,  o       ^ 

dans  mêmes  n'avoient-ils  pas  leurs  demi-dieux  ? 
ses  rapports  Pytliagore,  Platou ,  Socrate ,  recomman- 
les  êtres  dent  le  culte  de  ces  hommes  ,  qu'ils  appel- 
ïnaturels.  Jeut  des  héros.  Honore  les  héros  pleins  ds 
bonté  et  de  lumière ,  dit  le  premier  dans  ses 
vers  dorés.  Et  pour  qu'on  ne  se  méprenne 
pas  à  ce  nom  de  héros  ,  Hiéroclès  l'inter- 
prète exactement  comme  le  christianisme 
explique  le  nom  de  saint.  «  Ces  héros  , 
53  pleins  de  bonté  et  de  lumière ,  j^ensent 
35  totijours  à  leur  Créateur,  et  sont  tout 
»  éclatans  de  la  lumière  qui  rejaillit  de  la 
»  félicité  dont  ils  jouissent  en  lui.  53  —^  Et 
plus  loin,  ce  héros  vient  d'un  mot  grec,  qui 
33  signifie  amour,  pour  marquer  que  pleins 
»,  d'amour  pour  Dieu ,  les  héros  ne  cher-- 


DU    CHRISTIANISME.    3oi 

r>  client  qu'à  nous  aider  à  passer   de  cette  Partie  ii. 
»  vie  terrestre  à  une  vie  divine,  et  à  deve-     Poéti-iuc 
M  nir  citoyens  du  ciel  (i).  35  Les  Pères  de     ci^-j^tia- 
l'Eglise  appellent  à  leur  tour  les  saints  des      nisme. 
héros;  c'est  ainsi  qu'ils  disent  que  le  baptême       '— "^ 
est  le  sacerdoce  des  laïques,  et  qu'il  fait  de 
tous  les  chrétiens  des  rois   et  des  prêtres  j^^rveilleux 
de  Dieu  (2).  ou 

-ri^  1  Tir.  tlelapoés'ej 

ht,  sans  doute,    ce  sont  des  lieros  tous       ^j^^^^ 
ces  illustres  martyrs,  qui,  domptant  les  pas-  ses  miports 
sions  de  leurs  cœurs ,  et  bravant  la  médian-     ,     ., 

"  •  les  êtres 

ceté  des  hommes  ,  ont  mérité ,  par  ces  tra-  surnaturels. 
vaux  glorieux ,  de  monter  au  rang  des  puis- 
sances célestes.  Sous  le  polythéisme ,  des 
sophistes  ont  paru  quelquefois  plus  moraux 
que  la  rehgion  de  leur  patrie  ;  mais ,  parmi 
nous,  jamais  un  philosophe,  si  sage  qu'il 
ait  été  ,  n'a  pu  s'élever  au-dessus  de  la 
morale  chrétienne.  Tandis  que  Socrate 
honoroit  la  mémoire  des  justes  ,  le  paga- 
nisme of&oit  à  la  vénération  des  peuples  , 
des  brigands  ,  dont  la  force  corporelle  étoit 

^i)  Hierocl.  Com.  in  Pyth.  Trad.  de  Dac. 
(2}  Hieron.  Dial.  c.  Lucif.  t.  Il,  p.  i36. 


3o2  GENIE 

Partie  II.  la  seule  vertu,  et  qui  s'étoient  souillés  de 
Poétique  tous  les  criincs.  Si  quelquefois  on  accor- 
„,  .  .       doit  l'apothéose  aux  bons  rois  ,  les  Tibère 

Chnstia-  ^  ' 

nisme.       et  les  Néron  n'avoient-ils  pas  aussi  leurs 

"~"       prêtres  et  leurs  temples  ?  Sacrés  mortels  , 

que   l'église  de  Jésus  -  Christ   nous    com- 

merveilleux    ™ande  d'iionorer,  vous  n'étiez  ni  des  fbrtS;, 

""         ni  des   puissans  entre  les   hommes  !    Nés 

de  la  poésie,  i  i  i  i 

dans       souvent  dans  la  cabane  du  pauvre ,  vous 
ses  rapports  n'avez    étalé    aux  yeux   du   monde ,    que 

avec 

les  êtres  d'iiumbles  jours  et  d'obscurs  malheurs  ! 
surnaturels.  N'entendra-t-on  jamais  que  des  blasphè- 
mes contre  une  religion ,  qui ,  déifiant 
l'indigence ,  l'infortune ,  la  simplicité  et 
la  vertu ,  a  fait  tomber  à  leurs  pieds  la 
richesse  ,  le  bonheur  ,  la  grandeur  et  le 
vice  ? 

Et  qu'ont  donc  de  si  odieux  à  la  poésie  ^ 
ces  solitaires  de  la  Thébaïde ,  avec  leur 
bâton  blanc  et  leur  habit  de  feuilles  de  pal- 
mier ?  Les  oiseaux  du  ciel  les  nourris- 
sent (i),  les  hons  portent  leurs  messages  (2) 

(1)  Hieron.  op. 

(2)  Théod.  Hist.  relig.  cap.  Vï. 


DU    CHRISTIANISME.    3o3 

ou  creusent  leurs  tombeaux  (  i  )  j  en  coin-  Partie  il 
merce  familier  avec  les  anges,  ils  remplis-  Poétique 
sent  de  miracles  les  déserts  où  fut  Mem-     ^,  .  . 

Cnnstia- 

pliis  (2).   Horeb  et  Sinaï ,  le  Carmel  et  le      risme. 
Liban  ,  le  torrent  de  Cédron ,  et  la  vallée 
de  Josaphat ,   redisent  encore  la  gloire  de 
l'habitant  de  la  cellule  et  de  l'anachorète 


Livre  V. 


Du 

merveilleux, 

du  rocher.  Les  Muses  aiment  à  rêver  dans         ou 
ces  anticiues  monastères,  remplis  des  om-  '^  a  poésie, 

^  ^  dans 

bres  des  Antoine  ,  des  Pacôme,  des  Benoît,  ses  rapports 
des  Basile.  Les  Pierre ,  les  Jean  ,  les  Paul ,        ^^''  *^ 

les  êtres 

prêchant  l'Evangile  aux  premiers  iidèles  ,  surnaturels, 
dans  les  catacombes  ou  sous  le  dattier  du 
désert,  n'ont  pas  paru  aux  Michel- Ange  et 
aux  Raphaël ,   des  sujets  si  peu  favorables 
au  génie. 

Nous  tairons  à  présent ,  parce  que  nous 
en  parlerons  dans  la  suite  ,  tous  ces  bien- 
faiteurs de  l'humanité,  qui  fondèrent  des 
hôpitaux  et  se  dévouèrent  à  la  pauvreté ,  à 
la  peste  ,  à  l'esclavage  ,  pour  secourir  des 

(1)  Hiei-on.  in  vit.  Paul. 

(2)  Nous  passons  rapidement  sur  ces  solitaires  ^ 
parce  que  nous  en  parlerons  ailleurs. 


3o4  GENIE 

ÎUrtie  II.  hommes 5  nous  nous  renfermerons  dans  le^ 

Poétique     seules  Ecritures ,  de  peur  de  nous  égarer 

Giiristia-     ^laus  ce  sujet  si  vaste  et  si  intéressant.  Est- 

nisme.       ce  que  cesElie,  ces  Isaïe,  ces  Daniel^  tous 

"■"       ces  prophètes  enfin ,  qui  vivent  maintenant 

Livre  V.        i,  ,  n         •  .  ,.  • 

cl  une  éternelle  vie  ,  ne  pourroient  pas  laire 

merveilleux    entendre  dans  un  beaupoëme,  leurs  subii- 

(^^         mes  lamentions  ?  L'urne  de  Jérusalem  ne 

delà  poésie,  ,,  t      i     i  i  -a 

«lans        ^^  peut-elie  encore  remplir  de  leurs  larmes  r 

ses  rapports  n'y  a-t-il  plus  de  saules  de  Babylone  ,  pour 

,  ^\^^       y  suspendre  leurs  harpes  détendues  ?  Pour 

les  êtres        ■'  -i  -i 

surnaturels,  nous  y  qui,  à  la  vérité  ,  ne  sommes  pas 
poètes  j  il  nous  semble  que  tous  ces  fils  de 
l'avenir  feroient  d'assez  beaux  groupes  sur 
les  nuées  :  on  les  y  verroit  avec  une  tête 
flamboyante  j  une  barbe  argentée  descen- 
droit  sur  leur  poitrine  immortelle,  et  l'Es- 
prit divin  leur  sortiroit  par  les  yeux. 

Mais  quel  essaim  de  vénérables  ombres  , 
à  la  voix  d'une  muse  chrétienne  ,  se  réveille 
dans  la  caverne  de  Membre  ï  Abraham  , 
Isaac  ,  Jacob,  Rebecca,  etvoustous,  eniàns 
de  l'Orient  ,  rois  patriarches  ,  aïeux  de 
Jésus-Christ ,  chantez  l'anticjue  alliance  de 


DU    CHRISTIANISME.    3o5 

I31eu  et  des  hommes!  Redites  -  nous  cetje  Partie  II. 

histoire ,  chère  au  Ciel ,  l'histoire  de  Joseph  Poétique 

et  de  ses  frères.  Le  chœur  des  saints  rois  ,  ^,  •  .• 

David  à  leur  tête  ,  l'armée  des  confesseurs      nisme. 

et  des  martyrs  vêtus  de  robes  éclatantes  ,       "— " 

nous  oiiriroient  aussi  leur   jnervei Lieux  ; 

1         .  ,  .  ,  Du 

ces   derniers    présentent   au   pinceau  ,   le     „     •;7„„v- 

1  l  '  merveilleux^ 

genre  tragique  dans  sa  plus  grande  éleva-         on 

\         \     1  •  Il  delà  poésie, 

tion.  Apres  la  peinture  de  leurs  tourmens,         ^j^^^^ 
nous  dirions  ce  que  Dieu  fit  pour  ces  saintes   ses  lapiiort? 
victimes  ,  et   le  don  de  miracles  dont  il     ,     , 

'  les  eties 

honora  leurs  tonibeaux.  sumatureU. 

Nous  jDlacerions  auprès  de  ces  augustes 
chœurs ,  les  chœurs  des  vierges  célestes  , 
les  Geneviève  de  Brabant ,  les  Pulcherie  , 
les  Rosalie,  les  sainte  Thérèse  ,  les  Cécile 
de  Belloy ,  les  Lucile ,  les  Isabelle  ,  les 
Eulalie.  Le  merveilleux  du  christianisme 
est  plein  de  ces  concordances  et  de  ces 
contrastes  gracieux.  On  sait  comment 
Neptune 

S'élevant  sur  la  mer, 

D'un  mot  calme  les  flois 

Nos  dogmes   fournissent  une  toute   autre 


3o6  GENIE 

Paktie  II.  poésie."  Un  vaisseau  est  prêt  à  périr  :  l'au- 

Poetuiue    ji^^j^igj.  ^  pa^j.  ([q^  paroles  mystérieuses  ,  qui 

Chrisîia-     délient  les  âmes,  remet  à  chacun  la  peine 

nisine.      de  SCS  fàutcsj  il  adressc  au  Ciel  cette  prière, 

"""■       qui,  dans  un  tourbillon,  envoie  l'esprit  du 

naufragé  au  Dieu  des  orages.  Déjà  l'Océan 

erveiiieux    ^®  creusc,  poup  cngloutir  les  matelots;  déjà 

ou         les  vagues ,  élevant  leur  triste  voix  entre 

apoc  le,    }gs  pQQJ^gpg    ggjj^|3lgj-^^(.Qjjjj-(T^gjj(.gj.]^gS  Qj-j^a^j^tS 
dans  ^ 

ses  rapports  fiinèbres  ;  tout-à-coup  un  trait  de  lumière 
,  ^7^^        perce  la  tempête  :  l'Etoile  des  mers,  Marie, 

les  êtres       ^  ^ 

surnaturels,  patrone  des  mariniers,  apparoît  au  milieu 
de  la  nue.  Elle  tient  son  enfant  dans  ses 
bras ,  et  calme  les  Ilots  par  un  sourire  5 
cliarmante  religion,  qui  oppose  à  ce  que 
la  nature  a  de  plus  terrible  ,  ce  que  le  Ciel 
a  de  plus  doux  !  aux  tempêtes  de  l'Océan, 
VlW  petit  enfant  et  une  tendre  mère  ! 


DU    CHRISTIANISME.     007 

CHAPITRE      VIII.  l'^^éfn^ne 


Des  An" es. 


tiu 

Cbrislia- 

nisnie. 


Livre  V.' 


J.  E  L  est  le  merveilleux  qu'on  peut  tirer 
de  nos  Saints  y  sans   parler  des   diverses   merveilleux^ 
liistoires  de  leurs  vies.  On  découvre  ensuite    ,, 

lie  la  poésie, 

dans  la  hiérarchie  des  Anges  ,    doctrine        dans 

11*,       ses  iaiM)orts 

aussi  ancienne  nue  le  monde  ,  un  immense  ' 

^  '  avec 

trésor  pour  le  ])oëte.  Non  -  seulement  ces  les  êtres 
divins  messagers  portent  les  décrets  du  s"™^^"-^  '• 
Très-Haut,  d'un  bout  de  l'univers  à  l'autre  5 
non-seulement  ils  sont  les  invisibles  gar- 
diens des  hommes,  ou  prennent,  pour  se 
manifester  à  eux,  les  formes  les  plus  aima- 
bles ;  mais  encore  la  religion  nous  permet 
d'attacher  des  anges  protecteurs  à  toute  la 
belle  nature ,  ainsi  qu'à  tous  les  sentimens 
yertueux.  Quelle  innombrable  troupe  de 
divinités  vient  donc  tout-à-coup  peupler  les 
mondes  ! 

Chez  les  Grecs  ,  le  Ciel  lînissoit  au  som- 
met de  l'Olympe  ,   et  leurs  Dieux  ne  mon- 

V.. 


3o8  GENIE 

Vknrii  II.  toient  pas  plus  liant  que  les  vapeurs  de  la 

Poeiu|ue     terre.  Le  merveilleux  chrétien ,  d'accord 

cinistia-    avec  laraison ,  l'astronomie ,  et  l'expansion 

uiMue.      Je  notre   aine ,    s'enfonce   de   monde   en 

""^       monde,  d'univers  en  univers,  par  des  suc- 

cessions d  espace,  ou  1  imagination  enrayée 

merveilleux^  IHssonne  et  recule.  En  vain  les  télescopes 

•'"         fouillent  tous  les  coins  du  Ciel  ;  en  vain  ils 

dela'}U)csie, 

daiis       poursuivent  la  comète  au-delà  de   notre 
ses  rapports  système ,  la  comète  enfin  leur  échappe^  mais 
les  êtres     ^^^^  ii'écliappe  pas   à  \  Archange   qui    la 
«uruaturels.  poule  à  soii  pôle  incoiiiiu ,  et  qui ,  au  siècle 
marqué  ,  la  ramènera  ,  par  des  voies  mys- 
térieuses ,  jusques  dans  le  foyer  de  notre 
soleil. 

Le  poëte  clirétien  est  seul  initié  au  secret 
de  ces  merveilles.  De  gloires  en  globes ,  de 
soleils  en  soleils,  avec  les  Séraphins  ,  les 
Trônes  ,  les  Ardeurs  qui  régissent  les 
inondes ,  l'imagination  fatiguée  redescend 
enfin  sur  la  terre  ,  comme  un  fleuve  qui , 
par  une  cascade  magnifique  ,  épancheroit 
ses  flots  d'or  à  l'aspect  d'un  couchant 
radieux.  On  passe  alors  de  la  grandeur  à  la 


DU    CHRISTIANISME.    309 

douceur  des    imaiies  :  sous  l'ombraiie  des  Paktie  il/ 

forêts  ,  on  parcoiirt  l'empire  de  VAngf^  de  P'x'tique 

la  solitude  ;  on  retrouve  dans  la  clarté  de  cijiis,;^. 

la  lune ,  le  Génie  des  mélancolies  du  cœur;  nisme. 

on  entend  ses  soupirs  dans  le  frémissement  """" 
des  bois  ,  et  dans  les  plaintes  de  Pliilomèle. 

Les  roses  de  l'aurore  ne  sont  que   la  clie-  jj^^rveiUeur- 

veKire  de  VAn2:e  du  matin.  UAnsre  de  la  ou 

.1.  1  .  \    M  de  la  poésie, 

Tzzzz^  repose  au  milieu  des  cieux,  ou  li  res-        ^ 
semble  à  la  lune  endormie  sur  un  nuage  :   ses  rapports 
ses  yeux  sont  couverts  d'un  bandeau  d'étoi-     ,     . 

•'  les  erres 

les,  ses  talons  et  son  iront  sont  un  peu  surnaturels* 
rougis  des  pourpres  de  l'aurore,  et  de  celles 
du  crépuscule  :  ^ Ange  du  silence  le  pré- 
cède, et  celui  du  mystère  le  suit.  Ne  faisons 
pas  l'injure  aux  poètes  ,  de  penser  qu'ils 
regardent  \  Ange  des  mers ,  l' Ange  des 
tempêtes ,  l'Ange  du  temps  ,  l'Ange  de  la 
mort  )  comme  des  Génies  désagréables  aux 
Muses.  C'est  M  Ange  des  saintes  amours 
qui  donne  aux  vierges  un  regard  céleste , 
et  c'est  Y  Ange  des  harmonies  qui  leur  fait 
présent  des  grâces  :  l'honnête  homme  doit 
son  cœur  hSAnge  de  la  vertu  _,  et  ses  lèvres, 


3io  GENIE 

Partie  H.  à  cclui  de  la persiiasloïi.  Rien  n'eiupêcîie 

Poétùjue     d'accorder  à  ces  esprits  bienfaisans  des  attri- 

Ciuistia-     ^^ïts  qiii  distinguent  leurs  pouvoirs  et  leurs 

nisme.       ofïices  :  \ Ange  de  l'amitié ,  par  exemple , 

"*■""       pourroit  porter  une  ceinture  beaucoup  plus 

merveilleuse  cpie  celle  de  Vénus  3  car  on  y 

merveilleux    "^'^rroit  loudu  par  un  travail  divin,  les  con- 

o'i  solations  de  l'ame,  les  dévoiiemens  subli- 

*le  la  poésie,  ,  i        •    • 

iiaiis        "^^^  ?  ^^^  paroles  secrètes  du  cœur,  les  joies 

ses  rapports  imiocentes ,  les  chastes  einbrasseinens ,  la 

religion,  le  charme  des  tombeaux  ,  et  l'im- 

les  êtres  D         ^ 

Bumatuiels.  mortelle  espérance. 


CHAPITRE     IX. 

Application  des  principes  étahlis  dans 
les  Chapitres  précédens.  Caractère  de 
Satan. 

J_Jes  préceptes ,  passons  aux  exemples.  En 
reprenant  ce  cpie  nons  avons  dit  dans  les 
précédens  chapitres,  nous  commencerons 
par  le  caractère  attribué  aux  mauvais  anges, 
et  nous  citerons  le  Satan  de  Milton. 


DU   CHRISTIANISME.    3ii 

Avant  le  poëte  anglois ,   le  Dante  et  le  Tautie  ii. 
Tasse  avoient  peint  le  monarque  de  l" enfer.  Poétique 
L'imagination  du  Dante ,  épuisée  par  neuf  ^,  '  .'^ . 
cercles  de  torture ,  n'a  fait  de  Satan  enclavé  nisme. 
au    centre    de    la   terre  ,    qu'un   monstre  "~" 
atroce  j  le  Tasse  ,  en  lui  donnant  des  cor- 
nes ,  l'a  presque  rendu  ridicule.    Entraîné  ^^^^^   ... 
par  ces  autorités ,  Milton  a  eu  un  moment  ou 

1  "A.      1  c    .  de  la  poésie, 

le  mauvais  s:out  cie  mesurer  son  oacan  ;         ,        ' 

D  '  dans 

mais   il  se   relève  bientôt  d'une  manière  ses  rapports 
sublime.   Ecoutez  le  prince  des   ténèbres        ^^^'^ 

^  les  êtres 

s'écrier,  du  haut  de  la  montagne  de  feu ,  surnaturels, 
dont  il  contemple  pour  la  première  fois 
son  empire  : 

«Adieu,  champs  fortunés,  qu'habitent  les  joies 
éternelles.  Horreurs  ,  je  vous  salue  1  je  vous  salue , 
monde  infernal!  Abyme  ,  recois  ton  nouveau  mo- 
narque.  Il    t'apporte    tm    esprit   que  ni    temps,  ni 

lieux  ne  changeront  jamais Du  moins  ici 

nous  serons   libres  ;   ici    nous    régnerons  :   régner  , 
même  aux  enfers  ,  est  digne  de  mon  ambition (i).  » 

Quelle  manière  de  prendre  possession 
des  gouffres  de  l'enfer  ! 

(i)  Par.  Lest.  Book  I,  v.  49,  etc. 


3i3  GENIE 

Partie  II.       j^g  coiiseil  infernal  étant  assemblé ,    le 
Poétique    poëte  représente  Satan  au  milieu  de  son 


tlu 

Chvistia-     sénat  : 

nisnie 


((  Ses  formes  conservoient  une  partie  de  leur  pri- 
mitive splendeur;  ce  n'étoit  rien  moins  encore  f^u'un 
archange  tombé ,  une  Gloire  excessive  un  peu  obs- 


...  curcie  ,  comme  lorsque  le    soleil  levant,  déiiouillé 

merveilleux^  '  ^  '        ^ 

ou  de  ses  rayons  ,    jette  un  regard  horizontal  à  travers 

«le  la  poésie»    les  brouillards  du  matin  ;  ou  tel  que  dans  une  éclipse, 

cet   astre    caché  derrière    la    lune ,    répand  sur  un© 
ses  raiiports 

g^gj,  moitié  des  peuples  un  crépuscule  funeste  ,,   et  lour- 

les  êtres       mente  les  rois  par  la  frayeur  des  révolutions  ;   ainsi 

surnaturels,   paroissoit  l'archange  obscurci  ,    mais  encore  brillant 

au-dessus    de    tous    les    compagnons    de    sa    chute. 

Toutefois  son  visage  étoit  labouré  par  les  cicatrices 

de  la  foudre  ,  et  les  chagrins  veilloient  sur  ses  joues 

décolorées (l).  » 

Achevons  de  connoître  le  caractère  de 
Satan.  Echappé  de  l'enfer,  et  parvenu  sur 
la  terre ,  il  est  saisi  de  désespoir  en  con- 
templant les  merveilles  de  l'univers  ^  il 
apostrophe  le  soleil  :  (*) 

((  O  toi ,    qui    couronné    d'une    gloire  immense  j 

(i)  Par.  Lost.  B.  I ,  v,  h:)i  ,  etc. 

(*}  Voyei  la  note  F  a  la  fia  du  volume. 


Cil 

Clnistia- 
iiismc. 


DU    CHRISTIANISME. '3i3 

laisses  du  liant  de    ta  domination  solitaire,  tomber   Partie  If. 

tes  regards  comme  le  Dieu    de  ce  nouvel  univers  5       Poétique 

toi,  devant  qui  les  étoiles  cachent  leurs  têtes  Imini- 

liées  ;  j'élève  ma  voix  vers  toi  ,    mais  non  pas    une 

voix  amie  ;  je  ne  prononce  ton  nom  ,   à  soleil  ,  que 

pour  te  dire  combien  ie  hais   tes    rayons.   Ah  !    ils 

•'  '  ■  Livre     V. 

me    rappellent  de   quelle    hauteur    je    suis  tombé , 

^  '  Du 

et  combien  jadis  je  brillois  glorieux  au-dessus  de  ta   fnervcilleux 

sphère  !    L'orgueil    et    l'ambition    m'ont    précipité.  ou 

J'osai,  dans  le  ciel  même  ,  déclarer  la  guerre  au  roi     ^  ap<H\sie, 

ilans 
du  ciel.  Il  ne  méritoit  pas  un  pareil  retoiir  ,    lui  qui   ^^^  rapports 

m'avoit  fait  ce  que  j'étois  dans  un  rang  éminent avec 

Elevé  si  haut  ,   je  dédaignai  d'obéir  ;    je  crus  qu'un      'es  êires 

11  ^       .^  K  ^  siunatuiels. 

pas  de  plus  me  porteroit  au   rang  suprême  ,    et  me  ' 

déchargeroit    en  un  moment   de   la    dette    immense 

d'une  reconnoissance  éternelle.  .  .  .  Oh  !  poiuquoi  sa 

■volonté    toute-puissante   ne    me    créa-t-elle    pas  au 

rang   de  quelqu'Ange   inférieur  !    Je   serois    encore 

heureux;    mon   ambition    n'eût   point    élé    nourrie 

par  une  espérance  illimitée Misérable  !  où 

fuir  une  colère  infinie  ,  un  désespoir  infini?  L'enfer 

est  par-tout  où  je  suis;  moi-même  je  suis  l'enfer.... 

O  Dieu  ,    ralentis   tes  coups  I    ]N'est-il  aucune  voie 

laissée   au  repentir  ,  aucune  à  la   miséricorde  ,  hors 

l'obéissance  ?   L'orgueil  me  défend  ce  mot.    Quelle 

honte  pour  moi  devant  les  esprits  de  l'abvme  !    Ce 

ji'étoit  pas  par   des  promesses   de   soumission  que  js 


3i4  '  GENIE 

Partijî  II.   les  séduisis  ,   lorsque  j'osai  me  vanter  de  subjugxier 

Poétiiue      le  Tout-Puissant.  Ah  !  tandis  qu'ils  m'adorent  sur  le 

''"  trône  des  enlers  ,  ils  savent  peu  combien  je  paye  cher 

Cliiistia-  ,  ,  ,  .        .         , 

ces  ])aroies   superbes,  combien  le  eenus  inteneure- 

^_^__^^         luent ,  sous  le  fardeau  de  mes  douleurs  !  .  .  .  .    Mais 

Livre  V.      *^  '^  "^^  repentois  ,    si  ,   par  un  acte  de  la  grâce  di- 

vine,  je  remontois  à  ma  première  place  ? Un 

merveilleux^    rang  élevé  rappelleroit  bientôt  de  hautaines  pensées, 

^"-  les  sermens  d'une  feinte  soumission  seroient  bientôt 

<le la  poésie,  ,  ,  .    ,  ^  ,  .         ..  .  ,    . 

,  démentis  ;  .  .  .  .    Le   tyran  le  sait  :   il  est  aussi  loin 

ilans  •'  ' 

SCS  rapports  ^^  m'accorder  la  paix  ,  que  je  suis  loin  de  demander 
grâce.  Adieu  donc  ,  espérance  ,  et  avec  toi  ,  adieu  , 
crainte  ,  adieu  ,  remords  ]  tout  est  perdu  pour  moi. 
Mal  !  sois  mon  unique  Bien  !  Par  toi  du  moins,  avec 
le  roi  du  Ciel  je  partagerai  l'empire  :  peut-être  même 
régnerai-je  sur  plus  d'une  moitié  ,  comme  l'homme 
et  ce  monde  nouveau  l'apprendront  en  peu  de 
temps  (i).» 

Quelle  que  soit  notre  admiration  pour 
Homère,  nous  sommes  obligés  de  convenir 
qu'il  n'a  rien  de  comparable  à  ce  passage 
de  Milton.  Lorsque  tout  ensemble,  avec 
la  grandeur  du  sujet ,  la  beauté  de  la  poe'- 

(i)  Parad.  Lost.  Bock  IV.  From  the  33,  v.  to  th. 
the  iio  th. 


avec 

les  êtres 

suinaiurels. 


DU   CHRISTIANISME.    3i5 

sie,  l'élévation  naturelle  des  personnages  ,  Partie  ir. 
on    montre  nne  connoissance  aussi    pro-     Poéiiiue 
ibnde  des  passions,  il  ne  faut  rien  deman-    c,,.;,,;^. 
der  de  plus  au  génie.  Satan  ,   se  repentant      nisme. 
k  la  Tue  de  la  lumière  qu'il  hait ,  parce       """ 

,    11     1     •  77  /•  -T  r        n        '  Livre  V. 

qu  elie  lui  rappelle  combien  tljuleleve  au- 
dessus  d'elle  ;  souhaitant  ensuite  d'avoir  j^crveilhux, 
été  créé  dans  un  rang  inférieur  ;  puis  s'en-         o« 
durcissant  dans  le  crime  par  orgueii  ,   par       ^^^^^ 
honte,  par  méfiance  même  de  son.  carac-  ses  rapports 
tère  ambitieux  ;  enfin  ,  pour  tout  finit  de        ^""^^ 

'  '    ^  les  êtres 

ses  réflexions  ,  et  comme  pour  expier  un  surnaturels. 
moment  de  remoids,  se  chargeant  de  l'em- 
pire du  mal  pendant  toute  une  éternité  : 
voilà  certes,  si  nous  ne  nous  trompons, 
une  des  conceptions  les  plus  subli:nes  et 
les  plus  pathétiques  qui  soient  jamais  sor- 
ties du  cerveau  du  poëte. 

Au  reste ,  nous  sommes  frappés  dans  ce 
moment  d'une  idée  que  nous  ne  pouvons 
taire.  Qrdconque  a  quelque  critique  et  un 
bon  sens  pour  l'histoire,  pourra  reconnoître 
que  Milton  a  fait  entrer  dans  le  caractère 
de  son  Satan,  les  perversités  deceshommes. 


5i6  GENIE 

Partie  II.  q^i  ^  ygj.5  Jg  milieu  clu  clix-septième  siècle, 
°  l^'^"^     couvrirent  l'Angleterre  de  deuil  ;  on  y  sent 

du  "  '  -' 

Cbristia-    la   même    obstination  ,  le  même  entliou- 

nisme.      siasmc ,    le  même  orgueil ,   le  même  esprit 

de   rébellion   et    d'indépendance    ;    on   y 

Livre  V.  1.  ■'  j 

„  retrouve  ces  fameux  nivelleurs  ,  qui ,   se 

merveilleux,  séparant  de  la  religion  de  leur  pays,  avoienfc 

°"         secoué  le  ioue  de  tout  gouvernement  lési- 

tlela  poésie,      .  ,      .  r  ,      x  ■   • 

dans        time  ,  et  s'étoient  révoltés  à-la-fois  contre 
ses  rapports  j^-^^  ^^  ^es  hommes.  Milton  lui-même  avoit 

avec 

les  êtres      partagé  cet  esprit  de  perdition ,  et  pour 

surnaturels,  imaginer  un  Satan  aussi  détestable,  il  fàlloit 

que  le  poëte  en  eût  vu  l'image  dans  ces 

réprouvés  ,  qui  firent  si  long- temps  de  leur 

patrie  le  vrai  séjour  des  démons. 


DU    CHRISTIANISME.    817 

Partie  II. 

CHAPITRE      X.  Poétique 


Machines    poétiques. 


(lu 

Clivistia- 

nisme- 


Vénus  dans  les  bois  de  Carthage,  Raphaël   Livre  V. 
au  berceau  d'Eden,  etc.  ^" 

ou 

Venons  aux  exemples  des  machines  <îe  la  poésie, 
poétiques.  Vénus  se  montrant  a  Enee  dans  ggg  rapports 
les  bois    de  Carthage  ,    est   un    morceau       ^^^^ 

,  .  .  les  êtres 

achevé  dans  le  genre  gracieux ,  cui  mate?-  g^natmeis. 
média  ,  etc.  «  A  travers  la  forêt ,  sa  mère , 
suivant  le  même  sentier  ^  s'avance  au- 
devant  de  lui.  Elle  avoit  l'air  et  le  visage 
d'une  vierge ,  et  elle  étoit  armée  à  la 
manière  desjilles  de  Sparte ,  etc. ,  etc.  n 

Cette  poésie  est  divine  5  mais  le  chantre 
d'Eden  s'en  est  beaucoup  approché ,  lors- 
qu'il a  peint  l'arrivée  de  l'ange  Raphaël  au 
bocage  de  nos  premiers  pères. 

«Pour  ombrager  ses  formes  divines,  le  Sérapliin 
porte  six  ailes.  Deux  ,  attachées  à  ses  épaules,  sont 
ramenées  sur  sou  sein  ,   comme  les  pans  d'un  laan- 


3i8  GENIE 

Tartie  II.    leaii  l'oyal  5  celles  du  milieu  se  roulent  autour  de  lui 

Poétique      comme  une  écharpe   étoilée les  deux  der- 

'"  nières  ,  teintes  d'azur  ,  battent  à  ses  talons  rapides. 

Clnistia-  '  ,  .       , 

nisinc  secoue   ses  plumes  ,    qui   répandeut  des   odeurs 

^__,^,  célestes. 

Livre  V.  **  •'l  s'avance  dans  le  jardin  du  bonlieur  ,  au  tra- 

■Qi,  vers  des  bocages  de  myrte,  et  des  nuages  de  nard  et 

merveilleux,  d'encens  j  solitudes  de  parfums,   ou  la  nature,   dons 

,    ,         ,  .     sa  leunesse  ,  se  livre  a  tous  ses  caprices Anaiu  , 

de  la  poésie         '  '  '■ 

jla^s  assis  à  la  porte  de  son  berceau  ,    apperçut  le  divia 

ses  rapports   Messager.  Aussitôt  il  s'écrie  :  «Eve!  accours!  viens 

^""^^         35  voir  ce  qui  est  digne  de  ton  admiration  !    Regarde 
les  ctrrs  .,      . 

»  vers  1  orient ,  parmi  ces  arbres.  Apperçois-tu  celte 

»  forme  glorieuse  ,    qui  semble  se  diriger  vers  notre 

»  berceau  ?    on  la  preudroit  pour  une  autre  aurore  y 

3J  qui  se  lève  au  milieu  du  jour 

Ici  Milton,  presque  aussi  gracieux  que 
Virgile  ,  l'emporte  sur  lui  par  la  sainteté 
et  la  grandeur.  Raphaël  est  plus  beau  que 
Vénus,  Eclen  plus  enchanté  que  les  bois 
de  Cartilage  ,  et  Enée  est  un  Iroid  et  triste 
personnage  auprès  du  majestueux  Adam. 

Voici  un  ange  mystique  de  M.  Klopstock: 

Danii  eikt  (1er  thronen  (1). 

(1)  IMessias  Erst.  ces.  v.  286  ,  etc. 


surnatiuels. 


DU    CHRISTIANISME.    819 

u  Soudain    le  'premier    né    des    Trônes    descend    Partie  II. 
»  vers    Gabriel,     pour    le    conduire    vers    le   Très-      Poétique 

»  Haut.    L'Eternel  le  nomme  £/u  ,  et  le  ciel  Eloa.  *^^ 

■ni  c  ■  1         ^v  '  /        M  Clinstia- 

»  rlns  partait  que    tous    les    êtres    crées  ,  il  occupe 

»  la     première    place    près    de    l'Etre    infini.    Une        ^_^_^ 

»  de  ses  pensées  est  belle  comme   l'ame   entière  de  Livrb  V- 

»  l'homme,  lorsque  digne  de  son  immortalité  ,   elle  jj^^ 

X)  médite   profondément.     Son  regard  est  plus  beau  merveiLleuXj 

33  que  le  matin  d'un  printemps  ,    plus  doux  que  la     ,   , 

^  1X71  X  delà  poésie, 

53  clarté  des  étoiles  ,  lorsque  brillantes  de  jeunesse  ,  dg^s 

X  elles  se  balancèrent  près  du  trône  céleste  avec  tous    ses  rapports 

>î  leurs  Ilots  de  lumière  ,  Dieu  le  créa  le  premier.  Il 

les  êtres 
53  puisa  dans  une  aurore  son  corps  aérien.  Lorsqu'il    surnaturels. 

jj  naquit ,   tout  un  ciel  de  nuages  flottoit  autour  de 

»  lui  ;  Dieu  lui-même  le  souleva  dans  ses  bras  ,    et 

»  lui  dit  en  le  bénissant  :  Créature,  me  voici,  n 

Raphaël  est  l'ange  extérieur  ;  Eloa 
l'ange  intérieur  :  les  Mercure  et  les  Apollon 
de  la  mythologie  nous  semblent  moins 
divins  que  ces  Génies  du  christianisme. 

Plusieurs  fois  les  dieux  en  viennent  aux 
mains  dans  Homère  5  mais  on  n'y  trouve 
rien  de  supérieur  au  combat  que  Satan 
s'apprête  à  livrer  à  Michel  dans  le  Paradis 
Terrestre,  ni  aux  légions  foudroyées  par 


3oo  GENIE 


Partie  II. 


Poétiijiie 
(lu 


surnaturels. 


Emanuel^  plusieurs    fois   les   divinités   de 
l'Iliade  sauvent  leurs  héros  favoris ,  en  les 
Chnstia-     couvrant  d'une  nuée;  mais  cette  machine 

nisme.  ,     ,        ^  , 

^^       a  ete  tres-heureusement  transportée  par  le 

Livre  V.    Tasse   à   la   poésie    chrétienne  ,    lorsqu'il 

r)ii        introduit  Soliman  dans  Jérusalem.  Ce  char 

merveilleux,  euveloppé  de  vapeurs ,  ce  voyage  invisible 

delapoésie    ^'^^"^  vieil  enchanteur  et  d'un   héros  ,   au 

dans       travers  du  camp  des  chrétiens,  cette  porte 

ses  rapnoits  \^       i»tt  '        i  •         \        ^ 

g^p^  secrète  dhlerodej  ces  souvenirs  des  temps 
Ips  êtres  auticpics ,  jctés  au  milieu  d'une  narration 
rapide,  ce  guerrier  qui  assiste  à  un  conseil 
sans  être  vu ,  et  qui  se  montre  seulement 
pour  déterminer  Solyme  aux  combats;  tout 
ce  merveilleux,  quoique  du  genre  magique, 
est  d'une  excellence  singulière. 

On  objectera  peut-être  que  dans  les 
peintures  voluptueuses,  le  paganisme  doit 
au  moins  avoir  la  préférence.  Et  que 
ferons-nous  donc  d'Armide  ?  Dirons-nous 
qu'elle  est  sans  charmes  ,  lorsque  penchée 
sur  le  front  de  Renaud  endormi ,  le  poi- 
gnard échappe  à  sa  main ,  et  que  sa  haine 
se   change  en   amour  f  Préférerons-nous 


DU   CHRISTIANISME.    Zix 

Ascagiie,  caclié  par  Vénus  clans  les  bois  de  I'artie  il 
Cythère,  au  jeune  héros  du  Tasse  enchaîné     Poétique 
avec  des  fleurs  ,  et  transporté  sur  unnua^îe     ^,  '/^ 

^  '-'         Clmstia- 

aux  îles   fortunées?  Ces  jardms ,   dont  le      nisme. 
seul  défaut  est  d'être  trop  enchantés 3  ces       "~~ 

1,  -i  Livre  V. 

amours  qui  ne  manquent  que  cl  un  voile , 

ne  sont  pas   assurément  des    tableaux  si  merveilleux 

sévères.  On  retrouve  dans  cet  épisode  jus-         «" 

,^    ,  .  1      TT  '  •    •  de  la  poésie, 

qu  a  la  ceinture  de  V  enus ,  tant  et  si  juste-       ^^^^^ 
ment  regrettée.  Au  surplus,  si  des  critiques  ses  rappoita 
chagrins  vouloient  absolument  bannir  la     j^^  ^^^^^ 
magie ,  les  anges  de  ténèbres  pourroient  surnaturels, 
exécuter  eux-mêmes  tout  ce  c[u' Armicle  l'ait 
par   leur  moyen.   On  y  est   autorisé    par 
l'histoire  de  quelc|ues-uns  de  nos  saints ,  et 
le  démon  des  voluptés  a  toujours  été  re- 
gardé comme  un  des  plus  dangereux  et  des 
plus  puissans  de  l'abyme. 


X 


323  GENIE 


Partie  II. 

Poétique  CHAPITRE      XI. 

du 

Chiistia- 

risiiie.         Suite  des  Machines   poétiques. 


Livre    V. 

Du 

merveilleux^ 
ou 


Son^e  cîŒnce.  Sonore  d' A  thalle. 

JLe  ne  nous  reste  plus  qu'à  parler  de  deux 
de  la  poésie,  niacliines  poétiques  :  les  voyages  des  Dieuoc 

dans 
les  rapports    ^'-  '^^^  SOngeS, 

avec  En  commençant  par  les  derniers,  nous 

surnaturel  clioisirons  le  songe  d'Enée ,  dans  la  nuit 
fatale  de  Troie  ',  le  héros  le  raconte  lui- 
même  àDidon.  Nous  devons  la  traduction 
suivante  à  un  de  nos  amis  : 

Tempus  erat ,  etc. 

C'étoit  l'heure  où  du  jour  adoucissant  les  peines  , 

Le  sommeil,  grâce  aux  dieux ,  se  glisse  dans  nos  veines  ; 

Tout- à-coup,  le  front  pâle  et  chargé  de  douleurs  , 

Hector,  près  de  mon  lit,  a  paru  tout  en  pleurs, 

Et  tel  qu'après  son  char  la  victoire  inhumaine  , 

Noir  de  poudre  et  de  sang ,  le  traîna  sur  l'arène. 

Je  vois  ces  pieds  encore  et  meurtris  et  percés 

Des  indignes  liens  qui  les  ont  traversés. 

Hél  as!  qu'en  cet  état  de  lui-même  il  diffère  ! 

Ce  n'est  plus  cet  Hector,  ce  guerrier  tutélaire  , 


DU   CHRISTIANISME.    3^3 


Qui  lies  armes  tl' Achille  orgueilleux  lavisstur, 
Dans  les  murs  paternels  reveuoit  eu  vainqueur  , 
Ou  courant  assiéger  les  vingt  rois  île  la  Grèce  , 
Laiirnit  sur  leurs  vaisseaux  la  flamme  vengeresse. 
Combien  il  est  changé  !  le  sang  île  toutes  parts 
Souilloit  sa  barbe  épaisse  et  ses  cl'eveux  épars , 
Et  son  sein  ctaloit  à  ma  Tue  attendrie 
Tous  les  coups  qu'il  reçut  autour  île  sa  patrie. 
Moi-même  il  me  sembloit  qu'au  plus  grand  des  héros. 
L'œil  de  larmes  noyé,  je  parlois  en  ces  mots  : 

«  O  des  ent'ans  d'Ihis  la  gloire  et  l'espérance  ! 
Quels  lieux  ont  si  long-temps  prolongé  ton  absence  1 
O  qu'on  t'a  souhaité!  mais  pour  nous  secourir, 
Est-ce  ainsi  qu'à  nos  yeux  Hector  devoit  s'offrir, 
Quand  à  ses  longs  travaux  Troie  entière  succombe  ! 
Quand  pi'esque  tous  les  tiens  sont  plongés  dans  la  tombe  ! 
Pourquoi  ce  sombre  aspect,  ces  traits  défigurés. 
Ces  blessures  sans  nombre  ,  et  ces  flaacs  déchiiës'?  w 

Hector  ne  répond  point;  mais  du  fond  de  son  ame , 
Tirant  un  long  soupir  :  «  Fuis  les  Grecs  et  la  flamme  j 
Fils  de  ^  énus ,  dit-il ,  le  destin  t'a  vaincu; 
Fuis  ,  hàte-toi,  Priam  et  Pergame  ont  vécu. 
Jusqu'en  leurs  fondemens  nos  murs  vont  disparoitre. 
Ce  bras  nous  eût  sauvés  si  nous  avions  pu  l'être. 
CherEnéeî  Ah!  du  moins  dans  ses  ilerniers  adieux, 
Pergame  à  ton  amour  recommande  ses  Dieux  ; 
Porte  au-delà  des  mers  leur  image  chérie. 
Et  fixe-toi  près  d'eux  dans  une  autre  patrie.  » 
Il  dit ,  et  dans  ses  bras  emporte  à  mes  regards , 
La  puissante  Vesta  qui  gardoit  nos  rempartr, 
Et  ses  bandeaux  sacrés,  et  la  llamme  immortelle, 
Qui  veilloit  dans  son  temple,  et  bràloit  devant  elle- 

X.. 


Partie  11. 
Poétique 

iW 
Christia- 
nisme. 

Livre  Y. 

Du 

merveilleux^ 

ou 
delà  poésie, 

dans 

ses  rapports 

avec 

les  êtres 

surnaUiKiSt 


324  GENIE 

Partie  II.       Ce  soiîge  mérite  toute  notre  attention, 

Poétiriue     parce  que  c'est  comme  un  aljrégé  du  génie 

^,  .  .        de  Vireile,  et  où  l'on  trouve  dans  un  cadre 

iiisme.       étroit  j  tous  les  genres  de  beautés  qui  lui 

^""'^       sont  propres. 

Observez  d'abord  le  contraste  entre  cet 

viciyeiiieux    ^^^oy^-ble  sougc  et  l'heurc  paisible  où  les 

ou         dieux  l'envoient  à  Enée.  Personne  n'a  su 

a  poésie,  j-^^arquer  les  temDS  et  les  lieux  d'une  ma- 

ses  rapports  nière    plus   touchante   que    le   cygne    de 

,  '^]  Mantoue.  Ici,  c'est  un  tombeau,  là,  une 

1rs  êtres  ^  ' 

«uiiiaturels.  aventure  attendrissante,  qui  déterminent 
la  limite  d'un  pays  j  une  ville  nouvelle 
porte  une  appellation  antique  ;  un  ruisseau 
étranger  prend  le  nom  d'un  fleuve  de  la 
j)atrie.  Quant  aux  heures  ,  Virgile  a  pres- 
que toujours  fait  briller  la  plus  douce  sur 
l'événement  le  plus  malheureux.  De  ce 
contraste  plein  de  tristesse ,  résulte  cette 
moralité  philosopliique ^  que  la  nature  ac- 
complit ses  loix ,  sans  être  troublée  par  les 
ibibles  révolutions  des  hommes. 

Delà ,   nous    passons  à  la  peinture  de 
l'ombre  d'Hector.  Ce  fantôme ,  qui  regarde 


LiVFE  V. 

Du 

merveilleux^ 


DU    CHRISTIANISME.    3^5 

Enée   en  silence,   ces  larges  pleurs,  ces  Paut/e  il 
pieds  enflés  ,  sont  les  petites  circonstances     Poétique 
que  choisit  toujours  le  grand  peintre ,  pour    (-;i,j.;5jja. 
mettre  l'objet  sous  les  yeux.  Ce  cri  d'Enée:      uisme. 
quantum  mutatus  ab  illo  !  est  le  cri   d'un 
liéros  cpii  relève  la  dignité  d'Hector,   et 
doiuie  une  vue  rétroactive  de  toute  cette 
fameuse   histoire  de   Troie.    SquaUenteîn         ou 

l       L  a.  ^  '  '  de  la  poésie, 

oaroani    et    concretos    sanguine    crines. 

L?  dans 

Voilà  tout  le  spectre.  Mais  Virgile  fait  sou-  ses  rapports 
dain  un  retour  à  sa  manière .  —  V^uhicra. ...        ^^  ''^ 

1   s  ètlTS 

circuni  plur'una  inuros  accepit  patrios,  surnaturels. 
Tout  est  là  dedans  :  éloge  d'Hector ,  sou- 
venirs de  ses  malheurs  et  de  ceux  de  la 
patrie,  pour  laquelle  il  reçut  tant  de  bles- 
sures. Ces  locutions,  ô  lux  T)ardaniael 
Spes  ,  ô  fldissima  Teucrum  ^  sont  pleines 
d'une  chaleur  véritable  5  autant  elles  re- 
muent le  cœur ,  autant  elles  rendent  dé- 
chirantes les  paroles  qui  suivent.  Ut  te 
post  niulta  tuorurn  fanera, . . .  adspicinius  ! 
Hélas  !  c'est  l'histoire  de  tous  ceux  qui  ont 
quitté  leur  patrie  j  à  leur  retour ,  on  peut 
leur  dire  comme  Enée  à  Hector  :  Faut-il 


325  GENIE 

Partie  11.  VOUS  revoir  ûprès  le  s  funérailles  de  tous  vos 

Poétiiiue  procJies  !  Enfin  ,  le  silence  d'Hector  ,  son 

ciiristia-  p^sant  sonpir  ,  SUIVI  ûxxjugej  eripe  JlanL- 

iiisine.  jjùs :,  font  dresser  les  cheveux  sur  la  tête. 

—  Le  dernier  trait  du  tableau  mêle  la  double 

Livre  V.  poésle  du  sougc  et  de  la  vision;  qw  em- 

"  portant ,  dans  ses  bras ,  la  statue  de  Vesta  , 

merveilhux, 

ou         et  le  feu  sacré,  on  croit  voir  le   Spectre 
aela poésie,  emporter  Troie  de  la  terre. 

dans  Ti  I         I  I  ^  r 

ses  rapports       H  y  a  de  plus  dans  ce  songe  ,  une  beauté 
avec        prise  dans  la  nature  même   de  la  chose. 

surnaturels  -^^^^  ^®  réjouit  d' abord  de  voir  Hector 
qu'il  croit  vivant  5  ensuite  il  parle  des 
malheurs  de  Troie ,  arrivés  depuis  la  niort 
même  du  héros.  L'état  où  il  le  revolt  ne 
peut  lui  rap[)eler  sa  destinée;  il  demande 
d'où  lui  vienne Jit  ces  blessures  y  et  il  vous 
a  dit  qu'o/2  l'a  vu  ainsi  y  le  jour  qu'il  fut 
traîné  autour  d'Ilion.  Telle  est  l'incohé- 
rence des  pensées  ,  des  sentimens  et  des 
images  d'un  songe. 

Il  nous  est  singulièrement  agréable  de 
trouver  parmi  les  poètes  chrétiens ,  quelque 
chose  qui  balance  ,   et  qui  peut-être  sur- 


DU   CHRISTIANISME.    ^27 

passe  ce  songe  :  poésie ,  tragique,  religion, 
tout  est  égal  dans  l'une  et  l'autre  peinture  , 
et  Virgile  s'est  encore  une  fois  reproduit 
dans  Racine. 

Athalie  ,  sous  le  portique  du  temple  de 
Jérusalem  ,  raconte  son  rêve  à  Abner  et  à 
Mathan. 

C'étoit  pendant  l'horreur  il'iine  profonde  nuit  ; 

Ma  mère  Jésabel  devant  moi  s'est  montrée  , 

Comme  au  jour  tle  sa  moit  pompeusement  parée; 

Ses  malheurs  n'avoicnt  point  aljaltii  sa  fierté  : 

Même  elle  avoit  encor  cet  éclat  emprunté  , 

Dont  elle  eut  soin  de  peindre  et  d'orner  son  visage  , 

Pour  réparer  des  ans  l'irréparable  oulrage. 

«  Tremble  ,  m'a-t-elle  dit,  fille  àii;ne  de  moi  , 

>>  Le  cruel  Dieu  des  Juifs  l'emporte  aus^i  sur  toi  : 

»  Je  te  plains  de  tomber  dans  ses  mains  redoutables  ^ 

»>  Ma  fille.  »  En  achevant  ces  nu>ts  épouvantables , 

Son  ombre  vers  mon  lit  a  paru  se  baisser  , 

Et  moi ,  je  lui  tendois  les  bras  pour  l'embrasser  ; 

Mais  je  n'ai  plus  trouvé  qu'un  horrible  mélange 

D'os  et  de  chairs  meurtris  et  traînés  dans  la  fange  ; 

Des  lambeaux  pleins  de  sang  et  des  membres  aftreux, 

Que  des  chiens  dévorans  se  disputoieni  entre  eux. 

Il  seroit  mal- aisé  de  décider  ici  entre 
Virgile  et  Racine.  Les  deux  songes  sont 
pris  également  à  la  source  des  différentes 


Patitie  II. 

Poétique 

du 

Cliristia- 

nisine. 

Livre  V. 

Du 

merveilleux^ 

ou 
delà  poésie, 

dans 

ses  rajjports 

avec 

les  êtres 

surnaturels* 


328  GENIE 

Partie  II.  j-gligJoj-is  des  deux  poëtes  :  Virgile  est  plus 

oetique    jjiélancollf|ue ,    Racine   plus   terrible   :    le 

christia-     dernier  eût  manqué  son  but ,  et  auroit  mal 

iiisme.       connu  le  génie  sombre  des  dogmes  hébreux, 

si,    à  l'exemple  du  premier,  il  eut  amené 

le  rêve  d'Atlialie  dans  une  heure  pacifique: 

merveilleux j   comuie  il    va  tenir   beaucoup  ,   il  promet 

beaucoup  par  ce  vers  : 


X'IVRE    V 

Du 


ou 
de  la  poésie, 

dans 

ses  rapports 

avec 

les  êtres 

suinaturels. 


C'étoil  pemlant  l'iiorrciir  d'une  profonde  nuit. 

Dans  Racine  ,  il  y  a  concordance  ,  et 
dans  Virgile ,  contraste  d'images. 

La  scène  annoncée  par  l'apparition 
d'Hector ,  c'est-à-dire ,  la  nuit  fatale  d'un 
grand  peuple  et  la  fondation  de  l'Empire 
romain ,  seroit  bien  plus  magnifique  que  la 
chute  d'une  seule  reine  ,  si  Joas,  en  rallu- 
mant le fianibeau  de  David ,  ne  nous  mon- 
troit  dans  le  lointain  le  Messie  et  la  révolu- 
tion de  toute  la  terre. 

La  même  perfection  se  remarque  dans 
les  vers  des  deux  poëtes  :  toutefois  la  poésie 
de  Racine  nous  semble  plus  belle.  Quel 
Hector  paro'it  au  premier  moment  devant 


DU    CHRISTIANISME.    329 
Enée  ,  quel  il  se  montre  à  la  fin  :  mais  la   Paktie  11. 
pompe  ,  mais  l'éclat  cmprimlé  de  Jésabel ,     Poétique 


(lu 


«  Pour  réparer  des  ans  l'irréparable  outrage,  »  Clinstia- 

nisme. 

suivi  tout-à-coup,  non  d'une  forme  entière,       ^.^mm 
mais  i^^^  '^^^  ^'• 

Du 

« de  lambeaux  affreux  merveilleux^ 

w  Que  lies  chiens  dévorans  se  dispuloieiit  entre  eux.  »  ou 

de  la  poésie, 

est  une  sorte  de  changement  d'état ,    de        dans 
péripétie ,  qui  donne  au  songe  de  Racine   ^^^  rajjpovts 
une  beauté  qui  manque  à  celui  de  Virgile,      les  ètrrs 
Enfin,  cette  ombre  d'une  mère  qui  se  baisse  ^"^"^^"'^  ^* 
vers  le  lit  de  sa  lille ,  coinme  pour  s'y  ca- 
cher,  et  qui  se  transforme  tout-à-coup  en 
os  et  en  chairs  meui^trîs ,   est  une  des  ces 
beautés  vagues,  de  ces  circonstances  terri- 
bles de  la  vraie  nature  du  fantôme. 


33o  GENIE 

Partie  II, 

Poétique  CHAPITRE     XII. 


du 
Christia- 
nisme. 


Suite  des  Machines  poétiques. 


iN  ous  touclions  à  la  dernière  des  macliines 


les  êtres 
surnaturels. 


Livre  V. 

Du         Voyage  des  Dieux  Homériques.  Satan, 
irnwei  mxy      allant  à  la  découverte  de  la  Création. 

ou 
de  la  poésie, 

dntis 
ses  rapports 

avec  poétiques  ,  c'est-à-dire ,  aux  voyages  des 
êtres  surnaturels.  C'est  une  des  parties  du 
merveilleux ,  dans  laquelle  Homère  s'est 
montré  le  plus  sublime.  Tantôt  il  raconte 
que  le  char  du  dieu  vole  comme  la  pensée 
d'un  voyageur  qui  se  rappelle  ,  en  un  ins- 
tant, tous  les  lieux  qu'il  aparcourusj  tantôt 
il  dit  : 

Autant  qu'un  bouinio  assis  aux  rivages  des  mers 
Voit  d'un  roc  élevé  d'espace  dans  les  airs, 
Autant  des  immortels  les  coursiers  intrépides 
En  franchissant  d'un  saut  (i). 

Quoi  qu'il  en  soit  du  génie  d'Homère  ©t 

(i)  Boileau  dans  Longin. 


DU    CHRISTIANISME.    33i 

de  la  majesté  de  ses  dieux,  son  merveilleux  Partie  ii. 

et  toute  sa  grandeur  vont  encore  s'éclipser  Poétique 
devant  le  uicneïlleux  du  christianisme.         p.  ■  ,• 
Satan  arrivé  aux  portes  de  l'Enlér  ,  que  le      nisme. 
Péché  et  la  Mort  lui  ont  ouvertes ,   se  pré-       """" 
pare  à  aller  à  la  découverte  de  la  création. 

Du 

, .,         _  ,    ,  .  merveilleux, 

Like  a  lurnase  moiitli  (i). 

ou 

•     ••• de  la  yjocsîe^ 

The  suddcu  view  dans 

Of  ail  this  world  at  once.  ses  rappoit* 

avec 

«  Les  portes  de  Venfer  s'ouvrent vomis-      ^^^  ^^^^^ 

.  surnaturels, 

sant ,  comme  la  bouche  d'une  fournaise ,  des  llocons 

de  fumée  et  des  flammes  rouges.  Soudain  aux  regards 
de  Satan  ,  se  dévoilent  tous  les  secrets  de  l'anticj^ue 
abyme  5  océan  sombre  et  sans  bornes  ,  où  les  temps  , 
les  dimensions  et  les  lieux  viennent  se  perdre  ,  où 
l'ancienne  Nuit  et  le  Chaos  ,  aïeux  de  la  nature  , 
maintiennent  ime  éternelle  anarchie  ,  au  milieu  des 
rugissemens  d'une  éternelle  guerre  ^  et  régnent  par 
la  confusion.  Satan  ,  arrêté  sur  le  seuil  de  l'enfer  y 
regarde  dans  le  vaste  gouffre  ,  berceau  et  peut-être 
tombeau  de  la  nature  j  il  pèse  en  lui-même  les  dan- 
gers du  voyage.    Bientôt  déployant  ses  vastes  ailes, 

(.1)  Par.  Lost.  Bock  II,  v.  883-io5o;  Book  III,  v.  5oi-54]« 
Des  vers  passés  çà  et  là. 


du 

Christia- 
nisme. 


332  GENIE 

Partie  II.     et  repoussant  du  pied  le  seuil  fatal  ,   il  s'éIè^'e  dans 
Poétique      <î^s  tourbillons  de  fumée.    Porté  sur  ce  siège  nébu- 
leux ,   long-temps   il  monte    avec  audace  5  mais  la 
va])eur,    graduellement  dissipée  ,    l'abandonne     au 
^^^         mib'eu   du   vide.    Surpris  ,    il    redouble    en  vain    le 
LivKE  V      Jwouvement  de  ses  ailes  ,  et  comme  un  pioids  mort, 

^  il  tombe. 

Du 

meneilleux,        n  L'instant  oiî  je  chante  verroit  Oîicore  sa  chute,  si 

1   ,        ,  .       l'explosion  d'un  nuage  tumultueux  rempli  de  soufre 
ce  la  poésie,  10  i 

dans  6t  <le  flamme  ,  ne  l'eût  élancé  à  des  hauteurs  égales 
SCS  I apports  aux  profondeurs  où  il  étoit  descendu.  Jeté  sur  des 
terres  molles  et  tremblantes,  à  travers  les  élémens 
épais  ou  subtils.  ...  il  marche  ,  il  vole  ,  il  nage  ,  il 
rampe.  A  l'aide  de  ses  bras  ,  de  ses  pieds  ,  de  ses 
ailes  ,  il  franchit  les  syrles  ,  les  détroits  ,  les  mon- 
tagnes. Enfin  ^  une  universelle  rumeur  ,  des  voix  et 
des  sons  confus  viennent  avec  violence  assaillir  son 
oreille.  Il  alonge  aussitôt  son  vol  de  ce  cAté  ,  lésolu 
d'aborder  l'Esprit  inconnu  de  l'abyme  ,  qui  réside 
dans  ce  bruit  ,  et  d'apprendre  de  lui  le  chemin  de  la 
lumière. 

3>  Bientôt  il  apperçoit  le  trône  du  Chaos,  dont  le 
sombre  pavillon  s'étend  au  loin  sur  le  gouffre  im- 
mense. La  Nuit,  revêtue  d'une  robe  noire,  est 
assise  à  ses  côtés  :  fille  aînée  des  Etres  ,  elle  est 
l'épouse  du  Chaos.  Le  Hasard  ,  le  Tumulte  ,  la  Con- 
fusion ,  la  Discorde  aux  mille   bouches  ,    sont  les 


avec 

\es  êtres 
surnaturels 


DU    CHRISTIANISME.    333 

ministres  (le  ces  divinités  téiiébreiises.    Satan  j)aroit  I -'^"^'b   II. 

devant  eux  sans  crainte.  I  oétique 

»  Esprits  de  l'Abyme  ,  leur  dit-il,  Chaos  ,  et  voils  ^ /.'  . 

antique  Nuit,  je  ne  viens  point  pour  épier  les  secrets  uisme. 

de  vos  royaumes,  .  .  .  apprenez-moi  le  chemin  de  la  ^i^ 

lumière,  etc.  »  Livre  V. 

Le  vieux  Chaos  répond  en  mugissant  :  «  Je  te  con-  d,i 

nois ,  ô  étranger  ! .  .  .  .  Un  monde  nouveau  pend  au-  mcrveilleuxj 

dessus  de  mon  empire  ,  du  cote  ou  tes  levions  tom- 

^         '  ^  de  la  poésie, 

bèrent.    Vole  ,   et  hâte-toi  d'accomplir  tes  desseins.  ji^^g 

Ravages  ,  dépouilles  ,  ruines,    vous    êtes   les  espé-    ses  rapports 

rances  du  Chaos  !  »  "^^^ 

les  êtres 

Il    dit  :  Satan  plein  de   joie s'élève  avec    surnaturels. 

une  nouvelle  vigueur  ;  il  perce  comme  une  pyramide 

de  feu  ,    l'atmosphère  ténébreuse Enlîu 

l'influence  saci-ée  de  la  lumière  commence  à  se  faire 
sentir.  Parti  des  murailles  du  ciel ,  un  rayon  pousse 
au  loin ,  dans  le  sein  des  ombres  ,  une  douteuse  et 
tremblante  aurore  :  ici  la  nature  commence  ,  et  le 
Chaos  se  retire.  Guidé  par  ces  mobiles  blancheurs  , 
Satan  ,  comme  un  vaisseau   long-temps   battu  de  la 

*empête  ,  reconnoît  le  port  avec  joie  ,  et  glisse  plus 
doucement  sur  les  vagues  calmées.  A  mesure  qu'il 
avance  vers  le  jour ,  l'empyrée  avec  ses  tours  d'opales 
et  ses  portes  de  vivans  saphirs,  se  découvre  à  sa  vue. 
Enfin  ,  il  apperçoit  au  loin  une  haute  structure  , 

dont  les  marches  magnifiques  s'élèvent  jusqu'aux 


334  GENIE 

Partie  II.                  ,      i       •  i  n  t      i    •  .  •    i 

remparts  du  ciel rerpendiculiUremeiit  au  pied 

roctique  jjgg  degrés  mystiques  ,   s'ouvre  nu  passage   vers  la 
du 

„,   .    .  t'^îrre Satan  s'élance  sur  la  dernière  marche  , 

Clmstia-  ' 

iiisme.  et  plongeant  tout-à-coup   ses    regards  dans  les  pro- 

■MM  fondeurs  au-dessous  de   lui  ^   il  découvre  ,   avec  un 

Livre  V.  immense  étonneinent,  tout  l'univers  à-la-fois. 
Du  . 

merveilleux^       Pour  tout  liomiiie  impartial,  une  religion 

ou         qui  a  l'ourni  un  tel  meiyeilleux  ,  el  qui  de 

',         '  plus  a  donné  l'idée  des  amours  d'Adam  et 

clans  J 

ses  rapports  d'Eve,  n'est  pas  une  religion  anti-poétique, 
,  '  .,         Ou'est-ce  que  Junon  allant  aux  bornes  de  la 

les  eires        »-  l 

surnaturels,  terre  eu  Ethiopie  ,  auprès  de  Satan  remon- 
tant du  fond  du  chaos  jusqu'aux  frontières 
de  la  nature  ?  Il  y  a  même  dans  l'original  un 
efï'et  singulier  que  nous  n'avons  pu  rendre , 
et  qui  tient,  pour  ainsi  dire,  au  défaut 
général  du  morceau  :  les  longueurs  que 
nous  avons  retrancliées  ,  semblent  alonger 
la  course  du  prince  des  Ténèbres ,  et  don- 
ner au  lecteur  un  sentiment  vague  de  cet 
infini  au  travers  duquel  il  a  passé. 


DU    CHRISTIANISME.    335 
CHAPITRE     XIII. 

L'  E  X  F  E  R     C  il  R  É    T  I  E  Ts. 


Partie  II. 

Poétique 
(lu 

Clnistia- 
iiisiiie. 


Livre  V. 


Jcjntre  plusieurs  dilïérences  fjui  dlstin-        Du 
guent  l'Enfer  chrétien  du  Tartare  antique,  "     "  ^"^' 
une  sur-tout  est  très-remarquable  :  ce  sont  de  la  poésie, 


dans 


les  tourmens  qu'éprouvent  eux-mêmes  les 

ses  rapport» 

démons.  Pluton,  les  Juges,  les  Parques  et 


avec 


les   Furies ,   ne  soulfroient  point  avec  les      ^^^  ^^'"^^ 

surnaturels. 

coupables.  Les  douleurs  de  nos  puissances 
infernales  sont  donc  un  moyen  de  plus  pour 
l'imagination,  et  conséquemment  un  avan- 
tage poétique  que  notre  enfer  a  sur  l'enfer 
des  anciens. 

Dans  les  champs  Cimraériens  de  l'Odys- 
sée ,  le  vague  des  lieux  ,  les  ténèbres ,  l'in- 
cohérence des  objets  ,  la  fosse  où  les  ombres 
viennent  boire  le  sang ,  donnent  au  tableau 
quelque  chose  de  formidable ,  et  qui  peut- 
être  ressemble  plus  à  l'enfer  chrétien ,  que 
le  Ténare  de  Virgile.  Dans  celui-ci,  l'on 
remarque  les  progrès  des  dogmes  philoso- 


oj6  GENIE 

Partie  II.  phiquesdela  Grèce.  Les  Parqiies,  le  Cocyte, 

Poétique     le  Styx  se  retrouvent  avec  tous  leurs  détails 

ciiristia-     daiis  les  ouvrages  de  Platon.  Là  commence 

lusine.      xme  distribution  de  cliâtimens  et  de  réconi- 

""*       penses  inconnue  àliomère.  Nous  avons  déia 

Livre  V.  .         . 

lait  remarfjuer  (i)  que  le  malheur,  l'indi- 

mcrveiiieux,  geuce  et  la  ibiblesse  étoient,  après  le  trépas, 

*>"         relégués ,  par  les  pavens ,  dans  un  monde 

ilelapoésie,  .        ,     .     ,  ,     •      • 

jians        aussi  peiiible  que  celui-ci.   O  religion   de 
ses  rapports  Jésus-Clirist-,  VOUS  ii'avez  point  ainsi  sevré 

avec 

les  êtres     i^os  ames  !  Nous  savons  qu'au  sortir  de  ce 
surnatuiuls.  moude  de  tribulations  ,  nous   autres  misé- 
rables ,  nous  trouverons  un  lieu  de  repos  ^ 
et  si  nous  avons   eu  soif  de  la  justice  dans 
le   temps  ,    nous  en  serons  rassasiés  dans 

l'éternité.  SltluiU  justitiam ijjai  satu- 

rahiLTitui^  (2). 

Si  la  philosophie  est  satisfaite,  il  ne  nous 

(1)  Première  partie,  sixième  livre. 

(2)  L'injustice  Jes  dogmes  infernaux  étoit  si  ma- 
nifeste chez  les  Anciens  ,  que  Virgile  même  n'a  pu 
s'empêclier  de  la  remarquer.  * 

....   Sortcmjue  anlmo  miseratus  inîguam. 


DU    CHRISTIANISME.    33/ 

sera  pas   très-difHcile  peut-être   de    con-  Partie  ii: 
vaincre  les  Muses.  A  lavéritc,  nous  n'avons  Poéti  ]ue 
point  d'Enfer  chrétien  traité  d'une  manière  ^,  '/^ 
irréprochabie.  Ni  le  Dante  ,  ni  le  Tasse ,  ni  nisme. 
Milton  ne  sont  parfaits  dans  la  peinture  des  """" 
lieux  de  douleur.  Cependant  quelques  mor- 
ceaux   excellens  échappés    à   ces    grands  .„ 

i  i^  îJ  merveilleux^ 

maîtres  ,  prouvent  que  si  toutes  les  parties        on 
du  tableau   avoient  été   retouchées    avec  '*"  ^  poésie, 

dans 

le   même    soin  ,     nous   posséderions    des  ses  rapports 
enfers  aussi  poétiques  que  ceux  d'Homère     ,  ^''^^ 

i-  i-  1-  les  eties 

et  de  Virgile.  sumaiarels. 


a. 


Poéii.]iie 

«lu 

ClirJsiia- 

i\isine. 


338  GENIE 

CHAPITRE     XIV. 
Parallèle  de   l'Eisfer  et   du   Tartaré. 


Livre  V.    Entrée  de  l' Averiie.  Torte  de  l'Enfer  du 
^^"  T)ante.  Didon,    Françoise    d'ArbninOi, 

Tourmens  des  coupables. 


tnervsilleuXj 

ou 
tle  la  poésie 

dans 
ses  va  p  ports 

avec 

les  eues     ^^^j  admirable. 

Sui'iiatui'cls. 


JL' ENTRÉE  de  l'Averne  dans  le  sixième 
livre  de  l'Enéide,  oiFre  des  vers  d'un  tra- 


Ibant  obscuri  solâ  sitb  nocte  per  umbram  , 
Perque  domos  ditis  vacuas  et  iiiania  régna. 

JPallentesque  habitant  tnorbi ,  tristisque  senectus  ^ 
EtmetuSj  et  malesuada  famés  ,  et  turpis  egestas* 
Terribiles  visu  forma  ;  letumque  laborque  , 
Tum  consanguineus  leti  sopor ,   et  mala  mentit 
Gaudia. 

Il  suffit  de  savoir  lire  le  latin ,  pour  être 
frappé  de  l'iiarmonie  lugubre  de  ces  vers. 
Vous  entendez  d'abord  mugir  la  caverne  où 
marchent  la  Sibylle  et  Enée  :  Ibant  obscuri 
solâ  sub  nocte  per  umbrani  /  puis  tout^à* 


Livre  V- 


de  la  poésie, 
dans 


bu    CHRISTIANISME.     339 

toup  vous  entrez  dans  des  espaces  déserts ,  PAmiE  il, 
dans  les  royaumes  du  vide  ^  Perçue  donios     Poétique 
ditis  vacuas  et  inaniaremia.  YïenneA\[.en-     ^,  .  . 
suite  des  syllabes  sourdes  et  pesantes ,  qui      nisme. 
rendent  admirablement  les  pénibles  sou])irs 
des  enfers.  Tristisque  senectus^  et  metus— 
Letumque  y  laborque  ;    consonnances  qui  ,„g,j,^,7/ju;f 
prouvent ,  au  reste ,  que  les  anciens  n'igiio- 
roient  pas  l'espèce  de  beauté  attachée  pour 
nous  à  la  rime.  Les  Latins  ,  ainsi   que  les  «es  rapports 
Grecs ,  employoient  la  répétition   des  sons     j^^  ^^  .^^ 
dans  les   peintures  pastorales ,    et  dans  les  surnatmeis. 
harmonies  sombres. 

Le  Dante,  comme  Enée,  erre  d'abord 
dans  une  forêt  sauvage,  qui  cache  l'entrée 
de  son  enier  5  rien  n'est  plus  effrayant  que 
cette  solitude.  Bientôt  il  arrive  à  la  porte  , 
où  se  lit  la  fameuse  inscription  : 

Pcr  me  si  va,  nella  cittii  dolente  : 
Per  me  si  vk  ,  nell'  eterno  dolore  : 
Per  nie  si  va  ,  tia  la  perdiita  genfè. 


Lassât'  o'jni  speranza  ,  voi  ch'  entrate. 


Voilà   précisément   la  même   sorte    de 

Y.. 


34o  GENIE 

rvRTiF.  II.  beautés  que  dans  le  poëte  latin.  Toute 
Poétique  oreille  sera  fi'appée  de  la  cadence  nionotcn3 
_,  \  .        de  ces  rimes  redoublées,  où  semble  retentir 

Chnstia-  ' 

iiisnie.       et  expirer  cet  éternel  cri  de  douleur ,   qui 

°°™"       remonte  du  fond  de  l'abyme.  Dans  les  trois 

per  me  si  va  ,  on  croit  entendre  \e  glas  de 

.,.        l'affonie  du  chrétien.    Le  lassât' o fini  spe- 

ou         ranza  est  comparable  au  plus  grand   trait 

ap*-  ^it*>  jg  l'Enfer  de  Virgile. 

il  H  us  O 

ees  rapports  Miltou ,  à  l'exemple  du  poète  de  Man- 
,  '  '.*  ^       toue ,   a  placé  la  mort  à  l'entrée  de  son 

les  êtres  "  A 

surnaturels,  eufér  {Letum)  ,  et  le  péché,  qui  n'est 
que  le  fiiala  mentis  gaudia,  les  joies  cou- 
pables du  cœur.  Il  décrit  ainsi  la  j^remière. 


The  otlier  shape  ,    etc. 


a  L'autre  forme  (  si  on  peut  appeler  de  ce  nom  ce 
qui  n'avoit  point  de  formes)  ,  se  tenoit  debout  à  la 
porte.  Elle  étoit  som.bre  comme  la  nuit  ,  hagarde 
comme  dix  furies  ;  sa  main  brandissoit  un  dard  af- 
freux ,  et  sur  cette  partie  qui  sembloit  sa  tête  ^  elle 
portoit  l'apparence  d'une  couronne.  » 

Jamais  fantôme  n'a  été  représenté  d'une 
manière  plus  vague  et  plus  terrible.   L'ori- 


DU    CHRISTIANISME.    341 

gliie  de  la  Mort,  racontée  par  le  Péché  ;  la  Partie  il. 
manière  dont  les  échos  de  l'Enfer  répètent     Poétique 
le  nom  redoutable,   lorsqu'il  est  prononcé     ci,,i>,tia- 
pour  la  première  fois  5  tout  cela  est  une      nisme. 
sorte  de  noir  sublime  ,  inconnu  de  l'anti-  _ 

Livre  V. 

quite  (1).  ^_^ 

merveilleuXy 
(1)  M.  Harris ,  (ians  son  Hei'mès  ,  a  remarqué  que  ou 

le   genre  masculin  ,  attribué  à  la  Mort  par  Milton  ^    *  ^  '^  P^*^*'  » 

tlans 
forme  ici  une  grande  beauté.  S'il  avoit  dit  sliook  her   ^^^  rapports 

dart ,  au  lieu  de  shook  his  dart ,  une  partie  du  su-         avec 

blime  disparoissoit.  La  mort  est  aussi  du  genre  mas-      1^*  aives 

T  '    n       T,      ■  »         1?     r  -^  j  surnatuielï/ 

culiu   en  grec,   «valos.  liacine  même  ia  lait  de  ce 

genre  dans  notre  langue  , 

«  La  Mcrt  est  le  seul  Dieu  que  j'osois  implorer.  « 

Que  penser  maintenant  de  la  critique  de  M.  de  Vol- 
taire ,  qui  n'a  pas  su ,  ou  qui  a  feint  d'ignorer,  que 
la  mort  ,  death  en  anglois  ,  pouvoit  être  à  A'olonté 
du  genre  masculin  ,  féminin  ou  neutre  ;  car  on  lui 
peut  appliquer  également  les  trois  pronoms  her  , 
his  et  its.  M.  de  Voltaire  n'est  pas  plus  heureux  su? 
le  mot  sin  y  péché ^  dont  le  genre  féminin  le  scanda- 
lise. Pourquoi  ne  se  fàclioit-il  pas  aussi  contre  ce3 
vaisseaux,  ships  ,  man  ofv/ar^  qui  sont  (ainsi  qu'en 
lutin  et  en  vieux  francois)    si  bizarrement  du  genr# 


342  GENIE 

Partie  II.       Eli  avancaiit  clans  les  enfers  ,   nous  shÎ-î 

Poétifiue     vrons  Enée  au  champ  des  larmes,  lugentes 

ciiiistia-     campi.    Il    y    rencontre    la    malheureuse. 

nLsme.      Diclon  \  il  l'apperçoit  dans  les  ombres  d'une 

forêt ,  comme  oïl  voit ,   ou  comme  on  croit 

voir  la  lune  nouvelle  se  lever  à  travers  les- 


Livre  Y. 

Du 

merveilleux 
ou 


,    ,  Qualem  primo  qua  surpere  mense 

lie  la  poésie,  .         .,  .,  , .,    , 

.  jiut  videt  autvidisse  putat  per  nubila  lunam. 


suinatmels. 


dans 
ses  rapports         rp        .  ^     ^■>  a^ 

1  ont  ce  morceau  est  d  un  goût  exquis  ; 
les  êtres  maîs  le  Dante  est  peut-être  aussi  touchant 
dans  la  peinture  des  campagnes  des  pleurs. 
Virgile  a  placé  les  amans  au  milieu  des 
bois  de  myrthe  et  des  allées  solitaires  ;  le 
Dante  a  jeté  les  siens  dans  un  air  vague  et 
parmi  les  tempêtes  qui  les  entraînent  éter- 

féminin  ?  En  général,  tout  ce  qui  a  étendue  ,  capa- 
cité (  c'est  la  remarque  de  M.  Hermès  )  ;  tout  ce  qui 
est  de  nature  à  contenir  ,  se  met  en  anglois  axi 
féminin  ,  et  cela  par  une  logique  fort  simple  ,  et 
même  fort  touchante  ,  car  elle  découle  de  la  mater- 
nité ^  tout  ce  qui  implique  faiblesse  ou  séduction 
suit  la  même  loi.  De-là  Milton  a  pu  et  dû  ,  en  per- 
^nnifiant  le  péché  ,  le  faire  du  genre  féminin. 


DU    CHRISTIANISME.    343 

nellement   :  Fun  a  donné  pour  punition  à  ^^^"^^^  ^^' 
l'amour  ses  proT)res  rêveries  ,    l'autre  en  a       "'^'"i"® 

^         ■'  liu 

cherché  le  supplice  dans  l'image  des  désor-     chustia- 
dres  que  cette  passion  fait  naître.  Le  Dante      ^"s.nc. 
arrêteun  couple  malheureuxau milieu  d'un    , 

^  Livre  V« 

tourbillon  :    Françoise  d'Arimino  ,   inter-        ^ 

'  •»  ^  Du 

rogée  par  le  poète ,  lui  raconte  ses  malheurs  mcncuieuxy 
et  son  amour  :  ,  ,       .  . 

delà  poésie, 
dans 

Noi  leggeramo ,  etc ses  rapports 

avec 

les  êtres 
«X  Nous  lisions  un  jour ,  dans  un  doux  loisir  ,  surnaturels, 
comment  Paniour  vainquit  Lancelot.  J'étois  seule 
avec  mon  amant,  et  nous  étions  sans  défiance  :  plus 
d'une  fois  nos  visages  pâlirent,  et  nos  yeux  troublés 
se  rencontrèrent  ;  mais  un  seul  instant  nous  perdit 
tous  deux.  Lorsqu'enfin  Plieureux  Lancelot  cueille 
le  baiser  désiré  ,  alors  celui  qui  ne  me  sera  plus 
ravi ,  colla  sur  ma  bouclie  ses  lèvres  tremblantes  i, 
et  nous  laissâmes  échapper  le  livre  ,  par  qui  nous 
fut  révélé  le  mystère  de  l'amour  (i).  a 

(i)  Nous  empruntons  la  traduction  de  M.  de  Ri- 
Tarol.  Si  toutefois  nous  osions  proposer  nos  doutes, 
peut-être  que  ce  tour  élégant  ,  nous  laissânita 
échapper  le  livre  ^  par  cjiii  nous  fut  révélé  le  mystère 


344  GENIE 

Tap.tie  îi.       Quelle  simplicité  admirable  dans  le  récit 

Poétique     tle  Françoise  ,  et  quelle  délicatesse  dans  le 

Chiistia-     *^^^^^  ^^^  ^^  termine  !  Virgile  n'est  pas  plus 

risnie.      cliastc  dans  le  quatrième  livre  de  l'Enéide , 

"~"       lorsque  Junon  donne  le  signal  ,  dant  sig- 

num.  L  est  encore  au  christianisme  que  ce 

merveilleux    n^orccau  doit  uiic  partie  de  son  pathétique  5 

o"         Françoise  est  punie  pour  n'avoir  pas   su 

de  la  poésie,        ,   .  ^  .  , 

dans       résister  a  son  amour,  et  pour  avoir  trompe 
ses  rapports  la  foi  coiijugale  :  la  justice  éternelle  de  la 

avec  1.    .  ,  .   .  ,  -i, 

les  êtres     rehgion   contraste  avec  la  pitie  que  1  on 
fiurnatuiels.  reSsent  pour  une  fbible  femme. 

Non  loin  du  champ  des  larmes  ,  Enée 
voit  le  champ  des  guerriers  ^  il  y  ren- 
contre JDeîphobe  cruellement  mutilé.  Tout 
intéressante  qu'est  son  histoire  ,  le  seul 
nom  d'Ugolin  rappelle  un  morceau  fort 
supérieur.  On  conçoit  que  M.  de  Vol- 
taire n'ait  vu  dans  les  feux  d'un  enfer 
chrétien  ,    que    des    objets     burlesques  ; 

de  r amour  ^  ne  rend  pas  tout-à-fait  la  naïveté  d« 
ce  vers  : 

Quel  giorno  piùnon  vi  Irggcmmo  avante. 


DU  CHRISTIANISME.    3.(5 

111  ••,  .  Fautif,  II. 

înais  on  le  demande  aux  poètes  ,   qui  ne 

y      c  '  •  Poétique 

sont  pas  tout-a-iait  convaincus  par   son         ,i„ 
autorité  ,  s'il  ne  vaut  pas  autant  y  trouver     Cnnstia- 

nisme. 

le  comte  Ugolin ,  et  matière  à  des  vers  aussi  ^^^ 

tragiques  que  ceux  de  l'OEdipe.  LivkeV. 

Lorsque  nous  passons  de  tous  ces  détails  Du 

à  une  vue  eénérale  de  \ Enfer  et  du   Tar-  "•'^"'^'  "'  ' 

o  ^  ou 

tare  ,  nous  voyons  dans  celui-ci  les  Titans  ae  la  poésie 
foudroyés,  Ixion  menacé  de  la  chute  d'im  g,  ^  rapports 
rocher ,  les  Danaïdes  avec  leur  tonneau  ,        ''^^'^ 

les  êtres 

Tantale  trompé  par  les  ondes,  etc.  sarnatureis. 

Soit  que  l'on  commence  à  s'accoutumer 
à  l'idée  de  ces  tourmens  j  soit  cpi'ils  n'aient 
rien  en  eux-mêmes  qui  produise  le  terrible, 
parce  qu'ils  se  mesurent  sur  des  fatigues 
connues  dans  la  vie  j  il  est  certain  qu'ils 
font  peu  d'impression  sur  l'esprit.  Mais 
voulez-vous  être  remué  \  voulez-vous  savoir 
jusqu'où  l'imagination  de  la  douleur  peut 
s'étendre  j  voulez-vous  connoître  la  poésie 
des  tortures  et  les  hymnes  de  la  chair  et 
du  sang  ?  descendez  dans  l'enfer  du  Dante. 
Ici ,  des  ombres  sont  ballotées  par  les 
tourbillons  d'une  tempête 5  là,  des  sépui- 


34^  GENIE 

cres   embrasés  renferment  les  fauteurs  de 

^^         l'hérésie.  Les  tyrans  sont  plongés  dans  un 

ciiristia-     fleuve  de  sang  tiède  5  les  suicides,  qui  ont 

dédaigné  la  noble  nature  de  l'iiomme,  ont 

Livre  V     rétrogradé  vers  la  plante;  ils  sont  trans- 

j),j        formés  en  arbres  racliitiques ,  qui  croissent 

merveilleux,  daus  un  sable  brûlant  j  et  dont  les  harpies 

,  ,       ,.    arrachent  sans  cesse  des  rameaux.  Ces  âmes 

«le  la  poésie 

dans       ne  reprendront  point  leurs  corps  au  jour 
î'poi  s  ^^  j^  résurrection  :  elles  le  traîneront  dans 

avec  ' 

les  èires     l'affreuse   forêt ,    pour   le   suspendre  aux 
Buiiiatmeis.  ^ranches  des  arbres ,  auxquelles  elles  sont 
attachées. 

Et  qu'on  ne  dise  pas  qu'un  auteur  grec 
ou  romain  eût  pu  faire  un  Tartare  aussi 
ibrmidable  que  l'enfer  du  Dante.  D'abord 
cette  remarque ,  fût-elle  vraie  ,  ne  conclu- 
roit  rien  contre  les  moyens  poétiques  de 
la  religion  chrétienne  ;  mais  il  suffît  d'avoir 
quelque  connoissance  du  génie  antique , 
pour  convenir  que  le  ton  sombre  de  l'enler 
du  Dante  ,  ne  se  trouve  point  dans  la 
théologie  payenne  ,  et  qu'il  aj^partient  aux 
dogmes  menaçons  de  notre  Foi, 


pu    CHRISTIANISME.    34/ 

Parti  e  I'L. 

C  PI  A  P   I   T  R  E      XV. 
Du'    Purgatoire. 


l'octifiue 

Christia» 
iiisme. 


merveilleux^ 
ou 


VJn  avouera  du  moins  que  le  Purgatoire    livre  V. 
ofïre    aux  jDoëtes  chrétiens   lui   genre    de        Du 
nierveilleux  inconnu  de  l'antiquité  (i),  (*) 
Il  n'y  a  peut-être  rien  de  plus  favorable  <ie  la  poésie, 
aux  Muses  ,  que  ce  lieu  de  purification  ,        '  ^^^ 

■'•  ^  ses  rapports 

placé  sur  les  confins  de  la  douleur  et  de  la       avec 

•    •  \       •  .  '        •       1  . '  les  êtres 

loie  ,   OU  Viennent  se  reunir  les  sentiinens  , 

-'  ^  suniatuicLs.. 

confiis  du  bonheur  et  de  l'infortune.  La 
gradation  des  soufïrances  en  raison  des 
fautes  passées  5  ces  ames^  plus  ou  inoms 
heureuses  ,  plus  ou  moins  brillantes,  selon 
qu'elles  approchent  plus  ou  moins  de  la 
double  éternité  des  plaisirs  ou  des  peines , 

(i)  On  trouve  quelc|ue  trace  de  ce  dogme  dans 
Platon  et  dans  la  doctrine  de  Zenon.  (  Vid.  Diog. 
Laert.  )  Les  poètes  paroissent  aussi  en  avoir  eu  quel- 
qu'idée  {Eneid.  lib.  VI).  Mais  tout  cela  est  vague, 
sans  suite  et  sans  but. 

^)   Voyez  la  no [^  G  à  la  fin  du  volume. 


348  GENIE 

Partie  II.  pourroieiit  foumir   des  accords   touclians 

Poétique     à  la  lyre.  Le  purgatoire  surpasse  en  poésie 

.  .       le  Ciel  et  l'Enfer,  en  ce  f[u'il  présente  un 

nisme.      avenir  qui  manque  aux  deux  premiers. 

"~"  Dans  l'Elysée  antique ,  le  fleuve  du  Léthé 

n'avoit  point  été  inventé  sans  beaucoup  de 

.„        srâce;   mais  toutefois  on  ne  sauroit  dire 

merveilleux,    «-J  ^ 

on         que  les  ombres  qui  renaissoient  à  la  vie  sur 

delà  poésie,  i  i  '  ta 

,  ses  bords  j  présentassent  la  même  progres- 

ses lajiports  sion  poétique  vers  le  bonheur  que  les  âmes 
^''^^  du  Turgatoire.  Quitter  les  campagnes  des 
•untaturcia.  Mâucs  lieurcux  pour  revenir  dans  ce 
monde ,  c'étoit  passer  d'un  état  parfait  à 
un  état  qui  l'étoit  moins  ^  c'étoit  rentrer 
dans  le  cercle  ,  renaître  pour  mourir,  voir 
ce  qu'on  avoit  vu.  Toute  chose  dont  l'es- 
prit peut  mesurer  retendue  ,  est  petite  :  le 
cercle  ,  qui  chez  les  anciens  exprimoit 
l'éternité ,  pouvoit  être  une  image  grande 
et  vraie  \  cependant  il  nous  semlîle  qu'elle 
tue  l'imagination ,  en  la  forçant  de  tour- 
ner dans  ce  cerceau  redoutable.  La  ligne 
droite  prolongée  sans  lin ,  seroit  peut- 
être  plus  belle ,   parce  qu'elle  jetteroit  la 


DU    CHRISTIANISME.    349 

pensée  dans  un  vague  effrayant,   et  feroit  Paittie  it. 
marcher  de  front  trois  clioses  qui  paroissent     Poétique 
s'exclure  ,  l'espérance ,  la  mobilité  et  l'éter-        '!" . 

llité.  r.isMic. 

Deux  ressorts  admirables   produiroient  "■"" 

ensuite  dans  le  P/^/'i^wi^oir/?  tous  les  charmes  '^^'^^    ' 

du  sentiment  :  le  premier  est  le  rapport  à  „,(,rtc^7/e!;3-' 

établir  entre  le  châtiment  et  l'oiFense.  Que  ou 

1  .  .         ,     .  ,  f         \  \  (le  la  poésie, 

cle  peines  ingénieuses  réservées  a  une  mère       ^^^^^^ 
trop  tendre ,  à  une  fille  trop  crédule  ,  à  un  s?s  rapport» 
jeune  homme  trop  ardent!  Et  certes  ,  puis-     ^J^  -j^.^^ 
que  les  vents,  les  feux,  les  glaces   prêtent  surnaturels. 
leurs  violences  aux  tourmens  de  l'Enfer , 
pourquoi  ne   trouveroit-on   pas  des  souf- 
frances plus  douces  dans  les  chants  du  ros- 
signol ,  dans  les  parfums  des  fleurs  ,  dans  le 
bruit  des  fontaines  ,    ou  dans  les  afïections 
purement  morales  ?  Hom-ère  et  Ossian  ont 
chanté  les  plaisirs  de  la  douleur  :  a^vi^v 
T£  Tap-sra/xE^Ba.  >ov<v  ,  tJie  joy  of  grief . 

Le  second  moyen  poétique  attaché  à  la 
nature  du  Vurgatoire  ,  naît  de  ce  dogme 
qui  nous  apprend  que  les  prières  et  les 
bonnes  œuvres  des  mortels  hâtent  la  déli- 


35o  GENIE 

jPxRTiE  II.  vrance  des  âmes.    O  admirable  commercé 

Poétique    entre  le  fils  vivant  et  le  père  décédé  !  entré 

ciuMia-    ^^^^^^^  Gt  la  fille  !  entre  l'époux  et  l'épouse  ! 

nisnie.      entre  la  vie  et  la  mort  !   Que   de   choses 

""^       attendrissantes  dans   cette   doctrine  !  Ma 

vertu  ,  a  moi  cnetit  mortel ,  devient  un  bien 

merveilleux,  commuii  pour  tous   Ics  chrétieus  5    et   de 

^^        même  que  j'ai  été  atteint  du  péché  d'Adam^ 

«le la  poésie, 

ji3,js       ma  justice  est  passée  en  compte  aux  autres. 

ses  rapports  Poëtcs  clirétieus  ,  les  prières  de  vos  Nisus 
les  êtres     atteindront  un  Euryale  au-delti  du  tom- 

atuuatiirels.  beau  j  VOS  riclics  pourront  partager  leur 
superflu  avec  le  pauvre  j  et  pour  le  plaisir 
qu'ils  auront  eu  à  faire  cette  simple  ,  cette 
agréable  action ,  Dieu  les  en  récompensera 
encore  ,  en  retirant  leur  père  et  leur  mère 
d'un  lieu  de  peines  I  C'est  une  bien  belle 
chose  d'avoir,  par  l'attrait  de  l'amour, 
forcé  le  cœur  de  l'homme  à  la  vertu  ,  et  de 
penser  que  le  même  denier  qui  donne  le 
pain  du  moment  au  misérable ,  donne  peut- 
être  à  une  ajne  délivrée ,  une  place  éter- 
nelle à  la  table  du  Seigneur. 


DU    CHRISTIANISME.    35i 


Partie  12. 


CHAPITRE    XVI.  Foéù^^^ 

du 


Paradis. 


Cliristia- 
nisiiic. 


ou 

a  poéoie 
il  ans 
ses  rapports 
avec 


L  Livre   V. 

E  trait  qui  distingue  essentiellement  le         j^^^ 

Paradis  de  YEl-ysée  ,  c'est  que  dans  le  pre-  merMUUur^ 
mier,  les  âmes  saintes  habitent  le  Ciel  avec  jg  \ 
Dieu  et  les  Anges ,  et  que  dans  le  dernier  > 
les  ombres  heureuses  sont  séparées  de 
l'Olympe.  Le  système  philosophique  de  ^^s  êtres 
Platon  et  de  Pythagore,  qui  divise  l'ame  en 
deux  essences  ,  le  char  subtil  qui  s'envole 
au-dessous  de  la  lune,  et  l'é'jpr/^  qui  re- 
monte vers  la  divinité  5  ce  système,  disons- 
nous  ,  n'est  pas  de  notre  compétence ,  et 
nous  ne  parlons  que  de  la  théologie  poé- 
tique. 

Nous  avons  fait  voir  dans  plusieurs  en- 
droits de  cet  ouvrage ,  la  différence  qui 
existe  entre  la  félicité  des  Elus  et  celle  des 
Mânes  de  l'Elysée.  Autre  est  de  danser  et 
de  faire  des  festins  ;  autre  de  connoître  la 
nature  des  choses,  de  lire  dans  l'avenir, 


353 


GENIE 


Clnistia- 
iiisnie. 

Ll»K£  V. 

Du 

merveilleux^ 

ou 

de  la  poésie 

ilaus 


avec 

les  êtres 

luinaturtls 


Partie  II.  de  voir  les  révolutions  des  globes  ',  enfin , 
Poétique  d'être  comme  associé  à  l'omni  -  science , 
sinon  à  la  toute  -  puissance  de  Dieu.  Il  est 
pourtant  bien  extraordinaire  qu'avec  tant 
d'avantages,  les  poètes  chrétiens  aient  tous 
échoué  dans  la  peinture  du  Ciel.  Les  uns 
ont  péché  par  timidité  comme  le  Tasse  et 
Milton  5  les  autres  par  iàtigue  comme  le 
Dante ,  par  philosophie  comme  M.  de  Vol- 
«es  rapports  taire ,  OU  par  abondance  comme  M.  Klops- 
tock  (i).  Il  y  a  donc  un  écueil  caché  dans 
ce  sujet  ',  voici  quelles  sont  nos  conjectures 
à  cet  égard. 

Il  est  de  la  nature  de  l'homme  de  ne 
symjjathiser  qu'avec  les  choses  qui  ont  des 
rapports  avec  lui ,  et  qui  le  saisissent  par  un 
certain  côté,  tel,  par  exemple,  que  le  mal- 
heur. Le  ciel,  où  règne  une  félicité  sans 
bornes ,  est  trop  au-dessus  de  la  condition 
humaine,  pour  que  l'ame  en  soit  touchée  ; 

(i)  C'est  une  chose  assez  bizarre,  que  Chapelain  , 
qui  a  créé  des  chœurs  de  martyrs  ,  de  vierges  et 
d'apôtres,  ait  seul  placé  le  paradis  chrétien  dans  son 
véritable  jour. 


DU   CriruISTIANISME.    355 

t)n  lie  s'intéresse  guère  à  des  êtres  pariai-   Tartie  h. 
temeiit  heureux.  C'est  pounpioi  les  poètes     Poétique 
ont  touiours  mieux  réussi  dans  la  descrip-   ^,  /  !' 
tion  des  enfers  5  du  moins  l'iiumanité  est       nisme. 
ici  j   et  les   tourniens  des  coupables  nous       """ 
rappellent  les  chagrins  de  notre  yie  ;  nous 
nous  attendrissons  sur  les  infortunes  des  ' 

merveilleux^ 

autres,  comme  les  esclaves  d'Achille,  c^ui,        ou 

/  1  ,  ,1  de  la  poésie, 

en    répandant   beaucoup    de    larmes    sur        , 

i-  1  dans 

la  mort  de  Patrocle ,   pleuroient  secrète-  ses  rapports 
ment  leurs  propres  mallieurs.  ^''^^ 

^        ^  les  êtres 

Pour  éviter  la  froideur  qui  résulte  de  suniatmels. 
l'éternelle  et  toujours  semblable  félicité 
des  justes ,  on  pourroit  essayer  d'établir 
dans  le  ciel  une  espérance,  une  attente 
quelconque  de  plus  de  bonheur  ou  d'une 
grande  époque  inconnue  dans  la  révolution 
des  êtres  ;  on  pourroit  rappeler  davantage 
les  choses  humaines  ,  soit  en  en  tirant  des 
comparaisons  ,  soit  en  donnant  des  affec- 
tions ,  et  même  des  passions  aux  élus  : 
l'Ecriture  nous  parle  des  espérances  et  des 
saintes  tristesses  du  ciel.  Pourquoi  donc 
n'y  auroit-il  pas  dans  le  paradis ,  des  pleurs 
2.  Z 


354  GENIE 

Partie  II.   ^^|g  ^^^  j^^  g^^^jj^g  peuvent  en  répandre  (i)  ? 

oetique     p^^  ^gg  divers  moyens  ,  on  f'eroit  naître  des 

ciiiistia-     liarmonies  entre  notre   ibible  nature,    et 

lusine.       ^j^Q  constitution  plus  sublime,   entre  nos 

^,     fins  rapides  et  les  choses  éternelles  :  nous 

Livre  V  .  ^ 

serions  moins  portés  à  regarder  comme  une 
merveilleux,  belle  fictiou ,  uu  bonlieur  qui ,  semblable 
,  ,       .  .      au  nôtre  ,  seroit  mtlé  de  cliana;ement  et 

de  la  poésie,  ^  o 

cl n lis        de  larmes. 
ses  lappoits       D'après   toutes    ces   considérations    sur 

avec  ^ 

les  êtres  l'usage  du  merveilleux  chrétien  dans  la 
sumatuieis.  poésie  ,  on  peut  du  moins  douter  que  le 
merveilleux  du  paganisme  ait  sur  le  pre- 
mier un  avantage  aussi  grand  qu'on  l'a 
généralement  supposé.  On  op2:)Ose  toujours 
le  barbare  Milton  ,  avec  tous  ses  défauts  , 
à  Homère  avec  toutes  ses  beautés  :  mais 
supposons  que  le  chantre  à^Edeii  fut  né  en 
France ,  sous  le  siècle  de  Louis  XIV  ,  et 
qu'à  la  grandeur  naturelle  de  son  génie  ,  ii 

(i)  Milton  a  saisi  cette  idée  ,  lorsqu'il  représente 
les  anges  consternés  à  la  nouvelle  de  la  chiite  de 
l'homme  ,  et  Fénélon  donne  le  même  mouvement  de 
pitié  aux  ombres  heureuees. 


DU    CHRISTIANISME.    355 

eût  joint  le  goût  de  Racine  et  de  Boileau  ;  Partie  ii. 

nous  demandons  quel  fut  devenu  alors  le  Poéti(iue 

Paradis  perdu  ,  et  si  le  merveilleux  de  ce  ^,  *.". 

poëme  n'eût  pas  égalé  celui   de  l'Iliade  et  nisme. 

de  l'Odyssée  ?  Si  nous  jugions  la  mythologie  — — " 

d'après    la  Pharsale ,    ou   même     d'après  ^^^^^  ^* 
l'Enéide  ,  en  aurions-nous  la  brillante  idée 

mencilleuXf 

que  nous  en  a  laissée  le  père  des  grâces  ,         ou 
l'inventeur  de  la  ceinture  de  Vénus?  Quand  ^^e  la  poésie, 

il  ans 

nous  aurons  ,   sur  un  sujet   chrétien,  un  ses  rapports 
ouvrage  aussi  parfait  dans  son  genre  que  les        ^''^^ 

les  êtres 

ouvrages  d'Homère ,  nous  pourrons  nous  surnattaeis. 
décider  en   faveur   du  merveilleux    de   la 
fable  ,    ou  du  merveilleux    de  notre  reli- 
gion ;  jusqu'alors  il  sera  permis  de  douter 
de  la  vérité  de  ce  précepte  de  Boileau  : 

De  la  foi  d'un  chrétien  les  mystères  terribles  , 
D'ornemens  égayés  ne  sont  point  susceptibles. 

Au  reste  ,  nous  pouvions  nous  dispenser 
de  faire  lutter  le  christianisme  avec  la  my- 
thologie ,  sous  le  seul  rapport  du  mer- 
veilleux. Si  nous  somm.es  entrés  dans  cette 
étude ,  ce  n'est  que  par  surabondance  de 
moyens ,  et  pour  montrer  toutes  les    res- 

Z.. 


Livre  V 
Du 


lie  la  poésie, 
dans 


35o  GENIE 

Partie  IL  sourcGS  de  iiotrecause.  Nous  pouvions  tràh-* 
Poétique    cher  la  question  d'une  manière  simple  et 

tlu  ,  .  /.-v        .1 

^,  ■  ..       peremptoire  :  car  ,  lut-il  certain  ,  comme 

nisme.      il  est  douteuxj  que  le  christianisme  ne  pût 

fournir  un  merveilleux  aussi    riche    que 

celui  de  la  lable,  encore   est-il  vrai,  qu'il 

werveUieux    ^  ^^^^^  Certaine  poésie  de  l'ame ,  une  sorte 

ou         d'imagination  du  cœur,  dont  on  ne  trouve 

aucune  trace  dans  la  mythologie ,  et  les 

ses  rapports  beautés   toucliaiites  qui  émanent  de  cette 

,  ^^'^^       source,  feroient  seules  une  ample  compen-* 

les  êtres  '  ^  ^ 

surnaturels,  satioii  pour  les  ingénieux  mensonges  de 
l'antiquité.  Tout  est  machine  et  ressort  , 
tout  est  extérieur ,  tout  est  fait  pour  les 
yeux  dans  les  tableaux  du  paganisme  -,  tout 
est  sentiment  et  pensée  ,  tout  est  intérieur , 
tout  est  créé  pour  l'aine  dans  les  peintures 
de  la  religion  chrétienne.  Quel  charme  de 
méditation  !  quelle  profondeur  de  rêverie  l 
Il  y  a  plus  d'enchantement  dans  une  de  ces 
larmes  divines  que  le  christianisme  fait 
répandre  au  fidèle  ,  que  dans  toutes  les 
riantes  erreurs  de  la  mythologie.  Avec  une 
Notre-Dame  des  douleurs ,  une  Mère  de 


DU    CHRISTIANISME.    357 

Pitié  y   quelque  saint   obscur ,   patron   de  Partie  ir; 
l'aveugle,  de  l'orphelin,  du  misérable,  ini     Poétique 
auteur  peut  écrire  une  page  plus  attendris-     chiistia- 
sante,  qu'avec  tou5  les  dieux  du  Panthéon.       nisme. 
C'est  bien  là  aussi  de  la.  poésie  !  c'es-t  bien       — ^" 
là  du   merveilleux  !  Mais  voulez-vous  du 
merveilleux  plus  sublime  ?  contemplez  la  j,ierveiiieuxi 
vie  et  les  douleurs  du  Christ ,  et  souvenez-         °" 

1  /  1       /•/       7      delà  poésie, 

vous  que  votre  Dieu  s  est  appelé  le  jils  de       ^j^^g 
l'homme  !  Oui ,  nous  osons  le  prédire  :  un  ^^  rapports 

r  f  avec 

temps  viendra  que  l'on  sera  tout  étonne  |gg  ^j^es 
d'avoir  pu  méconnoître  les  beautés  admi-  surnaturels. 
râbles  qui  existent  dans  les  seuls  noms,  dans 
les  seules  expressions  du  christianisme  ,  et 
l'on  aura  de  la  peine  à  comprendre  com- 
ment on  a  pu  se  moquer  de  cette  religion 
céleste  ,  de  la  raison  et  du  malheur. 

Ici  finissent  les  relations  directes  du 
christianisme  et  des  muses ,  puisque  nous 
avons  achevé  de  l'envisager  poétiquement 
dans  ses  rapports  avec  les  hommes ,  et  dans 
ses  rapports  avec  les  êtres  surnaturels. 
Nous  couronnerons  ce  que  nous  avons  dit 
sur  ce  sujet  par  luie  vue  générale  de  l'Ecri- 


358  GENIE 

Partie  II.  turc  :  c'est  la  souFce  où  Milton  ,  le  Dante  ^^ 

Poétique    le  Tasse  et  Racine  ont  puisé  une  partie  de 

ciiristia-    l^uTS  Hierveilles ,  comme  les  poètes  de  l'an- 

nisme.      tiquité    Ont  emprunté  leurs  grands  traits, 

"^       d'Homère. 

Livre  V. 

Du 

Tnerveilleux^ 

ou 
«le  la  poésie, 

dans 

ses  rapports 

avec 

les  ôtres 

surnaturels. 


pu   CHRISTIANISME.    35^, 


SECONDE  PARTIE. 

POÉTIQUE    DU   C.HRISTIAT^ISME- 


LIVRE     SIXIEME. 


liA    BIBLE     ET    HOMERE. 


CHAPITRE    PREMIER, 
De  P Ecriture  et  de  son  excellence. 

Vj'est  un  corps  d'ouvrage  bien  singulier , 
que  celui  qui  commence  par  la  Genèse  ,  et 
qui  finit  par  l'Apocalypse  ;  qui  s'annonce 
par  le  style  le  plus  clair ,  et  qui  se  termine 
par  le  ton  le  plus  figuré.  Ne  diroit-on  pas 
que  tout  est  grand  et  simple  dans  Moïse , 
comme  cette  création  du  monde ,  et  cette 


Livre  VI- 

La  Bible 
et 


36o  GENIE 

Pautie  II.  innocence  des  hommes  primitifs  ,  (^u'iî? 
Poétique  nous  peint  ;  et  que  tout  est  terrible  et  hors 
^,  .  .        de   la  nature   dans   le  dernier  prophète  , 

Clinstia-  11^7 

jijsme.      comme  ces  sociétés  civilisées  et  cette  hn 
du  monde,  qu'il  nous  représente  f 

Les  productions  les  plus  étrangères  à  nos 
mœurs  ,  les  livres  sacrés  des  nations  infi- 
Homèic.  dèles ,  le  Zend-Avesta  des  Parsis  ,  le  Vei- 
dame  des  Brames,  le  Coran  des  Turcs,  les 
Edda  des  Scandinaves  ,  les  maximes  de 
Confiicius  ,  les  ppëmes  Sanscrit.  5  tous  ces 
ou  virages  ne  nous  surprennent  point  :  nous 
y  retrouvons  la  chaîne  ordinaire  des  idées 
humaines  3  ils  ont  tous  quelque  chose  de 
commun  entr'eux,  et  dans  le  ton  et  dans 
la  Densée.  La  Bible  seule  ne  ressemble  à 

■K 

rien  5  c'est  un  monument  détaché  de  tous 
les  autres.  Expliquez-la  à  un  Tartare,  à  un 
Caiïre ,  à  un  sauvage  Américain  5  mettez- 
la  entre  les  mains  d'un  bonze  ou  d'un  der- 
viche y  ils  en  seront  également  étonnés. 
Fait  qui  tient  du  miracle  !  Vingt  auteurs  , 
vivant  à  des  époques  très-éloignées  les  une5 
des  autres,  ont  travaillé  aux  livres  saints _, 


Homère. 


DU    CHRISTIANISME.    36i 

PARTIE    IT 

et   quok|uils    aient  écrit   en   vingt   styles 

,.  ,  .  .     .       .       ,  1  Poétique 

divers,  ces  styles,  toujours  inimitables ,  ne         ^^^ 
se  rencontrent  clans  aucune  autre  compo-     cinistia- 
sition.  Le  Nouveau-Testament ,  sidifïërent 
de   l'ancien   par    le   ton  ,     partage    néan-    j^^^  j^^,  yj^ 
moins  avec  celui-ci  cette  étonnante  origi-     ^^  g.^,^ 
nalité.  e* 

Mais  ce  n'est  pas  la  seule  chose  extraor- 
dinaire ,  que  les  lionimes  s'accordent  à 
trouver  dans.  l'Ecriture  :  ceux  qui  ne  veu- 
lent pas  croire  à  Fautlienticité  de  la  Bible , 
croient  pourtant,  en  dépit  d'eux-mêmes,  à 
quelque  chose  en  cette  même  Bible.  Déistes 
et  athées,  grands  et  petits;  tous,  attirés  par 
je  ne  sais  quoi  d'inconnu ,  ne  laissent  pas  de 
feuilleter  sans  cesse  l'ouvrage  que  les  uns  ad- 
mirent, et  que  les  autres  dédaignent.  Iln'y'a 
pas  une  position  dans  la  vie ,  pour  laquelle 
on  ne  puisse  rencontrer  ,  dans  la  Bible  ,  un 
verset  quisemljle  dicté  tout  exprès.  On  nous 
persuadera  diiïicilement  que  tous  les  évé- 
nemeiis  possiljles  ,  heureux  ou  malheu- 
reux ,  aient  été  prévus  avec  toutes  leurs 
conséquences ,   dans  un  livre  écrit  de  la 


362, 


GENIE 


du 

Cliristia- 
îiisine. 

Livre  VI. 
La  Bible 

€t 

liomère. 


Partie  IL  main  cles  liommes.  Or  il  est  certain  qu'ont 
roéti(iue     trouve  dans  l'Ecriture  : 

L'origine  du  monde  et  l'annonce  de  sa 
fin. 

La  base  de  toutes  les  sciences  humaines. 

Tous  les  préceptes  politiques  ,  depuis  le 
gouvernement  du  père  de  famille,  jusqu'au 
despotisme  inclusivement  ;  depuis  l'âge 
pastoral ,  jusqu'au  siècle  de  corruption. 

Tous  les  préceptes  moraux  applicables 
à  tous  les  rangs  et  à  tous  les  accidens  de  la 
yie. 

Enfin,  toutes  les  sortes  de  styles  connus; 
styles  qui,  formant  un  corps  unique  de  cent 
inorceaux  divers,  n'ont  toutefois  aucune 
ressemblance  avec  les  styles  des  hommes. 


DU    CHRISTIANISME.    363 


Partie  II, 


CHAPITPvE     IL  Poétique 

du 
Cluistia- 
.        „       7  .        .  7  nisnie. 

Qu'il  y  a  trois   Styles  principaux  dans 
l'Ecriture. 


jLiNTRE  ces  styles  divins,  trois  sur-tout 
se  font  remarquer. 

1  .o  Le  style  historique  ,  tel  que  celui  de 
la  Genèse,  du  Deuteronome,  de  Job,  etc. 

2..°  La  poésie  sacrée ,  telle  qu'elle  existe 
dans  les  pseaunies  ,  dans  les  prophètes  et 
dans  les  traités  moraux ,  etc. 

3.0  Le  style  évangélique. 

Le  premier  de  ces  trois  styles  ,  avec  un 
charme  plus  grand  qu'il  ne  se  peut  dire , 
tantôt  imite  la  narration  de  l'Epopée , 
comme  dans  l'aventure  de  Joseph ,  tantôt 
fait  entendre  de  lyriques  accords ,  comme 
après  le  passage  de  la  mer  Rouge  :  ici  sou- 
pire les  élégies  du  saint  Arabe  j  là  chante 
avec  Ruth  d'attendrissantes  bucoliques.  Ce 
peuple  élu ,  dont  tous  les  pas  sont  marqués 
par  des  phénomènes  ^  ce  peuple  pour  qui 


Livre  ^'I. 

La  Bible 

et 
Homère. 


1*ART1E  II. 


ïJomère, 


544  GENIE 

le  soleil  s'arrête.,  le  rocher  verse  des  eaux ,. 

Tiu^"^    le  ciel  prodigue  la  manne  5  ce  peuple  ne 

Ghris  ia-    pouvoit  avoir  des  fastes  ordinaires.  Toutes 

'  "^^'      les  formes  connues  changent  à  son  égard  ^ 

_         ^.-    ses  révolutions  sont  tour-à-tour  racontées 

La  Bible     ^"^^c  la  trompette ,  la  lyre  et  le  chalumeau  , 

et         et  le  style  de  son  histoire  est  lui-même  un 

continuel  miracle ,  qui  porte  témoignage 

de  la  vérité  des  miracles  ,  dont  il  perpétue 

le  souvenir. 

Pour  peu  qu'on  ait  en  soi  un  certain 
penchant  vers  le  beau ,  on  est  merveilleu- 
sement étonné  d'un  bout  de  la  Bible  à 
l'autre.  Qu'y  a-t-il  de  comparable  à  l'ou- 
verture de  la  Genèse  ?  Cette  simplicité  du 
langage ,  qui  marche  en  raison  inverse  de 
la  magnificence  des  objets ,  nous  semble  le 
dernier  effort  du  génie. 

I/i  principio  creavît  Ucus  coslum  et 
terrain. 

Terra  autem  erat  inanls  et  vacua ,  et 
îenebrae  erant  super  faclem  ab^/ssl  ;  et 
spirltus  Deijerebatur  super  aquas. 

jpixitque  Deus  :  Jiat  lux.  Et  facta  es* 


Ilomèie» 


DU    CHRISTIANISME.    3o5 
hix.  Et  vldltDeiis  luceni  quod essetbona: 

7.    .    .      y  X    ^  7     •  Poétique 

vt  aivisit  Lucem  a  teneoris.  , 

(lu 

On  ne  montre  pas   comment  un  pareil     Christia- 
style  est  beau  ,  et  si  quelqu'un  le  critiquoit,      "'"^'"p- 
on  ne  pourroit  lui  répondre.  Nous   nous 
contenterons  d'observer  que  Dieu  qui  voit     ,    „., , 
la  lumière,  et  qui,  comme  un //<7/;z/7z<?  con-  ci 

tent  de  son  ouvrage ,  s'applaudit  lui-même 
et  la  trouve  bonne,  est  un  de  ces  traits  qui  ne 
sont  point  dans  l'ordre  des  choses  humai- 
nes ;  cela  ne  tombe  point  naturellement 
dans  l'esprit.  Homère  et  Platon ,  qui  par- 
lent des  dieux  avec  tant  de  sublimité,  n'ont 
rien  de  semblable  à  cette  naïveté  impo- 
sante :  c'est  Dieu  qui  s'abaisse  au  langage 
des  hommes ,  pour  leur  faire  comprendre 
ses  merveilles  ,  mais  c'est  toujours  Dieu. 

Quand  on  songe  que  Moïse  est  le  plus 
ancien  historien  du  monde  ',  quand  on 
remarque  qu'il  n'a  mêlé  aucune  làble  à  ses 
récits,  quand  on  le  considère  comme  le 
libérateur  d'un  grand  peuple,  comme  l'au- 
teur d'une  des  plus  belles  législations  con- 
nues ,  et  comme  l'écrivain  le  plus  subUme 


366  G  E  iN^  I  E 

Partie  II.  ^ui  ait  jamais  existéj  loFSCju' OU  le  voitflotter 

Poétique     dans  son  berceau  sur  le  Nil,  se    cacher 

'l*^        ensuite  dans  les  déserts  pendant  plusieurs 

Christia-  ^  ^  ^ 

nisme.      anuées,  puis  revenir  pour  entr'ouvrir  la  mer^ 
—       faire  couler  les  sources  du  rocher  ,  s'entre- 
LivRK  \L   ^(.j^ij.  avec  Dieu  dans  la  nue,   et  disparoître 
^    ^   ^     en  lin  sur  le  sommet  d'une  montasne  ;  on. 
Homère,     entre   dans  un   grand   étonnement.   Mais 
lorsque  sous  les  rapports  chrétiens  ,    on 
vient  à  jjenser  que  l'histoire  des  Israélites 
est  non -seulement  l'histoire  réelle  des  an- 
ciens jours,  mais  encore  la  ligure  des  temps 
modernes  j   que  chaque  lait  est  double,  et 
contient  en  lui-même  une  vérité  historique 
et  un  mjstèj^e  ;  que  le  peuple  Juif  est  un 
abrégé  symbolique  de  la   race   humaine  , 
représentant,  dans  ses  aventures j  tout  ce 
qui  est  arrivé ,   et  tout  ce  qui  doit  arriver 
dans  l'univers  j   que  Jérusalem   doit   être 
toujours  prise  pour  une  autre  cité ,   Sion 
pour  une  autre  montagne ,  la  terre  promise, 
pour  une  autre  terre,  et  la  vocation  d'Abra- 
ham pour  une  autre  vocation  j  lorsqu'on 
fait  réflexion  que  l'homme  moral  est  aussi 


Partie  11. 
Poétique 


il  II 


nisiiie. 


lilVRE  \  I. 


DU    CHRISTIANISME.    3^7 

caclié  sous  l'homme  physique  dans  cette 
liistoire  ;  que  la  chute  d'Adam  ,  le  sang 
d'Abel  y  la  uudité  violée  de  Noé ,  et  la  curistia- 
malédiction  de  ce  père  sur  un  fils,  se  mani- 
festent encore  aujourd'hui  dans  l'enfante- 
ment douloureux  de  la  femme,  dans  la  i^^^^Wf. 
misère  et  l'orgueil  de  l'homme ,  dans  les  et 
mers  de  sang  qui  inondent  le  globe  depuis 
le  fjratricide  de  Caïn,  et  dans  les  races  mau- 
dites ,  descendues  de  Cham  ,  qui  habitent 
une  des  plus  belles  parties  de  la  terre  (1); 
enfin ,  quand  on  voit  le  fils  promis  à  David , 
venir  à  point^  nommé  rétablir  la  vraie 
morale  et  la  vraie  religion ,  réunir  tous  les 
peuples ,  substituer  le  sacrifice  de  l'homme 
intérieur  aux  holocaustes  sanglans  5  alors 
on  manque  de  paroles  ,  ou  l'on  est  prêt  à 
s'écrier  avec  le  prophète  :  ce  Dieu  est  notre 
»  roi  avant  tous  les  temps.  :>^  Deus  aiiteni 
rex  no  s  ter  antè  saecida. 

C'est  dans  Job  que  le  style  historique  de 
la  Bible  se  change,  comme  nous  l'avons  dit, 

(1)  Les  Nègres. 


o6S  GÉNIE 

Partie  II.  en  éléo^le.   Plusieurs  Hébraïsans  croient  cfe 

Poétique     Hyre    éci'it  par  Moïse  j   c'est   en  efîet  la 

^,  .  .        même  simplicité ,  le  même  sublime  que  dans 

nisme.      la  Geuèsc  ,  et  la  même  prédilection  pour 

——       certains  verbes  et  certains  tours.  Job  est  le 

yéritable  type  de  la  mélancolie  :  on  trouve 

La  Bible        -,  ,  ,        -,  , 

^j.  dans  les  ouvrages  des  nommes  des  traces 
Homère,  de  cc  Sentiment ,  et  en  général  tous  les 
grands  génies  sont  mélancoliques  ;  mais 
aucun  n'a  poussé  la  tristesse  de  l'ame  au 
degré  où  elle  a  été  portée  par  le  saint 
Arabe ,  pas  même  Jérémie ,  qui  peut  seul 
égaler  les  lamentations  aux  douleurs  , 
comme  parle  Bossuet.  Ce  seroit  en  vain 
qu'on  chercheroit  à  rendre  compte  des 
larmes  de  Job  ,  en  disant  qu'elles  lui  liirent 
données  par  les  sables  du  désert ,  le  pal- 
mier solitaire,  la  montagne  stérile ,  et  toutes 
ces  images  vastes,  calmes  et  tristes  de  la 
nature  du  midi  5  en  vain  on  auroit  recours 
ati  caractère  grave  des  Orientaux  :  tout 
cela  ne  sulïïroit  pas.  Il  y  a  dans  la  mélan- 
colie de  Job  quelque  chose  de  surnaturel. 
L'homme  individuel ,  si  m;^lheureux  qu'il 


Homère. 


DU    CHRISTIANISME.    369 

ijûit ,  ne  peut  tirer  de  tels  soupirs  de  son 
ame.  Job  est  la  ligure  de  \ humanité  souf-        ^  ^ 
y/Yi///^^  et  r écrivain  inspiré  a  trouvé  assez    ciuistîa- 
de  plaintes ,  pour  exprimer  tous  les  maux      "'^"^^• 
partagés  entre  la  race  humaine.  Déplus, 
comme  dans  l'Ecriture  tout  a  un  rapport     .    j,.j  j 
final  avec  la  nouvelle  alliance ,  on  pourroit         et 
croire  que  les  élégies  de  Job  se  préparoient 
aussi  pour  les  jours  de  deuil  de  l'église  de 
Jésus-Christ  :  Dieu  faisoit  composer,  par  ses 
prophètes  ,    des  cantiques  funèbres  dignes 
des  morts  chrétiens ,  deux  mille  ans  avant 
que  ces  morts  sacrés  eussent  conquis  la  vie 
éternelle. 

«  Puisse  périr  le  jour  où  je  suis  né  ,   et  la  nuit  en 
laquelle  il  a  été  dit  :  Un  Uomme  a  été  conçu  (i)  !  » 

Étrange  manière  de  gémir  !  Il  n'y  a  que 
l'Ecriture  qui  ait  jamais  parlé  ainsi. 

(1)  Job  ,  cap.  o,  V.  3.  Nous  nous  servons  de  la 
traduction  de  Sacy  }  à  cause  des  personnes  qui  y 
sont  accoutumées  ;  cependant  nous  nous  en  éloigne- 
rons quelquefois,  lorsque  l'Hébreu  ,  les  Septante  ou 
la  Vulgate  même  donneront  uu  sens  plus  fort  et  plus 
beau. 

a.  A  a 


370  GENIE 

Partie  11.        ^  jg  dormirois  dans  le  silence  ,    et  je  reposeroisr 

Poétique      dans  mon  sommeil  (1).  jj 
du 

christia-         Cette  expression  j^^  reposerais  dans  Moif 

uisme.  . ,  i  r* 

sommeil ,  est  une  chose  irappante  j  mettez 

LivRi:  VI.  ^^  sommeil,  tout  disparoît.  Bossuet  a  dit  : 
La  Bible     Dormez  VOTRE  sommeil,  riches  de  la  terre  y 
et  demeurez  dans  votre  poussière  (2). 


et 

Houiùie. 


«  Pourquoi  le  jour  a-t-il  été  donné  au  misérable  , 
et  la  vie  à  ceux  qui  sont  dans  l'amertume  du 
cœur  (3)  ?  » 

Jamais  les  entrailles  de  l'homme  n'ont 
fait  sortir  de  leur  profondeur  un  cri  plus 
douloureux. 

«  L'homme  né  de  la  femme  vit  très-peu  d»  temps  y 
«t  il  est  rempli  de  beaucoup  de  misères.  » 

Cette  circonstance,  né  de  la  femme ,  est 
une  redondance  merveilleuse  j  on  voit  tou- 
tes les  infirmités  de  l'homme  dans  celle  de 
sa  mère.  Le  style  le  plus  recherché  ne  pein- 

(i)  Job  ,  cap.  3  ,  V.  i3. 

Ca)  Orais.  fun.  du  chanc.  Le  Tel. 

(3)  Job,  cap,  3,  V.  ao.. 


du 

Cliristia* 

nisme. 

Livre  VI. 

La  BiLle 

et 
Honiève. 


DU    CHRISTIANISME.     071 

droit  pas  la  vanité  de  la  vie  avec  la  même  Partie  il. 
force  que  ce  peu  de  mots  :  «  Il  yïx,peu  de     Poétique 
temps  3   et  il  est   rempli   de   beaucoup  de 
misère.  » 

Au  reste ,  tout  le  monde  connoît  ce 
fameux  passage  où  Dieu  daigne  justifier 
sa  puissance  devant  Job ,  en  confondant  la 
raison  de  l'homme  j  c'est  pourqiioi  nous 
n'en  parlons  point  ici. 

Le  troisième  caractère  sous  lequel  il  nous 
resteroit  à  envisager  le  style  historique  de 
la  Bible ,  est  le  caractère  bucolique  ;  mais 
nous  aurons  occasion  d'en  parler  avec 
quelqu'étendue  dans  les  deux  chapitres 
suivans. 

Quant  au  second  style  général  des  saintes 
lettres  ,  à  savoir  la  poésie  sacrée  ,  une 
foule  d'excellens  critiques  s'étant  exercés 
sur  ce  sujet  j  il  seroit  superflu  de  nous  y 
arrêter.  Et  qui  ne  connoît  les  chœurs 
d'Esther  et  d'Athalle  5  qui  n'a  lu  les  odes 
de  Rousseau  et  de  Malherbe  ?  Le  traité  du 
docteur  Loth  est  entre  les  mains  de  tous 
les  littérateurs ,  et  M.  de  la  Harpe  a  donné 

Aa.. 


3/2  GENIE 

Partie  II.  eii  prose  une   excellente    traduction    du 
Poétique     psalmiste. 

Ciiristia  Enfin,  le  troisième  et  dernier  style  des 

nisme.       livres  saints ,   est  celui  du  Nouveau-  Tes- 
■""       tament.   C'est  là  que  la  sublimité  des  pro- 
phètes  se   change  en  une  tendresse  non 
pj         moins  sublime  \  c'est  là  que  parle  l'Amour; 
Homère,    c'est  là  que  le  Verbe  s'est  réellement  fait 
chair.  Quelle  onction  î  quelle  simplicité  ! 
La  religion  du  Fils  de  Marie  est  comme 
l'essence  de  toutes  les  religions ,  ou  ce  qu'il 
y  a  de  plus  céleste  en  elles.  On  peut  peindre 
en   quelques  mots   le  caractère    du  style 
évangélique  :  c'est  un  ton  d'autorité    de 
père,  mêlé  à  je  ne  sais  quelle  indulgence 
fraternelle ,  à  je  ne  sais  quelle  commisération 
d'un  Dieu ,  qui ,  pour  nous  racheter ,  a 
daigné  devenir  fils  et  frère  des  hommes. 

Au  reste ,  plus  on  lit  les  Epîtres  des 
Apôtres,  et  sur -tout  celles  de  saint  Paul , 
plus  on  est  étonné  :  on  ne  sait  quel  est  cet 
homme  qui,  dans  une  espèce  de  prône 
commun ,  dit  familièrement  des  mots  su- 
blhnes ,  jette  les  regards  les  plus  profonds 


DU    CHRISTIANISME.    SyS 

sur  le  cœur  humain,  explique  la  nature  du  ^'^^^ie  Hi 
souverain  Etre,  et  prédit  l'avenir  (*).  Poétique 

ilu 

Cliristia- 
nisme. 


Livre  Vl: 

La  Bible 
et 


CHAPITRE     III. 

Parallèle  de  la  Bible  et  d'Homère. 

Termes  de  comparaison,  Homèra. 

vJn  a  tant  écrit  sur  la  Bible,  on  l'a  tant 
de  fois  commentée ,  que  le  seul  moyen  qui 
reste  peut-être  aujourd'hui  d'en  faire  sentir 
les  beautés  ,  c'est  de  la  rapprocher  des 
poèmes  d'Homère.  Consacrés  parles  siècles, 
ces  poèmes  ont  reçu  du  temps  une  espèce 
de  sainteté  qui  justifie  le  parallèle  et  écarte 
toute  idée  de  profanation.  Si  Jacob  et 
Nestor  ne  sont  pas  de  la  même  famille,  ils 
sont  du  moins  l'un  et  l'autre  des  premiers 
jours  du  monde,  et  l'on  sent  qu'il  n'y  a 
qu'un  pas  des  palais  de  Pilos  aux  tentes 
d'Ismaël. 

Comment  la  Bible  est  plus  belle  qu'Ho- 

(*)  Voyez  la  note  H  à  la  fin  du  volume. 


I.IVRE  VI. 

La  Bible 
et 


374  GENIE 

Partie  u.  mère  ;  quelles  sont  les  resseinl)lances  et  les 

Poétique     (llfrérences  qui  existent  entre  elle  et   les 

ciiristia-    ou^vrages  de  ce  poète j  voua  ce  que  nous 

nisiiie.      nous  proposous  de  rechercher    dans    ces 

chapitres.   Considérons   ces    deux   grands 

monumens    qui ,    comme   deux  colonnes 

solitaires ,  sont  placés  à  la  porte  du  temple 

Hoiucie.     du  Génie  ,   et  en  forment  le  simple   pé- 

ristile. 

Et  d'aliord ,  c'est  une  chose  assez  curieuse 
de  voir  lutter  de  front  les  deux  langues 
les  plus  anciennes  du  monde  5  langues  dans 
lesquelles  Moïse  et  Lycurgue  ont  publié 
leurs  loixj  et  Pindare  et  David  chanté  leurs 
hymnes.  L'hébreu  ,  concis  ,  énergique  , 
presque  sans  inflexion  dans  ses  verbes  , 
exprimant  vingt  nuances  de  la  pensée,  par 
la  seule  apposition  d'une  lettre,  annonce 
l'idiome  d'un  peuple  qui ,  par  une  alliance 
remarqualjle ,  unit  à  la  simplicité  primitive 
une  connoissance  profonde  des  hommes. 

Le  grec ,  vraisemblablement  formé  de 
l'hébreu ,  (  comme  on  le  peut  soupçonner 
par  ses  racines  et  son  ancien  alphabet  ) , 


Homère. 


DU    CHRISTIANISME.     3j5 

-montre  dans  ses  conjngaisons  perplexes ,  Partie  n.' 
dans  ses  inflexions  sans  fin  ,  dans  sa  diffuse     Poétique 
éloquence,  une  nation  d'un  génie  iinltatif"    chiistia-, 
et  sociable  ;  une  nation  gracieuse  et  vaine  ,      rwmxe. 
mélodieuse  et  prodisue  de  paroles. 

i       _      tî  r  Livre  VI. 

L'hébreu  veut-il  composer  un  verbe  ?  Il     ^    „., , 

i  La  Bible 

n'a  besoin  cjue  de  connoître  les  trois  lettres  et 
radicales  ,  qui  forment  au  singulier  la 
troisième  personne  du  prétérit.  Il  a  à  l'ins- 
tant même  tous  les  temps  et  tous  les  modes , 
en  ajoutant  quelques  lettres  seni/es  ^ 
avant  ,  après  ,  ou  entre  les  trois  lettres 
radicales. 

Bien  plus  embarrassée  est  la  marche  du 
grec.  Il  faut  considérer  la  caractéristique , 
la  terminaison,  Vaugment ,  et  la  pénul- 
tième de  certaines  personnes  des  temps 
des  verbes  ;  choses  d'autant  plus  difïiciles 
à  connoître  ,  que  la  caractéj^istique  se 
perd,  se  transpose  ou  se  charge  d'une  lettre 
inconnue  ,  selon  la  lettre  même  devant 
laquelle  elle  se  trouve  placée. 

Ces     deux    conjugaisons  hébraïque   et 
grecque  ,    l'une  si  sim2")le  et  si    courte  , 


du 
Christia- 
nisme. 

IjIVRÏ  VI. 

La  Bible 

et 
Homère. 


376  GENIE 

Partie  n.  l'autre  si  composée  et  si  longue ,  semblent 
Poétique  porter  l'empreinte  de  l'esprit  et  des  mœurs 
des  peuples  qui  les  ont  formées  :  la  première 
retrace  la  concision  du  Patriarche  qui  va 
seul  visiter  son  voisin  au  puits  du  palmier  j 
la  seconde  rappelle  la  prolixité  du  Pélasge 
qui  se  présente  à  la  porte  de  son  hôte. 

Si  vous  prenez  au  hasard  quekpie  subs- 
tantif grec  ou  hébreu,  vous  découvrirez 
encore  mieux  le  génie  des  devix  langues. 
Nesher,  en  hébreu,  signifie  \x.n  aigle;  il 
vient  du  verbe  shur ,  contempler,  parce 
que  l'aigle  fixe  le  soleil. 

Aigle  en  grec  se  rend  par  «''''«>  vol 
rapide. 

Israël  a  été  frappé  de  ce  que  l'aigle  a  de 
plus  subhme  :  il  l'a  vu  immobile  sur  le 
rocher  de  la  montagne,  regardant  l'astre 
du  jour  à  son  réveil. 

Athènes  n'a  apperçu  que  le  vol  de 
l'aigle,  sa  fuite  impétueuse,  et  tout  ce  mou- 
vement qui  convenoit  au  propre  mouve- 
ment de  ses  pensées.  Telles sontprécisément 
ces  images  de  soleil,  àe  Jeux ,  de  mon- 


DU    CHRISTIANISME.    377 
tngnes ,  si  souvent  employées  clans  la  Bible ,  Partie  ir 
et  ces  peintures  de  bruits  ,  de  courses  ^  de     Poétique 
passages )  si  multipliées  dans  Homère  (1).     cinistia- 

Nos  termes  de  comparaisons  seront  :  nisme. 

La  simplicité  5 

L'antiquité  des  mœurs; 

La  narration; 

La  description; 

Les  comparaisons ,  ou  les  images  ; 

Le  sublime. 

Examinons  le  premier  terme. 

1.°  Simplicité. 

La  simplicité  de  la  Bible  est  plus  courte 
et  plus  grave;  la  simplicité  d'Homère  plus 
longue  et  plus  riante. 

La  première  est  sentencieuse,  et  revient 


Livre  VI» 

La  Bible 

et 
Homère» 


(i)  Aîlos  ,  pai'oît  tenir  à  l'hébreu  AIT,  s'élancer 
avec  fureur ,  à  moins  qu'on  ne  le  dérive  d'ATE  , 
devin ,  ATH  ,  prodige  ;  on  retrouveroit  ainsi  l'art 
de  la  divination  dans  une  étymologîe.  JJaqulla  des 
latins  vient  manifestement  de  l'hébreu  aouik,  animal 
à  serres.  Ua  n'est  qu'une  terminaison  latine  5  «  se 
doit  prononcer  ou.  Quant  à  la  transposition  du  k  et 
son  changement  en  q  ^  c'est  peu  de  chose. 


378  GENIE 

aux  mêmes  locutions  pour  exprimer  des 

Poétique         i  n 

,  choses  nouvelles. 

du 

Christia-  La  seconde  aime  à  s'étendre  en  paroles  , 
et  répète  souvent  dans  les  mêmes  phrases 
ce  qu'elle  vient  déjà  de  dire. 

La  simplicité  de  l'Ecriture  est  celle  d'un 

et         antique  prêtre  ,   qui ,   plein  de  toutes  les 

*     sciences  divines  et  humaines  ,  dicte  du  fond 

du  sanctuaire   les    oracles    précis    de    la 


Partie  II. 


nisnie. 

Livre  VI. 
La  lible 


sagesse. 


La  simplicité  du  poëte  de  Chio  est  celle 
d'un  vieux  voyageur ,  qui  raconte  au  foyer 
de  son  hôte ,  tout  ce  qu'il  a  appris  dans  le 
cours  d'une  vie  longue  et  traversée. 

i.^ATitlquité  des  mœurs. 

Les  fils  des  pasteurs  d'Orient  gardent  les 
troupeaux  comme  les  fils  des  rois  d'Ilion. 
Mais  si  Paris  retourne  à  Troie  ,  c'est  pour 
habiter  un  palais ,  parmi  des  esclaves  et 
des  voluptés. 

Une  tente ,  une  table  frugale ,  des  servi- 
teurs rustiques ,  voilà  tout  ce  qui  attend 
les  enfans  de  Jacob  chez  leur  père. 

Un  hôte  se  présente-t-il  chez  un  prince 


DU    CHRISTIANISME.    379 

dans  Homère  ?  Des  femmes ,  et  quelquefois    ^^^"^^^  ^^* 
la  fille  luêine  du  roi,  conduisent  rétran2:er       «^y'"!"» 

'  «=>  du 

au  bain.  On  le  parRime ,  on  lui  donne  à  cbiisiia- 
laver  dans  des  aiguières  d'or  et  d'argent ,  msnic. 
on  le  revêt  d'un  manteau  de  pourpre ,  on    ^ 

^  ^  ILlVREVl. 

le  conduit  dans  la  salle  du  festin ,  on  le  fait 

'  La  Bil)le 

s'asseoir  dans  une  belle  chaise  d'ivoire,  que  et 

rehausse  un  beau  marche-pied.  Des  esclaves  i^^')'"'-'''^' 
mêlent  le  vin  et  l'eau  dans  les  coupes,  et 
lui  j)résentent  les  dons  de  Cérès  dans  une 
corbeille  :  le  maître  du  lieu  lui  sert  le  dos 
succulent  de  la  victime,  dont  il  lui  fait  une 
part  cinq  fois  plus  grande  que  celle  des 
autres.  Cependant  ,  on  mange  avec  une 
grande  joie,  et  l'abondance  a  bientôt  chassé 
la  faim.  Le  repas  fini ,  on  prie  \ étranger  de 
raconter  son  histoire.  Enfin ,  à  son  départ, 
on  lui  fait  de  riches  présens,  si  mince  qu'ait 
paru  d'aijord  son  équipage  5  car  on  suppose, 
ou  que  c'est  un  Dieu  qui  vient  ainsi  déguisé, 
surprendre  le  cœur  des  rois ,  ou  bien  un 
homme  malheureux  ,  et  par  conséquent  le 
favori  de  Jupiter. 

Sous  la  tente  d'Aljraham ,  la  réception 


38o  GENIE 

Partie  II.  se  passG  autrement.  Le  patriarche  sort  pour 
Poétique    aller  lui-même  au-devant  de  son  liôte ,   il 
ciuiMia-     ^^  salue ,  et  puis  adore  Dieu.  Les  lils  du  lieu 
risme.      emmènent  les  chameaux ,  et  les  filles  leur 
■~"       donnent  à  boire.  On  lave  les  pieds  du  voya- 
geur: il  s'assied  à  terre,  et  prend  en  silence 
g^        le  repas  de  l'hospitalité.  On  ne  lui  demande 
Homère,     point  Son  liistoire ,  on  ne   le   questionne 
point  5  il  demeure  ou  continue  sa  route  à 
volonté.  A  son  départ,  on  lait  alliance  avec 
lui ,  et  l'on  élève  la  pierre  du  témoignage. 
Ce  simple  autel  doit  dire  aux  siècles  futurs, 
que  deux  hommes  des  anciens  jours  se  ren- 
contrèrent dans  le  chemin  de  la  vie ,  et 
qu'après  s'être  traités  comme  deux  frères  , 
ils  se  quittèrent  pour  ne  se  revoir  jamais , 
et   pour  mettre  de  grandes  régions  entre 
leurs  tombeaux.  • 

Remarquez  que  l'hôte  inconnu  est  un 
étranger  chez  Homère  ,  et  un  voyageur 
dans  la  Bible.  Quelles  diiïërentes  vues  de 
l'humanité  !  Le  Grec  ne  porte  qu'une  idée 
politique  et  locale  ,  où  l'Hébreu  attache  un 
sentiment  moral  et  universel. 


Livre  VI. 
La  Bible 


DU    CHRISTIANISME.    38i 

Chez  Homère,  toutes  les  œuvres  civiles  Partie  it. 
se  font  avec  fiacas  et  parade    :   un  juge  ,    Poétique, 
assis  au  milieu  de  la  place  publique,  pro-        \^. 
nonce  à  haute  voix  ses  sentences  j  Nestor,      nisme. 
au  bord  de  la  mer ,   fait  des  sacrifices  ou 
harangue  les  peuples.  Une  noce  a  des  flam- 
beaux ,    des  épithalames ,   des   couronnes 
Suspendues  aux   portes  :  une   armée,  un     Homère 
peuple  entier  assistent  aux  funérailles  d'un 
roi  :  un  serment  se  fait  au  nom  des  furies 
avec  des  imprécations  terribles  ,  etc. 

Jacob,  sous  un  palmier,  à  l'entrée  de  sa 
tente ,  distribue  la  justice  à  ses  pasteurs. 
ce  Mettez  la  main  sur  ma  cuisse  (i) ,  dit  le 
35  vieil  Abraham  à  son  serviteur  ,  et  jurez 
3i  d'aller  en  Mésopotamie.   3?  Deux  mots 

(l)  Fémur  meuin.  Celle  coutimae  de  jurer  par  la 
génération  des  hommes  est  une  naïve  image  des 
mœurs  innocentes  des  premiers  jours  du  monde  , 
alors  que  la  terre  avoit  encore  d'immenses  déserts  , 
et  que  l'homme  étoit  pour  l'homme  ce  qu'il  y  avoifc 
de  plus  cher  et  de  plus  grand.  Les  Grecs  connurent 
aussi  cet  usage,  comme  on  le  voit  dans  la  vie  de 
Cratès.  Diog.  Laert.  llb.  6. 


Livre  VI. 

La  Bible 
et 


382  GENIE 

Partie  II.  suffisent  poiir  coiiclure  uii  mariage  au  bord 
Poétique     de  la  fontaine.  Le  domestique  amène  l'ac- 
christia-     cordée  au  fils  de  son  maître ,  ou  le  fils  du 
iiisme.      maître  s'engage  à  garder,  pendant  sept  ans, 
les  troupeaux  de  son  beau-père ,  pour  ob- 
tenir sa  fille.  Un  patriarche  est  porté  par 
ses  fils ,  après  sa  mort ,    à  la   cave  de  ses 
Homère,     pères,  dans  le  champ  d'Ephron.  Ces  mœurs- 
là  sont  plus  vieilles  encore  que  les  mœurs 
homériques,  parce  qu'elles  sont  plus  sim- 
ples j  elles  ont  aussi  un  calme  et  une  gravité 
qui  manquent  aux  premières. 
3.0  La  narration. 

La  narration  d'Homère  est  coupée  par 
des  digressions ,  des  discours  ,  des  des- 
criptions de  vases,  de  vêtemens ,  d'armes  et 
de  sceptres  3  par  des  généalogies  d'hommes 
ou  de  choses.  Les  noms  propres  y  sont 
hérissés  d'épithètes  j  un  héros  manque  rare- 
ment d'être  divin  ,  semblable  aux  iniinoj^- 
tels ,  ou  honoré  des  peuples  comme  un 
JDieu.  Une  princesse  a  toujours  de  beaux 
bras  ;  elle  est  toujours  faite  comme 
la   tige  du  palmier   de    Délos  ^   et    elle 


DU    CHRISTIANISME.    383 
doit    sa   chevelure    à  la  plus  jeune   des  Partie  iî. 

Grâces.  Poétique 

La  narration  de  la  Bible  est  rapide ,  sans  _,  '.  . 

digression  ,  sans  discours  ;  elle  est  semée  nisme. 

de  sentences ,    et  les  personnages  y   sont  ■""" 
nommés  sans  flatterie.  Les  noms  reviennent 

f .  1  1  La  Bible 

sans  lin ,  et  rarement  le  pronom  les  rem- 
place j  circonstance  qui,  jointe  au  retour  Homère. 
fréquent  de  la  conjonction  et,  déclare,  par 
cette  prodigieuse  simplicité  ,  une  société 
bien  plus  près  de  l'état  de  nature ,  que  celle 
chantée  par  Homère.  Tous  les  amours-pro- 
pres sont  déjà  éveillés  dans  les  hommes  de 
l'Odyssée  ;  ils  dorment  encore  chez  les 
hommes  de  la  Genèse. 

4-°  JDescrlption. 

Les  descriptions  d'Homère  sont  longues, 
soit  qu'elles  tiennent  du  caractère  tendre 
ou  terrible ,  ou  triste ,  ou  gracieux ,  ou 
fort,  ou  sublime. 

La  Bible,  dans  tous  ses  genres,  n'a  ordi- 
nairement qu'un  seul  trait;  mais  ce  trait 
est  frappant,  et  met  l'objet  sous  les  yeux. 

5.*^  Les  comparaisons. 


384  GENIE 

Partie  II.       Les  Comparaisons  liomériques  sont  pro- 

Poétique     longées  par  des  circonstances  relatives  :  ce 

Christia-     ^^^^^  clcpctits  tableaux  suspendus  au  pour» 

nisme.       tour  d'un  édifice,  pour  délasser  la  vue  de 

— "       l'élévation  des  dômes ,  en  l'appelant  sur  des 

Livre  VI.  \  i  ^    -,  i  \ 

scènes  de  paysages,  et  de  mœurs  cliampe- 

La  Bible 

très. 
Homère.  Les  Comparaisons  de  la  Bible  sont  presque 
toutes  rendues  en  quelques  mots  :  c'est  un 
lion,  un  torrent,  un  orage,  un  incendie  , 
qui  rugit,  tombe,  ravage,  dévore.  Toutefois 
elle  connoît  aussi  les  comparaisons  détail- 
lées j  mais  alors  elle  prend  un  tour  oriental, 
et  persomiifîe  subitement  l'objet ,  comme 
l'orgueil  dans  le  cèdre ,  etc. 

6.0  Le  sublime. 

Enfin ,  le  sublime  dans  Homère  naît  ordi- 
nairement de  l'ensemble  des  parties  ,  et 
arrive  graduellement  à  son  terme. 

Dans  la  Bible  il  est  toujours  inattendu; 
il  fond  sur  vous  comme  l'éclair ,  et  vous 
restez  fumant  et  sillonné  du  foudre  ,  avant 
de  savoir  comment  il  vous  a  frappé. 

Dans  Homère,  le  sublime  se  compose 


Poétique 

du 
Christia- 
nisme. 

Livre  VI. 

La  Bible 

et 
Homèie. 


DU    CHRISTIANISME.    385 

encore  de  la  magnilicence  des  mots  en  liar-  Partie  iI; 
nionie  avec  celle  de  la  pensée. 

Dans  la  Bible  ,  au  contraire,  le  plus  liant 
sublime  provient  toujours  d'un  désaccord 
gigantesque  entre  la  majesté  de  l'idée  et  la 
petitesse,  quelquefois  même  la  trivialité  du 
mot  qui  sert  à  le  reildre.  Il  en  résulte  un 
ébranlement ,  un  froissement  incroyable 
pour  l'ame  j  car  lorsqu'exaltée  par  la  pen- 
sée ,  elle  plane  dans  les  plus  hautes  régions 
du  génie  ,  soudain  l'expression  ,  au  lieu  de 
la  soutenir  ,  la  laisse  tomber  du  ciel  en 
terre ,  et  la  précipite  du  sein  de  Dieu  dans 
le  limon  de  cet  univers.  Cette  sorte  de 
sublime  ,  le  plus  impétueux  de  tous  ,  con- 
vient singulièrement  à  un  Etre  immense 
et  formidable,  qui  touche  à-la-lbis  aux  plus 
grandes  et  aux  plus  petites  choses. 


Bh 


Partie  II. 


Poétique 

ilit 

Christia- 

nisnie. 


386  G  E  N  I  E 

C    H    A    P    I    T    R    E    I  V. 


Suite  du    parallèle   de   la  Bible 
,_„  ET    d'Homère. 

Livre  VI. 

la  Bible  Exemples. 


et 
21omère. 


V^  UELQUES  exemples  achèveront  mainte- 
nant le  développement  de  notre  parallèle. 
Nous  prendrons  l'ordre  inverse  de  nos  pre- 
mières bases  5  c'est-à-dire  ,  que  nous  com- 
mencerons par  les  lieux  d'oraison  dont  on 
peut  citer  des  traits  courts  et  détachés,  (tels 
que  le  sublime  et  les  comparaisons  ,  )  pour 
finir  par  la  simplicité  et  l' antiquité  des 
mœurs. 

Il  y  a  un  endroit  remarquable  pour  le 
sublime  dans  l'Iliade  j  c'est  celui  où  Achille, 
après  la  mort  de  Patrocle ,  paroissant  dé- 
sarmé sur  le  retranchement  des  Grecs , 
épouvante  les  bataillons  Troyens  par  ses 
cris  (1).  Le  nuage  d'or  qui  ceint  le  front  dii 

(i)  //.  lib.  XVm,  V.  204. 


DU    CHRISTIANISME.    087 
fils  de  Pelée,  la  flamme  qui  s'élève  sur  sa  P^f^ii^  11. 
tête  ,  la  comparaison  de  cette  flamme  à  un     Poétique 
feu  placé  la  nuit  au  haut  d'une  tour  assié-    cinistia- 
gée  ,  les  trois  cris  d'Achille ,  qui  trois  fois      nisme. 
jettent  la  confusion  dans  l'armée  Troy  enne  ;       ""^ 

1      r  1  !•  1  /    •  .        Livre  VI. 

tout  cela  lorme  ce  sublime  homérique  ,  qui, 

^        '^      '      Laliible 

comme  nous  l'avons  dit,  se  compose  de  la         et 

réunion  de  plusieurs  beaux  accidens  et  de    Homère. 

la  magnificence  des  mots. 

Voici  un  sublime  bien  différent  5  c'est  le 

mouvement  de  l'ode  dans  son  plus  liant 
délire  : 

((   Prophétie  contre  la  vallée  de  vision. 

n  D'où  vient  que  tu  montes  ainsi  en  foule  sur  les 
»  toits , 

))  Ville  pleine  de  tumulte  ,  ville  pleine  de  peuple, 
n  ville  triomphante?  Les  enfans  sont  tués  ,  et  ils  ne 
!)  sont  point  morts  par  l'épée,  ils  ne  sont  point 
n  tombas    par    la  guerre.   . 

»  Le  Seigneur  vous  couronnera  d'une  couronne 
?)  de  maux.  Il  vous  jettera  comme  une  balle  dans  uu 
»  champ  large  et  spacieux.  Vous  mourrez  là  j  et 
»  c'est  à  quoi  se  réduira  le  char  de  votre  gloire  (l).  » 

Dans  quel  monde  inconnu  le  prophète 
'l)  Is.  cap.  XII,  V.  1-2,  18. 

Bb., 


388 


GENIE 


du 
Christia- 
nisme. 

Livre  VI. 

La  Bible 

et 
Homère. 


Partie  H,  yoiis  jette  toiit-à-coiip  !  OÙ  VOUS  transpor- 
Poétique  te-t-il  ?  Quel  est  celui  qui  parle ,  et  à  qui 
la  parole  est-elle  adressée  ?  Le  mouvement 
suit  le  mouvement ,  et  chaque  verset  s'é- 
tonne du  verset  qui  l'a.  précédé.  La  ville 
n'est  plus  un  assemblage  d'édifices  ,  c'est 
une  femme ,  ou  plutôt  un  personnage  mys- 
térieux, car  son  sexe  n'est  pas  désigné.  Il 
monte  sur  les  toits  pour  gémir  ;  le  prophète 
partageant  son  désordre,  lui  dit  au  singu- 
^vXiev  y  pourquoi  montes-tu  y^  et  il  ajoute  en 
foule,  collectif".  «Il  vous  jettera  comme 
5>  une  balle  dans  un  champ  spacieux ,  et 
■>•>  c'est  à  quoi  se  réduira  le  char  de  votre 
35  o-loij^e  :  w  voilà  des  alliances  de  mots  et 
tQie  poésie  bien  extraordinaires. 

Homère  a  mille  laçons  sublimes  de  pein- 
dre une  mort  violente  5  mais  l'Ecriture  les 
a  toutes  surpassées  par  ce  seul  mot  :  ce  le 
:>5  premier  -  né  de  la  jnort  ,  dévorera  sa 
:>->  beauté,  w 

Le  premier- né  de  la  mort ,  pour  dire  la 
^nortlaplus  ajfreuse,  est  une  de  ces  figures 
qu'on  ne  trouve  que  dans  la  Bible.  On  ne 


Livre  VI. 


DU    CHRISTIANISME.    ZSg 

sait  pas  où  l'esprit  humain  a  été  cliercher  Paiitie  ii; 
cela  ;  toutes  les  routes  pour  arriver  à  ce     Poétique 
sublime  sont  inconnues  (i).  cinistia- 

C'est  ainsi  que  l'Ecriture  appelle  encore      nisme. 
la  mort ,  /e  roi  des  épouvante  mens  ;  c'est 
ainsi  qu'elle  dit  en  parlant  du  méchant  : 

•  7  7        7       7  >•         /    7.  •     •       La  Bible 

ce  II  a  conçu  La  douLeur ,   et  enfante  L  ini-         et 

.    ,  .   .  Homère. 

>î  quite  (2,).  y> 

Quand  le  même  Job  veut  relever  la  gran- 
deur de  Dieu ,  il  s'écrie  :  X enfer  est  nud 
devant  ses  yeux  (  3  )  —  :  c'est  lui  qui  lie 
les  eauoc  dans  les  nuées  (4)  •  —  il  ôte  le 
baudrier  aux  rois ,  et  ceint  leurs  reins 
d'une  corde  (5). 

Le   devin    Théoclimène  ,    au   festin    de 

(1)  Job  ,  cap.  XVIII ,  V,  l3.  Nous  Eivons  suivi  le 
sens  de  l'hébreu  ,  avec  la  Polyglotte  de  Ximénès  ,  les 
versions  de  SanctesPagnin  ,  d'Arius  Montanus,  etc, 
La  Vulgate  porte,  la  mort  aînée  ^  priniogenita. 
mors. 

(2)  Job,  cap.  XV,  V.  35- 

(3)  Job,  cap.  XXVI  ,  V.  6. 

(4)  Cap.  XII,  V.  14. 

(5)  Job  ,  V.  18. 


Spo  GENIE 

TAnTiEii.   Pénélope,  est  frappé  des  présages  sinistres- 
Poétique     qui  les  menacent. 

dn 


Cliristia- 
iiisme. 


Livre  VI. 

La  Bible 
et 


A  sBicro'iy   elC.  (l). 


«  Ail  !  malheureux ,  que  vous  est-il  arrivé  de 
n  funesïe  !  quelles  ténèbres  sont  répandues  sur  vos 
»  têtes,  sur  votre  visage  et  autour  de  vos  genoux 

Homère.       "  débiles  ! Un  hurlement  se  fait   entendre  ,  vos 

»  joues  sont  couvertes  de  pleurs.  Les  murs,  les 
»  lambris  sont  teints  de  sang  j  cette  salle  ,  ce  vesti- 
»  bule  sont  pleins  de  larves  qui  descendent  dans 
»  l'Erèbe,  à  travers  l'ombre.  Le  soleil  s'évanouit 
>»  dans  le  ciel ,  et  la  nuit  des  enfers  se  lève,  n 

Tout  formidable  que  soit  ce  sublime ,  il 
le  cède  encore  à  la  vision  du  livre  de  Job. 

«  Dans  l'horreur  d'une  vision  de  nuit,  lorsque 
»  le  sommeil  endort  le  plus  profondément  les 
»   hommes. 

n  Je  fus  saisi  de  crainte  et  de  tremblement,  et  la 
«  frayeur  pénétra  Jusqu'à  mes  os. 

))  Un  esprit  passa  devant  ma  face  ^  et  le  poil  de 
v   ma  chair  se  hérissa  d'horreur. 

»  Je  vis   celui   dont  je  ne  connoissois   point  la 

(i)  Od.  lib.  XX,  V.  351-57. 


DU    CHRISTIANISME.    391 

3)  visage.  Un  spectre  parut  devant  nies   yeux ,  et  Partie  II." 
»  j'eulendis  une  voix  comme  un  petit  souffle  (i).  »      poétique 

au 

Il  y   a  là  dedans  beaucoup   moins  de  j,isme. 

sang  ,  de  ténèbres  ,   de  larves ,  que  dans  _> 

Homère  ;  mais   ce  visage  inconnu  et    ce  Livre  VL 

petit  soujjle  sont  en  eft'et  beaucoup  plus  ^^  ^^^^^ 

terribles.  Homère. 

Quant  à  ce  sublime ,  qui  résulte  du  choc 
d'une  grande  pensée  et  d'une  petite  image, 
nous  allons  en  voir  lui  bel  exemple  en 
parlant  des  comparaisons. 

Si  le  cliantre  d'Ilion  peint  un  jeune 
liomme  abattu  par  la  lance  de  Ménélas ,  il 
le  compare  à  un  jeune  olivier  couvert  de 
fleurs ,  planté  dans  un  verger  loin  des  feux 
du  soleil ,  parmi  la  rosée  et  les  zéphyrs  ; 
mais  tout-à-coup  un  vent  impétueux  le 
renverse  sur  le  sol  natal ,   et  il  tombe  au 

(i)  Job,  cap.  lY,  V.  i3  ,  14,  i5,  16.  Les  mots 
en  italique  indiquent  les  endroits  où  nous  différons 
de  Sacy.  Il  traduit,  Un  esprit  vint  se  présenter 
devant  moi ,  et  les  cheveux  m'en  dressèrent  à  la 
tête.  On  voit  combien  l'hébreu  est  plus  énergique. 


o^'L  GENIE 

Partie  II.  bord  des  eaux  nourricières ,  qui  portoient 
Poétique    la  sève  à  ses  racines.  Voilà  la  longue  coin- 
Christia-     paraison  homérique  avec  ses  détails  suaves 
nisme.      et  cliarmans  : 

Livre  VI.      K«Aov,  TuAfSaov,  rsifê  T£  Tvo/ai  J'on^ja-t 
r     Bible       Havldjuv  a  e'^mv  ,  jcj  te  /Sfi/'c/  a.Sa  Aîvxw  (i). 
et 

Homère.  ^^  croit  entendre  les  soupirs  du  vent 
dans  la  tige  du  jeune  olivier.  Quam  Jlatus 
/notant  omnium  vcntorum. 

La  Bible ,  pour  tout  cela ,  n'a  qu'un  trait  : 
«L'impie,  dit-elle,  se  flétrira  comme  la 
3>  vigne  tendre ,  comme  l'olivier  qui  laisse 
:>■>  tomber  sa  Heur  (2).  35 

ce  La  terre  ,  s'écrie  Isaïe ,  chancellera 
D>  comme  un  homme  ivre  :  elle  sera  trans- 
es portée  comme  une  tente  dressée  pour 
o5  une  nuit  (3).  » 

Voilà  le  sublime  en  contraste.  Sur  la 
phrase  elle  sera  transportée ,  l'esprit  de- 
meure suspendu  et  attend  quelque  grande 

(1)  n.  lib.  XVII ,  V.  55-56. 

(2)  Job  ,  cap.  XV,  V.  33. 

(3)  Is.  cK.  XXIV,  V.  ao,. 


du 

Christiari 

nisme. 

Livre  \I. 

La  Bible 

et 
Homère.. 


DU    CHRISTIANISME.    Spo 

comparaison ,  lorsque  le  prophète  ajoute  ,  Partie  lî, 
comme  une  tente  dressée  pour  une  nuit,  ^oenquo 
On  voit  la  terre,  qui  nous  paroît  si  vaste, 
déployée  dans  les  airs  comme  un  petit 
pavillon ,  ensuite  emportée  avec  aisance 
par  le  Dieu  fort  qui  l'a  tendue ,  et  pour 
qui  la  durée  des  siècles  est  à  peine  comme 
une  nuit  rapide. 

La  seconde  espèce  de  comparaison ,  que 
nous  avons  attribuée  à  la  Bible ,  c'est-à- 
dire  ,  la  longue  comparaison ,  se  rencontre 
ainsi  dans  Job  : 

ce  Vous  verriez  l'impie  humecté  avant 
35  le  lever  du  soleil ,  et  réjouir  sa  tige  dans 
»  son  jardin.  Ses  racines  se  multiplient  dans 
35  un  tas  de  pierres,  et  s'y  afïërmissent;  si 
35  on  l'arrache  de  sa  place ,  le  lieu  même 
55  où  il  étoit  le  renoncera,  et  lui  dira  :  je 
35  ne  te  connus  jamais.  35 

Combien  cette  comparaison,  ou  plutôt 
cette  figure  prolongée ,  est  admirable  !  C'est 
ainsi  que  les  médians  sont  reniés  par  ces 
cœurs  stériles,  par  ces  tas  de  pierres ,  sur 
lesquels  ,  dans  leur  coupable  prospérité^ 


d 

Christia- 
nisme. 

Livre  VI 

La  Bible 
et 


394  GENIE 

Partie  II.  ^^^   jettent  fbllemeiit   leurs    racines.    Ce^ 
Poétique     cailloux,  qui  prennent  tout -à -coup   la 
parole  ,  ofjfrent  de  plus  une  sorte  de  per- 
sonnification presqu'inconnue  au  poëte  de 
rionie  (1). 

Ezécliiei  prophétisant  la  ruine  de  Tyr, 
s'écrie  :  «  Les  vaisseaux  trembleront  , 
lioinèrc.  ''  maintcnantquevous  êtes  saisiedefraycur, 
35  et  les  îles  seront  épouvantées  dans  la 
:>5  mer ,  en  voyant  que  personne  ne  sort  de 
33  vos  portes,  a^ 

Y  a-t-il  rien  de  plus  effrayant  et  de  plus 
frappant  que  cette  image  ?  On  croit  voir 
cette  ville ,  jadis  si  commerçante  et  si  peu- 
plée, debout  encore  avec  toutes  ses  tours 
et  ses  édifices ,  tandis  qu'aucun  être  vivant 
ne  se  promène  dans  ses  rues  solitaires ,  ou 
ne  passe  sous  ses  portes  désertes. 

Venons  aux  exemples  de  narration,  où 
nous  trouverons  réunis  le  sentiment ,  la 
description  ,  l'image  ,  la  simplicité  y  et 
l'antiquité  des  mœurs. 

(1)  Homère  a  fait  pleurer  le  rivage  de  l'Helles- 
pont. 


Livre  VI. 
La  Bible 


DU    CHRISTIANISME.    oc,5 

Les  passages  les  plus  fameux,  les  traits 
les  plus  connus  et  les  plus  admirés  dans     Poétique 

^  ^  du 

Homère  ,  se  retrouvent  presque  mot  pour  c;itisfia- 

mot  dans  la  Bible ,  et  toujours  avec  une  n^s^ne. 
supériorité  incontestable. 

Ulysse  est  assis  au  festin  du  roi  Alcinoiis  ; 
Démodocus  chante  la  guerre  de  Troie  et         ^^ 

les  malheurs  des  Grecs.  Homère^ 

At/"Iap   '0<fuyî-£Vî,  etc.  (l). 

«  Ulysse  prenant  dans  sa  forte  main  un  pan  de 
»  son  superbe  manteau  de  pourpre  ,  le  tiroit  sur  sa 
33  tète  pour  caclier  son  noble  visage  ,  et  pour  dérober 
T)  aux  Phéaciens  les  pleurs  qui  lui  tomboientdes  yeux- 
»  Quand  le  chantre  divin  suspendoit  ses  vers,  Ulysse 
>■>  essuyoit  ses  larmes,  et  prenant  une  coupe,  il 
x>  faisoit  des  libations  aux  Dieux.  Quand  Démodocus 
»  recommençoit  ses  chants  ,  et  que  les  anciens  l'ex- 
il citoientà  continuer  (  car  ils  étoient  charmés  de  ses 
»  paroles) ,  Ulysse  s'enveloppoit  la  tête  de  nouveau  j 
35  et  recommençoit  à  pleurer.  33 

Ce  sont  des  beautés  de  cette  nature,  qui, 
de  siècle  en  siècle ,  ont  assuré  à  Homère  la 

(1)  Odys.  lib.  VIII,  v.  83,  etc. 


(I 

Christia- 
nisme. 


39(5  GENIE 

Partie  If.  première  place  entre  les  plus  grands  genres; 

Poétique     II  n'y  a  point  de  honte  à  sa  mémoire ,  de 

n'avoir  été  vaincu  dans  de  pareils  tableaux , 

que  par  des  hommes  écrivant  sous  la  dicté© 

— —       du  ciel.  Mais  vaincu  ,   il  l'est  sans  doute. 

Livre  yi.   g^  d'unc  manière  qui  ne  laisse  aucun  sub- 

La  Bible     te^fuge  à  la  critique. 

HomArp.  Ceux  qui  ont  vendu  Joseph ,  les  propres 
frères  de  cet  homme  puissant ,  retournent 
vers  lui  sans  le  reconnoître  ,  et  lui 
amènent  le  jeune  Benjamin ,  qu'il  avoit 
demandé. 

«Joseph  les  salua  aussi  en  leur  faisant  bon  visage  , 
3J  et  il  leur  demanda  :  Votre  père  ,  ce  vieillard  don  t 
»  vous  parliez ,  vit-il  encore  ,  se  porte-t-il  bien  ? 

»  Ils  lui  répondirent  :  Notre  père,  votre  serviteur  ^ 
»  est  encore  en  vie ,  et  il  se  porte  bien  }  et  en  se 
»  baissant  profondément ,  ils  l'adorèrent. 

»  Joseph  levant  les  yeux ,  vit  Benjamin  son  frère  , 
»  fils  de  Racliel  sa  mère,  et  il  leur  dit  :  Est-ce  là  le 
«  plus  jeune  de  vos  frères  ,  dont  vous  m'aviez  parlé  ? 
»  Mon  fils,  ajnuta-t-il  ,  je  prie  Dieu  qu'il  vous  soit 
»  toujours  favorable. 

»  Et  il  se  hâta  de  sortir  ,  parce  que  ses  entrailles 
»  avoient  été  émues  en  voyant  son  frère  y   et  qu.'il 


DU    CHRISTIANISME.    397 

"i>  ne  pouvait  plus  retenir  ses  larmes  j  passant  donc   Partie  II. 
X)  dans  une  autre  chambre  ,  il pltura.  Poétidue 

»  Et  après  s'être  lavé  le  visage  ,  il  revint,  et  se  tlu 

»  faisant  violence ,    dit  à  ses  serviteurs  :  Servez    à     Cluisna- 
»  manger  (i).  » 

Voilà  les  larmes  de  Joseph  en  opposition    Livre  vi. 
à  celles  d'Ulysse  3   voilà  des  beautés  abso-     La  Bible 
lument  semblables  ,    et  cependant   quelle         ^  , 
différence  de  pathétique  !  Joseph ,  pleurant 
à  la  vue  de  ses  frères  ingrats,  et  du  jeune 
et  innocent  Benjamin,   cette  manière  de 
demander  des  nouvelles  d'un  père ,   cette 
adorable  simpHcité ,  ce  mélange  d'amertume 
et  de  douceur ,  sont  des  choses  inelïàbles  5 
les  larmes  en  viennent  naturellement  aux 
yeux ,  et  l'on  se  sent  prêt  à  pleurer  comme 
Joseph. 

Ulysse  caché  chez  Eumée ,  se  fait  recon- 
noître  à  Télémaque  ;  il  sort  de  la  maison 
du  pasteur  ,  dépouille  ses  haillons ,  et 
reprenant  sa  beauté  par  un  coup  de  la  ba- 
guette de  Minerve,  il  rentre  pompeuse- 
jnent  vêtu. 

(0  Gènes,  cap.  XLIII,  v,  26  et  seq» 


Partie  II, 


Poétique 

(lu 

Cliristia- 

nisme. 


39B  GENIE 

(l)    &a^j.^y,3-i  si  (/.H  ç/Aoî  v/of  ,  etc. 


Livre  VI. 

La  Bible 
et 


«  Son  fils  bien-aimé  l'admire  et  se  hâte  de  détour- 
»  ner  la  vue  ,  dans  la  crainte  que  ce  ne  soit  un  Dieu. 
5î  Faisant  un  effort  pour  parler  ,  il  lui  adresse  rapi- 
»  dément  ces  mots  :  Etranger  ,  tu  me  parois  bien 
u  différent  de  ce  que  tu  étois  avant  d'avoir  ces  ha- 
»  bits  ,  et  tu  n'es  plus  semblable  à  toi-même.  Certes 
Homère.  »  tu  es  quelques-uns  des  Dieux  liabitans  du  secret 
»  Olympe  ;  mais  sois-nous  favorable ,  nous  t'offrirons 
3>  des  victimes  sacrées  et  des  ouvrages  d'or  merveil- 
»  leusement  travaillés. 

y>  Le  divin  Ulysse  ,  pardonnant  à  son  fils  ,  répon- 
»  dit  :  Je  ne  suis  point  un  Dieu.  Pourquoi  me  com- 
»  pares-tu  aux  Dieux  ?  Je  suis  ton  père  ,  pour  qui 
»  tu  supportes  mille  maux  et  les  violences  des 
))  hommes.  Il  dit  ,  et  il  embrasse  son  fils ,  et  les 
»  larmes  qui  coulent  le  long  de  ses  joues  ,  viennent 
»  mouiller  la  terre  }  jusqu'alors  il  avoit  eu  la  force 
»  de  les  retenir.  » 

Nous  reviendrons  sur  cette  reconnois"- 
sance,  mais  il  faut  voir  auparavant  celle 
de  Joseph  et  de  ses  frères. 

Joseph    après   avoir     fait   glisser   une 
coupe  dans  le  sac  de  Benjamin ,  ordonne 

(1)   Odys.  lib.  XVI }  V.  177  et  se^. 


DU    CHRISTIANISME.    3(;9 
d'arrêter  les  enfans  de  Jacob  ^  ceux-ci  sont  Fartu:  ir. 
consternés  j  Joseph  feint  de  vouloir  retenir     Poéii(iue 
le  coupable;   Juda  s'olïre  en  otage  pour     cinistia- 
Benjamin  ;  il  raconte  à  Joseph  que  Jacob      "isme. 
lui  avoit  dit  avant  de  partir  pour  l'Egypte 


Livre  Vf. 


«  Vous  savez  que  j'ai  eu  deux  fils  de  Rachel ,  ma     La  Bible 

et 
Homère. 


73  femme. 


»  L'un  d'eux  étant  allé  aux  champs  ,  vous  m'avez 
»  dit  qu'une  bête  l'avoit  dévoré,  et  il  ne  paioît  point 
T>  jusqu'à  cette  heure. 

33  Si  vous  emmenez  encore  celui-ci  ,  et  qu'il  lui 
35  arrive  quelqu'accident  dans  le  chemin  ,  vous  acca- 
33  blerez  ma  vieillesse  d'une  affliction  qui  la  conduira 
»  au  tombeau. 

33  Joseph  ne  pouvant  plus  se  retenir ,  et  parce  qu'il 
j3  étoit  environné  de  plusieurs  personnes  ,  il  corn- 
33  manda  que  l'on  fit  sortir  tout  le  monde  ,  afin  que 
»3  nul  étranger  ne  fût  présent  ,  lorsqu'il  se  feroit 
»  reconnoître  de  ses  frères. 

33  Alors  les  larmes  lui  tombant  des  yeux  ,  il  éleva 
j)  fortement  sa  voix,  qui  fut  entendue  des  Egyptiens 
33  et  de  toute  la  maison  de  Pharaon. 

39  II  dit  à  ses  frères  ;  Je  suis  Joseph  :  mon  père 
33  vit-il  encore?  Mais  ses  frères  ne  purent  lui  ré- 
j3  pondre  ,  tant  ils  étoient  saisis  de  frayeur. 

33  II  leur  parla  avec  douceur  ,  et  leur  dit  :  Appro- 


4o6 


GENIE 


du 

Cliristia- 

nisine. 

Livre  VI. 

La  Bible 

et 
Homère. 


P'4.RiiE  II.  »  chez-A'ous  de  moi  ;  et  s'étant  approchés  de  lui ,  il 
Poétique  '^  ajouta  :  Je  suis  Josepli  votre  frère  ,  q^ue  vous  avez 
»  vendu  jiour  l'Egypte. 

»  Ne  ci-aignez  point.  Ce  n'est  point  par  votre  con- 
3>  seil  que  j'ai  été  envoyé  ici  ,  mais  par  la  volonté 
»  de  Dieu.    Hâtez-vous  d'aller  trouver  mon  père. 

»...  Et  s'étant  jeté  au  cou  de  Benjamin  son 
»  frère  ,  il  pleura  ,  et  Benjamin  pleura  aussi  en  le 
»  tenant  embrassé. 

«Joseph  embrassa  aussi  tous  ses  frères ,  et  il  pleura 
i>  sur  chacun  d'eux  (i).  » 

La  voilà  cette  fameuse  histoire  de  Joseph, 
et  ce  n'est  point  dans  l'ouvrage  d'un  so- 
phiste qu'on  la  trouve  (  car  rien  de  ce  qui 
est  fait  avec  le  cœur  et  des  larmes ,  n'ap- 
partient à  des  sophistes);  on  la  trouve  cette 
histoire  dans  le  livre  qui  sert  de  base  à  cette 
religion  si  dédaignée  des  esprits  forts ,  et 
qui  seroit  bien  en  droit  de  leur  rendre  mé- 
pris pour  mépris ,  si  la  charité  n'étoit  pas 
son  essence.  Voyons  comment  la  recon- 
noissance  de  Joseph  et  de  ses  frères  ,  l'em- 
porte sur  celle  d'Ulysse  et  de  Télémaque. 

(i)  Gènes,  cap.  XLIVj  v.  27  et  seq.  Cap.  XLVj 
V.  1  etseq. 


L>V    CHRISTIANISME.    401 
Homère,    ce  nous  semble,    est  d'abord  ^■^''tie  ir. 
tombé  dans  une  grande  erreur  ,    en  em-     ^"^"fi»e 
ployant  le  merveilleux  dans  son  tableau,     cinstia* 
Dans  les  scènes  dramatiques  ,   quand  les      nisn.c. 
passions  sont  émues ,  et  que  tous  les  mira-       "— ~ 

11-  -11»  !>•  •  Livre  Vf. 

cies  doivent  sortir  de  i  ame  ,  1  intervention 
d'une  divinité  refroidit  l'action,  donne  aux  ^^ 
sentimens  l'air  de  la  fable,  et  décèle  le  Homère. 
mensonge  du  poëte,  où  l'on  ne  pensoit  trou- 
ver que  la  vérité.  Ulysse  se  faisant  rencon- 
noître  sous  ses  haillons  à  qiielque  marque 
naturelle,  eût  été  bien  plus  touchant.  C'est 
ce  qu'avoit  senti  Homère  lui-même  ,  puis- 
que le  roi  d'Itaque  se  découvre  à  sa  nour- 
rice Euryclée  ,  par  une  ancienne  cicatrice , 
et  à  Laërte  ,  par  la  petite  circonstance  des 
treize  poiriers  ,  que  le  bon  vieillard  lui 
avoit  donnés  dans  son  enfance.  On  aime  à 
voir  que  les  entrailles  du  destructeur  des 
villes  sont  formées  comme  celles  du  com- 
mun des  hommes,  et  que  les  affections  sim- 
ples en  composent  le  fond. 

La  reconnoissance  est  bien  mieux  ame- 
née dans  la  Genèse.  Une  coupe  est  mise  par 
2.  Ce 


4oi^  GENIE 

Partie  If.  une  ruse  toiite  iraternelle,  et  parla  plus 
Poétique     innocente   vengeance  ,    dans   le   sac   d'un 
chiisiia-     j^une  Irère  innocent  ;  des  irères  coupables 
nisnie.      sc  désolcnt ,  en  pensant  à  l'affliction  de  leur 
■°~"       père ,  et  l'image  delà  douleur  de  Jacob ,  bri- 
sant tout-à-coup  le  cœur  de  Joseph ,  le  force 

La  Bible      ,  ,  •       i       a  jm         u  •        r      i 

çj  a  se  découvrir  plutôt  qu  une  1  avoit  résolu. 
Homère.  Quant  au  mot  fameux  ,  je  suis  Joseph , 
on  sait  qu'il  faisoit  pleurer  d'admiration 
M.  de  Voltaire  lui-même.  Le  n«1;Jp  \w  -ii^AÎ , 
je  suis  ton  père  ,  est  bien  inférieur  à  ^ego 
sum  Joseph.  Ulysse  retrouve  dans  Télé- 
maque  un  fils  soumis  et  fidèle.  Joseph 
parle  à  des  frères  qui  Vont  vendu  ;  il  ne 
leur  dit  pasye  suis  votre  Jy'ère  ;  il  leur  dit 
seulement ,  je  suis  Joseph  ,  et  tout  est  pour 
eux  dans  ce  nom  de  Joseph.  Comme  Telé- 
maque ,  ils  sont  troublés  ;  mais  ce  n'est 
pas  la  majesté  du  ministre  de  Pharaon  qui 
les  étonne ,  c'est  quelque  chose  au  fond  de 
leur  conscience. 

Ulysse  fait  à  Télémaque  un  long  raison- 
nement ,  pour  lui  prouver  qu'il  est  son 
père  :  Joseph  n'a  pas  besoin  de  tant  de 


DU    CHRISTIANISME.    40a 

paroles  avec  les  fils  de  Jacob.  Il  les  appelle  Partie  ît 

auprès  de  lui  :  car  s'il  a  élevé  la  voix  assez  Poétique 
haut  pour  être  entendu  de  toute  la  maison 

de  Pharaon ,  lorsqu'il  a  dit ,  je  suis  Joseph ,  nismc. 

ses  frères  doivent  être  maintenant  les  seuls  — -^ 

à  entendre  l'explication  qu'il  va  ajouter  à  ^^''^^'  ^  ^' 
voix  basse   :    ego  sum    Joseph,  f rater 

RESTER,   QUE  M    VENDIDISTIS    IN   j4EgYF-       Hoir.èiei 

TUM  y  c'est  la  délicatesse  ,  la  générosité  et 
la  simplicité  poussées  au  plus  haut  degré. 

N'oublions  pas  de  remarquer  avec  quelle 
bonté  Joseph  console  ses  frères  ,  les  excu- 
ses qu'il  leur  fournit  en  leur  disant,  que 
loin  de  l'avoir  rendu  misérable  ,  ils  sont  ^ 
au  contraire  ,  la  cause  de  sa  grandeur. 
C'est  à  quoi  l'Ecriture  ne  manque  jamais  y 
de  placer  la  Providence  dans  la  pers- 
pective de  ses  tableaux.  Ce  grand  conseil 
de  Dieu,  qui  conduit  toutes  les  affaires 
humaines ,  alors  qu'elles  semblent  le  plus 
abandonnées  aux  passions  des  hommes  et 
aux  loix  du  hasard  ,  surprend  merveilleu- 
sement l'esprit.  On  aime  cette  main  cachée 
dans  la  nue ,  qui  travaille  incessamment  les 

Ce. 


4^4  "GENIE 

r^TîE  II.  hommes  ;  on  aime  à  se  croire  quelque  chose 
roéiique    daiis  les  projets  de  la  sagesse ,  et  à  sentir 
„,  .  '.        que  le  moment  de  notre  vie  est  un  dessein 
iiisinc.      de  l'éternité» 

""""  Tout  est  grand  avec  Dieu,  tout  est  petit 

sans  Dieu  :  cela  s'étend  jusques  sur  les  sen- 

La  IJiLle         .  ^  i 

^^  timens.  oupposez  que  tout  se  passe  dans 
llt'M.èxe.  l'histoire  de  Joseph,  connue  il  est  marqué 
clans  la  Genèse  j  admettez  que  le  lîls  de 
Jacob  soit  aussi  bon,  aussi  sensible  qu'il 
l'est ,  mais  qu'il  soit  philosophe  ',  et  qu'ainsi, 
au  lieu  de  dire,  je  suis  ici  par  la  volonté 
du  Seigneur,  il  dise  ,  \3l  fortune  m'a  été 
J'avoj^able  ,  les  objets  diminuent ,  le  cercle 
se  rétrécit ,  et  le  pathétique  s'en  va  avec 
les  larmes. 

Enhn,  Joseph  embrasse  ses  frères,  comme 
Ulysse  embrasse  Télémaque  ,  mais  il  com- 
mence par  Benjamin.  Un  auteur  moderne 
n'eût  pas  manqué  de  le  faire  se  jeter  de 
préférence  au  cou  du  h^ère  le  plus  coupable, 
afin  que  son  héros  lut  un  vrai  personnage 
detrasédie.  La  Bible  a  mieux  connu  le  cœur 
Jiumain  :  elle  a  su  comment  apprécier  cette 


DU   CHRISTIANISME.    4c5 
exagération  desentiment,  par  qui  unliomme   P^'*'*"'^  lî- 
a  toujours  l'air  de  s'efforcer  d'atteindre  à  ce    '''^'^"l"« 

'  ^  du 

q.u'il  croit  une  grande  chose ,  ou  de  dire  ce    chrîsiîat 
qu'il  pense  un  grand  mot.    Au  reste,    la      "*'^''"'- 
comparaison  qu'Homère  a  £iite  des  sanglots 
de  Télémaque   et  d'Ulysse,  aux.  cris  d'un  ... 

aigle  et  de  ses  aiglons  (  comparaison  que  et 
nous  avons  supprimée  )  ,  nous  semble  en-  <i^'^'^- 
core  de  trop  dans  ce  lieu  ;  «  et  s' étant  jeté 
y>  ait  cou  de  BenjanÛTi  pour  V embrasser  , 
3>  il  pleural}  et  Benjamin  pleura  aussi,  ejt 
3>  le  tejiajit  embrassé  :  »  c' est-là  la  seule 
magnificence  de  style ,  convenable  en  de 
telles  occasions. 

Nous  trouverions  dans  l'Ecriture  plu- 
sieurs autres,  morceaux  de  narration  ,  de  la 
même  excellence  que  celui  d^  Joseph,  mais 
lelecteurpeutaisément  enfairela  comparai- 
son avec  des  passages  d'Homère.  Il  com- 
l^arera,  par  exemple,  le  livre  de  Ruth,  et  le 
livre  de  la  réception  d'Ulysse  chez  Eumie* 
Tobîe  offi-e  des  ressemblances  touchante^ 
avec  quelques  scènes  de  l'Iliade  et  de 
X'Odyssée  :  Priam  est  conduit  par  Mercure 


4o6  GENIE 

Partie  II.  sous  la  foriiie  d'uii  beau  jeune  liomme  ^ 

Poétique     comme  le  fils   de  Tobie  l'est  par  un  ange  , 

Christia-     ^^^^  ^^  même  déguisement.  Une  faut  pas  ou- 

iiisnie.       blier  le  chien  qui  court  annoncer  à  de  vieux 

— "       parens  le  retour  d'un  lils    chéri  ;   et  cet 
I  IVRE  VI.  ^  -.  .  ,_.,,  ' 

autre  cluen  qui ,  reste  iidele  parmi  des  ser- 

La  Bible         .  .  ^      ^  .        ^ 

Pt  viteurs  ingrats  ,  accomplit  ses  destinées  y 
lioinere.  j,^s  qu'il  a  recounu  son  maître ,  sous  les 
lambeaux  de  l'infortune.  Nausicaa  et  la 
fille  de  Pharaon  vont  laver  leurs  robes 
aux  fleuves  ;  l'une  y  trouve  Ulysse  ,  et 
l'autre  Moïse. 

Il  y  a  sur-tout  dans  la  Bible  de  cer- 
taines façons  de  s'exprimer  ,  bien  plus 
touchantes ,  selon  nous ,  que  toute  la  poésie 
d'Homère.  Si  celui  -  ci  veut  peindre  la 
yieillesse,  il  dit: 

ToUt  H  Ntrup,  etc. 

«  Nestor  ,  ce  liant  orateur  des  Pyliens  ,  dont  la 
îî  bouclie  étoit  une  fontaine  de  discours  plus  douce 
;5  que  le  miel  ,  se  leva  au  milieu  de  l'assemblée. 
V  Déjà  ,  par  sa  flexible  éloquence ,  il  avoit  enchanté 
33;  deux  générations  d'hommes  f  entre  lesquelles  il 


DU    CHRISTIANISME.    407 

»  avoit  vécu  dans  la  pastorale  Pylos  ,   et  il  régnoit   Partie  IÎ. 
»  maintenant  sur  la  troisième  (l).  »  Poétique 

du 

Cette  phrase  est  de  la  plus  belle   anti-  cimstia- 

quité  ,  comme  de  la  plus  douce  mélodie.        

Le  second  vers,  tout  rempli  d'L,  imite  la  livre  vi» 

douceur  du  miel  et  rélof|uence  onctueuse  La  Bible 

d'un  vieillard.  ^^ 

Homère* 

Tv  Kj  «■mi  >Ato3-5-jif  jiiiAi\s  yKVKiuiy  cm  auJ^w. 

Pharaon  ayant  interrogé  Jacob  sur  son 
âge,  le  Patriarche  répond  : 

a  II  y  a  cent  trente  ans  que  je  suis  voyageur.  Mes 
3>  jours  ont  été  courts  et  mauvais,  et  ils  n'ont  point 
»  égalé  ceux  de  mes  pères  (2).  » 

Voilà  deux  sortes  d'antiquités  biendifFé- 
rentes  :  l'une  est  en  image ,  l'autre  en  sen--^ 
tiinensj  l'une  réveille  des  idées  riantes  , 
l'autre  des  pensées  mélancoliques  5  l'une  , 
représentant  le  chef  d'un  peuple,  ne  montre 
le  vieillard  que  relativement  à  une  position 

(I)  //.  hb.  I,  V.  247-63. 

(3)  Gènes,  cap.  XLVII5  v.  9. 


4a8  GENIE 

Partie  n.  de  la  Vie,  l'autre  le  considère  individuelle- 
l'oétique      ment  et  tout  entier  :  en  général,  Homère 

fait  plus  réfléchir  sur  les  liommes ,   et  la 

Bible  sur  l'iiomme. 

Homère  a  souvent   parlé  des  joies   de 

deux  époux  ,  mais  l'a-t-il  iàit   de   cette 

sorte  ? 


du 

Christia- 
nisme. 

Litre  VI. 


La  Bible 

et 
liùmère. 


te  Isaac  fît  entrer  Rébecca  dans  la  tente  de  Sara  , 
y>  sa  mère  ,  et  il  la  prit  pour  épouse  5  et  il  eut  tant 
»  de  joie  en  elle,  que  la  douleur  qu'il  avoit  ressentie 
»  de  la  mort  de  sa  mère  fut  tempérée  (1).  33 

Nous  terminerons  ce  parallèle,  et  toute 
notre  poétique  chrétienne,  par  un  essai  qui 
fera  comprendre  dans  un  instant  la  diffé- 
rence qui  existe  entre  le  style  de  la  Bible, 
et  celui  d'Homère  5  nous  prendrons  un 
morceau  de  la  première ,  pour  la  peindre 
des  couleurs  du  second.  Ruth  parle  ainsi 
à  Noëini  : 

*f  Ne  vous  opposez  point  à  moi  y  en  me  forçant  à 
»  vous  quitter  et  à  m'en  aller  :  en  quelque  lieu  que 


(0  Il^id,  cap.  XXIII ,  V..  67., 


DU    CHRISTIANISME.    409 

»  vous  alliez  ,  j'irai  a\ec  vous.    Je  mourrai  où  vous   Partie  II. 
S3  mourrez  ;  votre  peuple  sera  mon  peuple  ,  et  votre      Poéiiriue 

Dj  Dieu  sera  mon  Dieu  (i).  »  *  ^ 

Chrislia- 

nisme. 

Tâchons  de  traduire  ce  verset  en  langue      ____^ 

homérique:  Livre  VL 

«  La  belle  Ruth  répondit  à  la  sage  Noëmi  ,  lio- 
»  norée  des  peuples  comme  une  déesse  :  Cessez  de  Homère. 
33  vous  opposer  à  ce  qu'une  divinité  m'inspire  :  je 
33  vous  dirai  la  vérité  telle  que  je  la  sais  et  sans  dégxii- 
»  sèment.  Je  suis  résolue  de  vous  suivre.  Je  deraeu- 
»  rerai  avec  vous ,  soit  que  vous  restiez  chez  les 
30  Moabites  ,  habiles  à  lancer  le  javelot  ,  soit  que 
»  vous  retourniez  au  pays  de  Juda  ,  si  fertile  en 
»  oliviers.  Je  demanderai  avec  vous  l'hospitalité  aux 
33  peuples  qui  respectent  les  supplians.  Nos  cendres 
»  seront  mêlées  dans  la  même  urne  ,  et  je  ferai  au 
»  Dieu  qui  vous  accompagne  totijours  des  sacrifices 
33  agréables. 

3î  Elle  dit  :  et  comme  lorsque  le  violent  zéphyre 
»  amène  une  pluie  tiède  du  côté  du  midi  ,  les  labou- 
33  reurs  préparent  le  froment  et  l'orge ,  et  font  des 
33  corbeilles  de  joncs  très-proprement  entrelacées  5 
»  car  ils  prévoient  que  cette  ondée  va  amollir  la 
33  glèbe  ,    et  la  rendre  propre   à  recevoir   les  dons 

(1)   Ruth  f  cap.  Ij  v.  6. 


/fjro  G  E  ]?r  I  E 

Partie  II.    «précieux   de   Cérès  j  ainsi   les    paroles  de   RutK  j 
Poétique      ^'  comme  une  pluie  féconde,   attendrirent   tout  le 


tlu  jî  cœur  de  Noëmi.  » 

Christia- 


XlVRE  VI. 
La  Bible 


Autant  que  la  f'olblesse  de  nos  talens 
nous  a  permis  d'imiter  Homère ,  voilà  peut- 
être  l'ombre  du  style  de  cet  immortel  génie, 
et  Mais  le  verset  de  Ruth ,  ainsi  délayé  ,  n'a- 
îionière.  t  _  il  p^s  perdu  ce  charme  original  qu'il 
a  dans  l'Ecriture  ?  Quelle  poésie  peut  jamais 
valoir  ce  seul  tour  d'oraison  :  «  JPopulus 
>>  tuus  populus  Tneus  3  Deus  tuus  Deus 
35  meus.  55  II  sera  aisé  maintenant  de  pren- 
dre un  passage  d'Homère  ,  d'en  effacer  les 
couleurs,  et  de  n'en  laisser  que  le  fond  à 
la  manière  de  la  Bible. 

Par  là  nous  espérons  (  du  moins  aussi 
loin  que  s'étendeiit  nos  lumières  ,  )  avoir 
fait  connoître  aux  lecteurs  quelques-unes 
des  innombrables  beautés  des  livres  saints. 
Heureux  si  nous  avons  réussi  à  leur  faire 
admirer  cette  grande  et  sublime  pierre  , 
qui  porte  toute  l'église  de  Jésus-Christ  ! 

ce  Si  l'Ecriture  ,  dit  saint  Grégoire  -  le- 
:»  Grand,  renferme  des  mystères  capables 


DU  CHRISTIANISME.     4ii 

55  d'exercer  les  plus  éclairés ,  elle  contient  Partie  il 

X.  aussi  des  vérités  simples ,  propres  à  nour-  Poétique 

33  rir  les  humbles  et  les  moins  savans  ;  elle  c],r;stîa. 

3î  porte  à  l'extérieur  de  quoi  allaiter  les  nisme. 

:>3  enfans,  et  dans  ses  plus  secrets  replis  de  "— " 

.   .        1,     T      .        .  T  .1         Livre    VI;« 

33  quoi  saisir  d  admiration  les  esprits   les 

33  plus  sublimes.  Semblable  à  un  fleuve  dont         ^^ 

33  les  eaux  sont  si  basses  en  certains  endroits,     Homère.. 

33  qu'un  agneau  pourroit  y  passer ,  et  en 

33  d'autres ,  si  profondes ,  qu'un  éléphant  y 

53  nageroit.  a? 


IN     DU     SECOND      VOLUME. 


NOTES 

E    T 

ECLAIRCISSEMENS, 


Note     A. 


J_jE  s  véritables  philosophes  n*auroient  pas  pré- 
tendu, comme  l'auteur  du  Système  de  la  nature, 
que  le  jésuite  Néedham  eût  créé  des  anguilles,  et 
que  Dieu  n'avoit  pu  créer  l'homme.  iSéedham  ne 
leur  auroit  pas  paru  philosophe  5  et  l'auteur  du 
Système  de  la  nature  n'eût  été  regardé  que  comme 
un  discoureur  par  l'empereur  Marc  -  Aurèle.  » 
{Quest.  encfcl.  tom.  6,  art.  Phîlosoph.) 

Dans  un  autre  endroit ,  combattant  les  Athées , 
il  dit  ,  à  propos  des  Sauvages  qu'on  croyoit  sans 
Dieu  : 

«Mais  on  peut  insister,  on  peut  dire  ils  vivent 
en  société  ,  et  ils  sont  sans  Dieu  •  donc  on  peut  vivre 
en  société  sans  religion.  « 

((  En  ce  cas  ,  je  répondrai  que  les  loups  vivent 
ainsi  j  et  que  ce  n'est  pas  une  société  qu'un  assem- 
blage de  barbares  anthropophages  ,  tels  qipe  vous  les 
supposez  :  et  je  vous  demanderai  toujours  si  ,  quand 
vous  avez  prêté  votre  argent  à  quelqu^un  de  votre 


4ii  NOTES 

société,  vous  voudriez  cjue  ni  votre  débiteur,  nî 
votre  procureur  ,  ui  voire  notaire  ,  ni  votre  juge  ne 
crussent  en  Dieu  ?  »  (Ib.  tom.  2 ,  art.  Ath.) 

Tout  cet  article  sur  l'athéisme  mérite  d'être  par- 
couru. En  politique ,  Voltaire  montre  la  même 
dignité  de  toutes  ces  vaines  théories  qui  troublent 
le  monde.  «  Je  n'aime  point  le  govivernement  de  la 
canaille  ,  répète-t-il  en  cent  endroits.  »  (  Voyez  les 
Lettres  au  roi  de  Prusse.)  Sts  plaisanteries  sur  les 
républiques  populaciéres  ,  son  indignation  contre 
les  excès  des  peuples ,  tout  enfin  dans  ses  ouvrages 
prouve  qu'il  haïssoit  de  bonne  foi  les  charlatans  dé 
la  philosophie. 

C'est  ici  le  lieu  de  mettre  sous  les  jeux  du  lecteur 
un  certain  nombre  de  passages  tirés  de  la  Corres- 
pondance de  Voltaire  ,  qui  prouvent  que  je  n'ai  pas 
trop  hasardé,  lorsque  j'ai  dit  qu'il  haïssoit  secrète- 
ment les  sophistes.  Du  moins  l'on  sera  forcé  de  con- 
clure (si  on  n'est  pas  convaincu)  que  M.  de  Voltaire 
ayant  soutenu  éternellement  le  pour  et  le  contre  ,  et 
varié  sans  cesse  dans  ses  sentimens ,  son  opinion  eil 
morale  ,  en  philosophie  et  en  religion  doit  étrd 
comptée  pour  peu  de  chose. 

Année  1766. 

Contre  les  philosophes  et  le  philosophisme.   Je 
n'ai  rien  de  coimnuii  avec   les  philosophes  tho-^ 


ET   ECLAIRCiSSEMENS.  4i5 

dénies  ,  que  cette  horreur  pour  le  fanatisme  into- 
lérant. {Corresp.  gén.  tom.  X  ,  p.  SSy.) 

Année  1741» 
La  supériorité  qu'une  physique  sèche  et  abstraite 
a   usurpée  sur  les  belles-lettres  commence  à  m'in- 
digner.   Nous  avions   il  y  a  cinquante  ans  de  bien 
plus  grands  hommes  en  physique  et  en  géométrie 
qu'aujourd'hui ,  et  à  peine   parloil-on  d'eux.    Les 
choses  ont  bien   changé.  J'ai  aimé  la  physique  tant 
qu'elle  n'a  point  voulu  dominer  sur  la   poésie  ;  à 
présent  qu'elle  a  écrasé  tous  les  arts ,  je  ne  veux  plus 
la  regarder  que  comme  un  tyran  de  mauvaise  com- 
pagnie.   Je  viendrai  à  Paris  faire  abjuration  entre 
vos  mains.   Je  ne  veux  plus  d'autre  étude  que  celle 
qui  peut  rendre  la  société  plus  agréable  ,  et  le  déclin 
de  la  vie  plus  doux.   On  ne  sauroit  parler  physique 
un  quart-d'heure    et   l'entendre.     On   peut    parler 
poésie  ,  musique  ,  histoire  ,  littérature  tout  le  long 
du  jour  ,  etc.  {Correspondance  générale  ,  tom.  III. 

P'  170-) 

Les  mathématiques  sont  fort  belles  j    mais,  hors 

une  vingtaine  de  théorèmes  utiles  pour  la  méca- 
nique et  l'astronomie  ,  le  reste  n'est  qu'une  curiosité 
fatigante.  (  Tout.  IX  ,  p.  484. 

A  Damilaville, 

J'entends ,  par  peuple  ,  la  populace  qui  n'a  que 


4i2  NOTES 

ses  bras  pour  vivre.  Je  Joule  que  cet  ordre  de  ci- 
toyens ait  jamais  le  temps  ni  la  capacité  de  s'ins- 
truire; ils  mourroient  de  faim  avant  de  devenir 
philosoplîcs.  Il  me  paroît  essentiel  qu'il  y  ait  des 
gueux  ignorans.  Si  vous  faisiez  valoir  comme  moi 
une  terre ,  et  si  vous  aviez  des  charrues  ,vous  seriez 
bien  de  mon  avis.  {^Toin.  X  ,  p.  396.) 

J'ai  lu  quelque  chose  d'une  antiquité  dévoilée  , 
ou  plutôt  très-voilée.  L'auteur  commence  par  le 
déluge ,  et  finit  toujours  par  le  chaos 5  j'aime  mieux  , 
mon  cher  confrère ,  un  seul  de  vos  contes  que  tous 
ces  fatras.  {Tout.  X ,  p.  409.) 

Année  1766. 

Je  serois  très- fâché  d'avoir  fait  (le  Christianisme 
dévoilé)  non-seulement  comme  académicien,  mais 
comme  philosophe  ,  et  encore  plus  comme  citoyen, 
II  est  entièrement  opposé  à  mes  principes.  Ce  livre 
conduit  à  l'athéisme  ,  que  je  déteste.  J'ai  toujours 
regardé  l'athéisme  comme  le  plus  grand  égarement 
de  la  raison  ,  parce  qu'il  est  aussi  ridicule  de  dire 
que  l'arrangement  du  monde  ne  prouve  pas  un 
artisan  suprême,  qu'il  seroit  impertinent  de  dire 
qu'une  horloge  ne  prouve  pas  un  horloger. 

Je  ne  réprouve  pas  moins  ce  livre  comme  citoyen  j 
l'auteur  paroît  trop  ennemi  des  puissances.  Des 
hommes  qui  penseroicnt  comme  lui  ne  formeroien* 
qu'une  anarchie. 


ET    ÉCLAIRCISSEMENS.     417 

I\Ia  conUimc  est  d'écrire  sur  la  marge  Je  mes 
Jivres  ce  que  je  pense  d'eux  :  vous  verrez  ,  quaud 
vous  daignerez  venir  à  Fcrney  ,  les  marges  du  Claris- 
tianisme  dcvoiLé  chargées  de  remarques  ,  qui  prou-i 
vent  que  l'auteur  s'est  trompé  sur  les  faits  les  plus 
essentiels.  (Corresp.  gén.  tom.  A'/,  p.  i43-) 

Année  1762.  A  Dainilaville. 

Les  frères  doivent  toujours  respecter  la  morale 
et  le  trône.  La  morale  est  trop  blessée  dans  le  livré 
d'Helvétius  ,  et  le  trône  est  trop  peu  respecté  dans 
ce  livre  qui  lui  est  dédié.  (^Le Despotisme  oriental.^ 

Il  dit  plus  haut ,  en  parlant  de  ce  même  ouvrage  : 
On  dira  que  l'auteur  veut  qu'on  ne  soit  gouTerné 
ni  par  Dieu  ,  ni  par  les  hommes.  (  T".  VIII ^  p.  I4S') 

Année  1768.  A  M.  de  Fillevieille. 

Mon  cher  Marquis  ,  il  n'y  a  rien  de  bon  dans 
l'athéisme.  Ce  système  est  fort  mauvais  dans  le  phv- 
sique  et  dans  le  moral.  Un  honnête  homme  peut 
fort  bien  s'élever  contre  la  superstition  et  contre  le 
fanatisme;  il  peut  détester  la  persécution  5  il  rend 
service  au  genre  humain  s'il  répand  les  principes  de 
la  tolérance  j  mais  quel  service  peut-il  rendre  s'il 
répand  l'athéisme  ?  Les  hommes  en  seront-ils  plus 
vertueux  ,  pour  ne  pas  reconnoîtrc  un  Dieu  qui 
ordonne  la  vertu  ?  Non  ^  sans  doute.  Je  veux  que 
2,  D  d 


4i8  NOTES 

les  princes  et  leurs  ministres  en  rcconnoissent  uîî 
et  même  un  Dieu  qui  punisse  et  qui  pardonne.  Sans 
ce  frein,  je  les  regarderai  comme  des  animaux 
féroces,  qui,  à  la  véritJ ,  ne  nie  mangeront  pas 
quand  ils  sortiront  d'un  long  repas,  et  qu'ils  digé- 
reront doucement  sur  un  canapé  avec  leurs  maî- 
tresses ;  mais  qui  certainement  me  mangeront  ,  s'ils 
me  rencontrent  sous  leurs  griffes  quand  ils  auront 
faim  5  et  qui  ,  après  m'avoir  mangé  ,  ne  croiront  pas 
seulement  avoir  fait  une  mauvaise  action.  (  T.  XII , 

p.  349.) 

Année  1749- 

Je  ne  suis  point  du  tout  de  l'avis  de  Sanderson  , 
qui  nie  un  Dieu ,  parce  qu'il  est  né  av^eugle.  Je  me 
trompe  peut-être;  mais  j'aurois  ,  à  sa  place  ,  re- 
connu un  être  très-intelligent ,  qui  m'auroit  donné 
tant  de  supplémens  de  la  vue  ;  et  en  appercevant , 
par  la  pensée  ,  des  rapports  infinis  dans  toutes  les 
choses  ,  j'aurois  soupçonné  un  ouvrier  infiniment 
habile.  Il  est  fort  impertinent  de  deviner  à  qui  il 
est  et  pourquoi  il  a  fait  tout  ce  qui  existe  ;  mais  il 
me  paroît  bien  hardi  de  nier  qu'il  est.  (  Corrcsp» 
gén.  tom.  IF,  p.  i4-) 

Année  lySS. 

Il  me  paroît  absurde  de  faire  dépendre  l'existence 

de  Dieu  d'à  plus  b  ,  divisé  par  s. 


ET    ECLAIRCISSEMENS.     419 

Où  en  seroit  le  genre-humain  s'il  falloit  étudier 
la  (Jjnamiquc  et  l'astronomie  pour  connoître  l'Elre- 
suprême?  Celui  qui  nous  a  créés  tous  doit  cfrc  ma- 
nifeste à  tous  ,  et  les  preuves  les  plus  cominunes  sont 
les  meilleures  ,  par  la  raison  qu'elles  soiU  les  plus 
communes  j  il  ne  faut  que  des  yeux  et  point  d'al- 
gèbre pour  voir  le  jour.  [Corresp.  gén.  totn.  IV, 
pag.  463.) 

Mille   principes    se   dérobent   à   nos   recherches, 
parce  que  tous  les  secrets  du  Créateur  ne  sont  pas 
faits  pour  nous.    On  a  imaginé  que  la  nature  agit 
toujours  par  le  chemin  le  plus  court,  qu'elle  emploie 
le  moins  de  force  et  la  plus  grande  économie  pos- 
sible •  niais  que   répondroient  les  partisans  de  cette 
opinion  ,  à  ceux  qui  leur  feroieiit  voir  que  nos  bras 
exercent  une  force  de  près  de  cinquante  livres  pour 
lever  un  poi  Is  d'une  seule   livre;    que   le  cœur  eu 
exerce  une  immense   pour  exprimer  une  goutte  de 
smg;  qu'une  carpe  fait    des   milliers   d'œufs  pour 
produire  une   ou  deux   carpes  5   qu'un  chêne  donne 
un  nombre  innombrable  de  glands,  qui  souvent  ne 
font  pas  naître  un  seul  chêne  ?  Je  crois  toujours  , 
comme  je  vous  le  mandois  il  y  a  long-temps ,  qu'il 
y  a  plus  de  profusion  que  d'économie  dans  la  nature. 
{Tom.  JF,pag,A,Gà.) 

Note     B. 

Comme  la  philosophie  du  jour  loue  précisément 

Dd.. 


4ao  NOTES 

le  poljtliéisme  d'avoir  fait  cette  séparation  ,  tt 
blâme  le  christianisme  d'avoir  uni  les  forces  morales 
aux  forces  religieuses,  je  ne  crovois  pas  que  celle 
proposition  pût  être  attaquée.  Cependant  un  homme 
de  beaucoup  d'esprit  et  do  goût ,  et  à  qui  l'on  doit 
toute  déférence  ,  a  paru  douter  de  l'assertion.  Il  m'a 
objecté  la  personnification  des  êtres  moraux,  comme 
la  sagesse  dans  Minerve  ,  etc. 

Il  me  semble  y  sauf  erreur  ,  que  les  personnifica- 
tions ne  prouvent  pas  que  la  morale  fût  unie  à  la 
religion  dans  le  poljlbéiouie.  Sans  doute  en  adorant 
lou  les  vices  divinisés  ,  on  adoroil  aussi  les  vertus^ 
mais  le  prêtre  enseignoit  -  il  la  morale  dans  les 
temples  et  chez  les  pauvres  ?  Son  ministère  consis- 
toit-il  à  consoler  les  malheureux  par  l'espoir  d'une 
autre  vie  ,  à  inviter  le  pauvre  à  la  vertu  ,  le  riche 
à  la  charité  ?  Que  s'il  y  avoit  quelque  morale  atta- 
chée au  culte  de  la  déesse  âe  lu  Justice  ,  de  la  Sa- 
gesse ,  celte  morale  n'étoit-elle  pas  presqu'absolu- 
ment  détruite  ,  et  sur-tout  pour  le  peuple  ,  par  le 
culte  des  plus  infâmes  divinités  ?  Tout  ce  qu'on 
pourroit  dire ,  c'est  qu'il  y  avoit  quelques  sentences 
gravées  sur  le  frontispice  et  sur  les  murs  des  tem- 
ples,  et  qu'en  général  le  prêtre  et  le  législateur, 
recommandoient  au  peuple  la  crainte  des  dieux. 
Mais  cela  ne  suffit  pas  pour  prouver  que  la  profes- 
iion  de  la  morale  fut  essentiellement  liée  au  polj-^ 


ET   ÉCLAIRCISSEMENS.    421 

tliéisme  ,  quand  tout  démontre  au  contraire  cpi'elle 
en  ctoit  séparée. 

Les   moralités    ([u'on  trouve   dans   Homère  sont 
presque  toujours  indépend;mtes  ds  l'action  céleste  5 
c'est  une    simple   réflexion  que   le  poëte    fait   sur 
l'événement  qu'il   raconte  ,   ou  la  catastrophe  qu'il 
décrit.  S'il   personnifie  les   remords  ,    la  colère  di- 
vine, etc.,  s'il  peint  le  coupable  au  Tartare     et  le 
juste   aux.  Champs-Elysées ,    ce  sont  sans  doute   de 
belles  fictions,  mais  qui  ne  constituent  pas  un  code 
moral  attaché   au   polythéisme ,    comme   l'évangile 
l'est  à  la  religion  chrétienne.  Otez  l'évangile  à  J.  C.  , 
et  le  christianisme  n'existe  plus  5  enlevez  aux.  an- 
ciens l'allégorie  de  Minerve  ,   de  Thémis  ,  de   Né- 
xnésis  ,  et  le  polythéisme  existe  encore.  Il  est  certain 
d'ailleurs  qu'un  culte  qui  n'admet  qu'un  seul  Dieu, 
doit  s'unir  étroitement  à  la  morale,  parce  qu'il  est 
uni  à  la  vérité  j  tandis  qu'un  culte  qui  reconnoît  la 
pluralité  des  Dieux  ,  s'écarte  nécessairement  de  la 
morale  ,.en  se  rapprochant  de  l'erreur. 

Quant  à  ceux  qui  font  un  crime  au  christianisme 
d.' avoir  ajouté  la  force  morale  à  la  force  religieuse, 
ils  trouveront  ma  réponse  dans  le  deruisr  chaDÎtre 
de  cet  ouvrage  ,  où  je  montre  (in  au  defuiil  de  l'es- 
clavage antique^  les  peuples  modernes  doivent  avoir 
Ujn  frein  puissant  dans  leur  religion. 


422  NOTES 

Note    C. 

Voici  quclijues  fragmens  que  îious  avons  retentis 
<le  mémoire  ,  et  qui  semblent  être  échappés  à  un 
poète  grec  ,  tant  ils  sont  pleins  du  goût  de  l'anti- 
quité. 

Accours ,  jeune  Cliromis,  je  t'aime  et  je  suis  belle, 

Blanche  comme  Diane,  et  légère  comme  elle, 

Comme  elle,   granile  et  ficre;  et  les  bergers,  le  soir , 

Lorsque,  les  yeux  baissés,  je  passe  sans  les  voir, 

Doutent  si  je  ne  suis  qu'une  simple  mortelle, 

Et ,    me  suivant  des  yeux ,    disent  :  comme  elle  est  belle  l 

Néère  ,  ne  vas  point  te  confier  aux  flots , 

De  peur  tl'étre  déesse;  etTjue  les  matelots 

N'invoquent,    au  milieu  de  la  tourmente  amère, 

JjSl  blanche  Galathée  et  la  blanche  Néère. 

Une  autre  idjlle  ,  intitulée  le  Malade  ,  trop 
longue  pour  être  citée,  est  pleine  des  beautés  les  plus 
touchantes.  Le  fragment  qui  suit  est  d^m  genre 
différent  :  par  la  mélancolie  dont  il  est  empreint, on 
diroit  qu'André  Chénier,  en  le  composant,  avoit  uu 
pressentiment  de  sa  destinée. 

Souvent  las  d'être  esclave  et  tle  boire  la  lie 

De  ce  calice  amer  que  l'on  nomme  la  vie  ; 

Las  du  mépris  des  sots  qui  suit  la  pauvreté, 

Je  regarde  la  tombe  ,  asyle  souhaité  ; 

3c  souris  à  la  mort  volontaire  et  procliaine  : 

3e  me  prie,  en  pleurant,  d'oser  rompre  ma  chaînev 


ET   ECLAIRCISSEMENS.  42a 

Et  puis  mon  cœur  s'écoute  et  s'ouvre  à  la  foiblcsse  , 
Mesparens,  mes  amis,   l'avenir,   ma  jeunesse  , 
Mes  écrits  imparfaits,  car  à  ses  propres  yeux 
L'homme  sait  se  cacher  d'un  Toile  spécieux. 
A  quelque  noir  destin  qu'elle  soit  asservie. 
D'une  étreinte  invincible  il  embrasse  la  vie  : 
11  va  chercher  bien  loin,  plutôt  que  de  mourir, 
Quelque  prétexte  ami  pour  vivre  et  pour  soutïiir. 
31  a  soufl'ert,  il  souffre  :  aveugle  d'espérance. 
Il  se  traîne  au  tombeau  de  souffrance  en  souffrance; 
Et  la  mort,  de  nos  ma«x  le  remède  si  doux, 
Lui  semble  un  nouveau  mal ,  le  plus  cruel  de  tous. 

Les  écrits  de  ce  jeune  liomine ,  ses  connoissances 
variées  ,  son  courage  ,  sa  noble  proposition  à  M.  de 
Malbherbes  ,  ses  malheurs  et  sa  mort  ,  tout  sert  à 
répandre  le  plus  vif  intérêt  sur  sa  mémoire.  Il  est 
remarquable  que  la  France  a  perdu  ,  sur  la  fin  du 
dernier  siècle,  trois  beaux,  talens  à  leur  aurore: 
Mallilâtre  ,  Gilbert  et  André  Chénier  5  les  deux 
pieniicrs  sont  morts  de  misère ,  le  troisième  a  péri 
sur  l'échafaud. 

N    O    T    E      b. 

INous  ne  voulons  qu'éclaircir  ce  mot  descriptif , 
aîin  qu'on  ne  l'interprète  pas  dans  un  sens  différent 
que  celui  que  nous  lui  donnons.  Quelques  personnes 
ont  été  choquées  de  notre  assertion  ,  faute  d'avoir 
bien  compris  ce  que  nous  voulions  dire.   Certaine- 


4H  NOTES 

ment  lespoëtcs  de  i'aiitiquitc  ont  des  luorceaiux  des-, 
çriptifs j   il  seroit  absurde  de  Je  nier,   sur-tout  si 
l'on  donne  la   plus  grande  extension  à  l'expression  , 
et  qu'on  entende  par  là  des  descriptions  de  vêtemens  ^ 
de  repas  ,  d'armées,  de  cérémonies  ,  etc.  etc.  5  mais 
ce  genre  de  description  est  totalement  différent  du 
nôtre*  en  général ,  les  anciens  ont  peint  les  mœurs  , 
îious  peignons  les  choses;  Virgile  décrit  la  maison 
rustique^  Théocrite   les    bergers,   et  Thomson  les 
hais  et  les  déserts.  Quand  les  Grecs  et  les  Latins  ont 
dit  quelques  mots  d'un  paysage  ,  ce  n'a  jamais   été 
<rue  pour  y  placer  des  personnages  et  faire  rapide- 
ment un  fond  de  tableau  j  mais  ils  n'ont  jamais  re- 
présenté nuement  ,    comme  nous  ,    les   fleuves  ,  les 
montagnes  et  les  forêts  j   c'est  tout  ce  que  nous  pré- 
tendons  dire  ici.  Peut-être   objectera-t-on  que  les 
anciens  avoient  raison  de  regarder  la  poésie  descrip- 
tive comme  l'objet  accessoire  ^  et  non  comme  l'objet 
principal  du  tableau  5  je  le   pense  aussi  ,  et  l'on  a 
fait  de  nos  jours  un  étrange  abus  du  genre  descrip- 
tif 5   mais  il  n'en   est  pas  moins  vrai  que  c'est  un 
moyen  de  plus  entre  nos  mains  ,  et  qu'il  a  étendu  la 
sphère  des  images  poétiques  ,  sans  nous  priver  de  la 
peinture  des  mœurs  et   des  passions  ,    telle  qu'eiîç 
^xistoit  pour  les  anciens. 


ET    ÊCLAIRCISSEMENS.     /pS 

Note   K . 

Poésies    sanscrites.     Sacontala. 

Ecoutez  ,  ô  vous  arbi'es  de  cette  foret  sacrée  ^ 
i'Coutez  ,  et  pleurez  le  départ  de  Sacontala  pour  le 
palais  de  l'époux.  Sacontala  î  celle  qui  ne  buvoit 
point  l'onde  pure  avant  d'avoir  arrosé  vos  tiges  ; 
celle  qui,  par  tendresse  pour  vous,  ne  détacha  jamais 
une  seule  feuille  de  votre  aimable  verdure ,  quoique 
ses  beaux  cheveux  en  demandassent  une  guirlande  ; 
celle  qui  mettoit  le  plus  grand  de  tous  ses  plaisirs 
dans  cette  saison  qui  entremêle  de  fleurs  vos  flexibles 
rameaux. 

Chœur  des  Nymphes  des  bois. 

Puissent  toutes  les  prospérités  accompagner  ses 
pas  !  puissent  les  brises  légères  disperser ,  pour  ses 
délices ,  la  poussière  odorante  des  fleurs  !  puissent 
les  lacs  d'une  eau  claire  et  verdoyante  sous  les  feuilles 
du  lotos  ,  la  rafraîchir  dans  sa  marche  !  puissent  de 
doux  ombrages  la  défendre  des  rayons  brùlans  du 
soleil  !  {^Robertsoii's  indie.) 

Poésie     E  jl  s  e. 
Chant    des    Bar  d  e  s;  F/r^^  i?ar<i. 
jSfight  is  dull  and  dark^  thc  clouds  rest  on  the 


426-  NOTES 

hills  no  star  -with  green  trembling  beam  :  no  iiiocn 
elooks  from  the  skj.  I  bar  tbo  blast  in  tlie  wooci  ; 
but  I  hear  it  distant  far.  ïhe  strcam  of  the  A'alley 
iiîurniurs  ;  but  its  murniur  is  sulleii  and  sad.  From 
the  tree  at  the  grave  of  the  dead  ,  the  long-howling 
owl  is  heard.  I  see  a  dim  form  on  the  plain  !  It  is  a 
ghost  !  It  fades,  it  Aies.  S oiiic  funeral  shall  pass  this 
way.  The  meteor  marks  ihc  path. 

The  distant  dog  is  hovrling  from  the  but  of  the 
hill,  thestag  lies  on  the  mountain  moss:  the  hiud  isat 
bis  side.  She  bears  the  "wind  in  bis  branchv  borns* 

«y 

She  starts  ,    but  lies  again. 

The  roe  is  in  the  clift  of  the  rock.  The  beath- 
cock's  head  is  benealb  bis  wing.  No  beast  ,  no  bird 
is  abroad,  but  the  owl  and  the  bowling  fox.  She 
ou  a  lea  iless  tree  :  he  in  a  cloud  on  the  bill. 

Dark ,  panling,  trembling,  sad,  the  travel- 
1er  bas  lost  bis  way.  Trough  slirubs ,  trough 
thorns  ,  begoes,  along  the  gurgling  rill  be  fcars 
the  rocks  and  the  fen.  He  fears  the  ghost  of  night. 
The  old  tree  groans  to  the  blast.  Tbe  falling 
branch  resounds.  The  w^ind  drives  tbe  withered 
burs  ,  clung  together ,  along  the  grass.  It  is  tbe 
ight  tread  of  a  ghost!  he  trembles  amidst  the  night. 

Dark  ,  dusky  ,  howling  is  night  ;  Cloudy  , 
Windy  and  full  of  ghosts  !  the  dead  are  abroad  !  my 
friends,  recive  me  from  the  night.  (  Ossiaii.  ) 


ET   ECLAIRCISSEMENS.   /^ij 

Note    E  . 
Imitation    de    Voltaire. 

n  Toi  sur  qui  mon  tyran  prodigue  ses  bienfaits, 

Soleil  !  astre  ile  feu,  jour  heureux  que  je  hais, 

Jour  qui  fais  mon  supplice ,   et  dont  mes  yeux  s'étonnent  ; 

Toi  qui  semblés  le  dieu  des  cieux  qui  t'environnent } 

Devant  qui  tout  éclat  disparoît  et  s'enfuit , 

Qui  fait  pâlir  le  front  des  astres  de  la  nuit. 

Image  du  Très- Haut  qui  régla  ta  carrière  , 

Hélas  !  j'eusse  autrefois  éclipsé  ta  lumière  î 

Sur  la  voûte  des  cieux  élevé  plus  que  toi. 

Le  trône  oii  tu  t'assieds  s'abaissoit  devant  moî  ; 
Je  suis  tombé  ,  l'orgueil  m'a  plongé  dans  l'abyme. 
Hélas  !  je  fus  ingrat,  c'est-là  mon  plus  grand  crime. 
J'osai  me  révolter  contre  mon  Créateur  : 
C'est  peu  de  me  créer,   il  fut  mon   bienfaiteur. 
Il  m'aimait;   j'ai  forcé  sa  justice  éternelle 
D'appesantir  son  bras  sur  ma  tête  rebelle  : 

Jel'ai  rendu  barbare  en  sa  sévérité  ; 

Il  punit  à  jamais,  et  je  l'ai  mérité. 

Mais  si  le  repentir  pouvoit  obtenir  grâce  !  .  . . 

Non  ,  rien  ne  fléchira  ma  haine  et  mon  audace  ; 

Non,  je  déteste  un  maître,   sans  doute  il  vaut  mieux 

Hégner  dans  les  enfers  qu'obéir  dans  les  cieux.  " 

Note   G  . 

Le  Dante  a  répandu  quelques  beaux  traits  dans 
son  Purgatoire  5  mais  son  imagination  si  féconde 
dans  les  tourmens   de  l'Enfer  ,  n'a  plus  la  même 


/pS  NOTES 

abondance  quand  il  faut  peindre  des  peines  mêlées 
de  quelques  joies.  Cependant  cette  aurore  qu'il 
trouve  au  sortir  du  Tartare  ,  cette  lumière  qu'il 
voit  passer  rapidement  sur  la  mer  ,  ont  du  vague 
et  de  la  fraîcheur. 

Dolce  color  d'oriental  zafiro 

Clie  s'accoglieva  nel  sereno  aspetto 

De  l'acr  pure  infin'  al  primo  gero. 

A  gli  occhi  miel  ricominciô  diletto 
Tosto  che  di  uscir  faor  de  l'aura  morta; 
Che  m'iiavea  coHtristati  gli  occhi  e'I  petto. 

Lo  bel  pianeta,  ch'al  atnar  conforte , 

Faceva  tutto  rider  l'oriente 

Velando  i  pesci,  ch'erano  in  sua  scorta. 

Mi  vols'a  man  destra  ;    et  posi  mente 
A  l'altro  polo.;   et  vi.li  quattro  stelle 
Non  viste  maifuorch'a  la  prima  gente. 

Goder  pareva'lciel  dilor  iîammelle, 

O  settentrional  vedovo  sito  , 

Pûi  clie  prirato  se  di  mirar  quelle. 

Com'i  da  loro  sguardo  fui  partito 
Un  poco  me  volgendo  a  l'altro,  polo 
Là ,  onde'l  carro  gia  era  sparito. 

Vidi  presso  di  me  un  veglio  solo 
Degno  di  tanta  reverentia  in  vista  ; 
Clie  piu  non  dee  a  prade  akun  figliuoîo,. 


ET    ECLAIRCISSEMENS.     419 

Lunga  le  Ijaiba,  et  di  pel  bianco  mista 
PortaTa  a  siioi  capelisimjgliante; 
De'  quai  cadeva  al  petto  tloppia  lista. 
Li  Raggi  lie  le  quattre  luci  santé 
Fregiavan  si  la  sua  faccia  di  lume  ; 
Ch'io'l  vedea  come'l  sol  fosse  davante. 


Venimmo  poi  in  sublito  diserto  : 
Clie  mai  non  vide  navicar  su  acque 
Huom  ,  che  di  ritornav  sie  poscia  esperto. 


Gia  era'  sole  a  l'orizonte  giunto. 
Il  eu'  meridian  cercliio  covercliia 
Gierusalem  col  su'  piu  alto  punto  ; 

Et  la  no!te  ,  cli'  opposit'  e  lui  cercliia  , 
Uscia  di  Gange  fuor  con  le  biluance  , 
Che  le  caggion  di  man  ,  quando  soverchia; 

Si  cho  le  bianc';c  et  le  vermiglie  guance 
Là ,  dov't  era ,  de  la  hell'  aurora 
Per  troppa  etate  divenivan  lanceJ 

Noi  eravam  lungli'  esso'l  mare  ancora, 
Corne  gente,  cli'  aspcttasu  carrino; 
Clie  va  col  cuor,  et  col  corpo  dimora  ; 


43o  NOTES 

Et  ecco ,  quai  sul  presso  ciel  mattino 
Per  li  grossi  vapor  morte  rosseggia 
Giii  nel  ponente  sovra'l  suol  marino  : 

Cotai  m' apparue,  sancor  lo  veggia, 

Un  lume  per  lo  mar  venir  si  ratto, 

Ch'  el  rauover  su  nessuiu  volar  parreggia  ; 

Del  quai  com'i  un  poco  hebbi  ritratlo 
Li'occhio,  per  dimandar  lo  Duca  niio , 
Rivldl'l  pîu  lucente  et  mag-^ior  fatto. 

Purgatorio  di  Danto  ,  canto  I  et  II. 
N   O    T   E     II 

On  sera  bien  aise  de  trouver  ici  le  beau  morceau  Je 
Bossuét  sur  saint  Paul....  «  A^n  que  vous  compre- 
niez quel  est  donc  ce  prédicateur ,  destiné  par  la  Pro- 
vidence pour  confondre  la  sagesse  humaine  ,  écoutez 
la  description  que  j'en  ai  tirée  de  lui-même  dans  la 
première  aux  Corinthiens.  » 

«Trois  choses  contribuent  ordinairement  â  rendre 
un  orateur  agréable  et  efficace  5  la  personne  de  celui 
qui  parle,  la  beauté  des  choses  qu'il  traite,  la  ma- 
nière ingénieuse  dont  il  les  explique  :  et  la  raison  en 
est  évidente;  car  l'estime  de  l'orateur  prépare  une 
attention  favorable ,  les  belles  choses  nourrissent 
l'esprit,  et  l'adresse  de  les  expliquer  d'une  manière 
qui  plaise,  les  fait  doucement  entrer  dans  le  cœur  ; 


ET    ECLAIRCISSEMENS.      43i 

îiiais  (le  la  manière  que  se  représente  le  prédicateur 
dont  je  parle,  il  est  bien  aisé  tle  juger  qu'il  u'a  aucun 
de  CCS  avantages.  » 

o 

«  Et  premièrement,  chrétiens ,  si  vous  regardez  son 
extérieur,  il  avoue  lui-même  que  sa  mine  n'est  point 
relevée  (l)  :  Prœsentia  corporis  injïnna;  et  si  vous 
considérez  sa  condition,  il  est  méprisable,  et  réduit 
à  gagner  sa  vie  par  l'exercice  d'un  art  mécanique. 
De- là  vient  qu'il  dit  aux  Corinthiens  :  «  J'ai  été  au 
milieu  de  vous  avec  beaucoup  de  crainte  et  d'infir- 
mité (2)  )) ,  d'où  il  est  aisé  de  comprendre  combien 
sa  personne  étoit  méprisable.  Chrétiens,  quel  pré- 
dicateur pour  convertir  tant  de  nations  !  » 

«  Mais  peut-être  que  sa  doctrine  sera  si  plausible 
et  si  belle  qu'elle  donnera  du  crédit  à  cet  homme  si 
méprisé.  Non,  il  n'en  est  pas  de  la  sorte  ;  «Il  ne 
M  sait  ,  dit  -  il ,  autre  chose  que  son  maître  cruci- 
fié (3)  »  :  IVon  jiidicavi  me  scire  aliquid  inter  7-'OS  , 
nisi  Jesuin-Christuiii ,  et  hune  crucijixiun  ,  c'est-à- 
dire,  qu'il  ne  sait  rien  que  ce  qui  choque  ,  que  ce 
qui  scandalise,  que  ce  qui  paroit  folie  et  extrava- 
gance. Comment  dont  peut- il  espérer  que  ses  audi- 
teurs soient   persuadés?   Mais  ,  grand  Paul  !  si   la 


(i)  11  Cor.  X,  10. 

(2)  Et  «go  in  infirmitatc  ,  et  tinuire  et  tremorc  multo  fui 
apud  vos.  1  Cor.  2,  3. 
(3.1bicl.  2. 


43>2  NOTES. 

doctrine  que  vous  annoncez  est  si  étrange  et  si  diiu'- 
cile  ,  cherchez  du  moins  des  termes  polis,  couvre^ 
des  fleurs  de  la  rhétorique  cette  face  hideuse  de  votre 
Evangile,  et  adoucissez  son  austérité  par  les  charmes 
de  votre  éloquence.  A  Dieu  ne  plaise  ,  répond  ce 
grand  homme,  que  je  mcle  la  sagesse  humaine  à  la 
sagesse  du  Fils  de  Dieu  ;  c'est  la  volonté  de  mou 
maître,  que  mes  paroles  ne  soient  pas  moins  rudes, 
que  ma  doctrine  paroît  incroyable  ;  (  i  )  Non  in. 
pcrsuasibilihus  humanae  sapientiae  verbis...  Saint 
Paul  rejette  tous  les  artifices  de  la  rhétorique.  Son 
discours  ,  bien  loin  de  couler  avec  cette  douceur 
agréable ,  avec  cette  égalité  tempérée  que  nous  ad- 
mirons dans  les  orateurs,  paroît  inégal  et  sans  suite 
à  ceux  qui  ne  Font  pas  assez  pénétré;  et  les  délicats 
de  la  terre  ,  qui  ont ,  disent-ils  ,  les  oreilles  fines  , 
sont  offensés  de  la  dureté  de  son  style  irrégulier* 
Mais,  mes  frères,  n'en  rougissons  pas.  Le  discours 
de  l'Apôtre  est  simple  ,  mais  ses  pensées  sont  toutes 
divines.  S'il  ignore  la  rhétorique  ,  s'il  méprise  la 
philosophie ,  Jésus-Christ  lui  tient  lieu  de  tout  ;  et 
son  nom  qu'il  a  toujours  à  la  bouche  ,  ses  mystère? 
qu'il  traite  si  divinement  ,  rendront  sa  simplicité 
toute-puissante.  Il  ira  ,  cet  ignorant  dans  l'art  do 
bien  dire ,  avec  cette  locution  rude ,  avec  cette  phrase 
qui  sent  l'étranger  ,  il  ira  en  cette  Grèce  polie  ^  I3 

(1)  I  Cûi.  4. 


ET    ECLAIRCISSEMENS.     43!^ 

ïtière  des  philosophes  et  des  onileurs  :  et  malgré  la 
résistance  du  monde  ,  il  y  établira  plus  d'églises  , 
que  Platon  n'y  a  gagné  de  disciples  par  cette  élo- 
quence qu'on  a  crue  divine.  Il  prêchera  Jésus  dans 
Athènes ,  et  le  plus  savant  do  ses  sénateurs  passera 
de  l'aréopage  en  l'école  de  ce  barbare.  Il  poussera 
encore  plus  loin  ses  conquêtes  5  il  abattra  aux  pieds 
du  Sauveur  la  majesté  des  faisceaux  romains  en  la 
personne  d'un  proconsul  ,  et  il  fera  trembler  dans 
leurs  tribunaux  les  jnges  devant  lesquels  on  le  cite- 
Rome  même  entendra  sa  voix  ;  et  un  jour  cette  ville 
maîtresse  se  tiendra  bien  plus  honorée  d'une  lettre 
du  style  de  Paul,  adressée  à  ses  citoyens,  que  de  tant 
de  fameuses  harangues  qu'elle  a  entendues  de  son 
Cicéron. n 

«  Et  d'où  vient  cela  ,  chrétiens  ?  C'est  que  Paul  a 
des  moyens  pour  persuader ,  que  la  Grèce  n'enseigne 
pas ,  et  que  Plouîc  n'a  pas  appris.  Une  puissance  sur- 
naturelle, qui  se  plaît  de  relever  ce  que  les  superbes 
méprisent  ,  s'est  répandue   et  mêlée  dans  l'auguste 
simplicité  de  ses  paroles.  De-là  vient  que  nous  admi- 
rons dans  ses  admirables  épîtres  une  certaine   vertu 
plus  qu'humaine,  qui  persuade  contre  les  règles,  ou 
plutôt  qui  ne  persuade  pas  tant ,  qu'elle  captive  les 
entendemens  5  qui  ne  flatte  pas  les  oreilles,  mais  qui 
porte  ses  coups  droit  au  cœur.  De  même  qu'on  voit 
un  grand  fleuve  qui  retient  encore,  coulant  dans  la 
plaine,  cette  force  violente  et  impétueuse  qu'il  avoit 
2.  Ec 


4H  NOTES 

acf[i)iscaux  monlagnes  d'où  il  tireson  origine*  aînss 
cette  vertu  céleste  ,  qui  est  contenue  dans  les  écrits 
de  saint  Paul,  même  dans  cette  simplicité  de  stjle  ' 
conserve  toute  la  vigueur  ([u'ellc  apporte  du  ciel  , 
d'où  elle  descend.» 

«  C'est  par  cette  vertu  divine  que  la  simplicité  de 
l'Apôtre  a  assujetti  toutes  choses.  Elle  a  renversé  les 
idoles  ,  établi  la  croix  de  Jésus,  persuadé  à  un  million 
d'hommes  de  mourir  pour  en  défendre  la  gloire  : 
enfin  ,  dans  ses  admirables  épîtres  elle  a  e:spliqué  de 
si  grands  secrets  ,  qu'on  a  vu  les  plus  sublimes  esprits  , 
après  s'être  exercés  long-temps  dans  les  plus  hautes 
spéculations  où  pou  voit  aller  la  philosophie  ,  des- 
cendre de  cette  vaine  hauteur  où  ils  se  croyoient 
élevés,  pour  apprendre  à  bégayer  humblement  dans 
l'école  de  Jésus- Christ ,  sous  la  discipline  de  Paul... 


Fin  des  Notes  du  second  Volume. 


TABLE 


DES      CHAPITRES 

CONTENUS  DANS  CE  VOLUME. 

SECONDE    P  A  Pl  T  I  E. 

POÉTIQUE    DU    CHRISTIANISME. 


LIVRE    PREMIER. 

TUE    GÉNÉRALE   DES    ÉPOPÉES    CHRETIENNES» 


V>HAPITRE  PREMIER.  Que  la  poétk|ue  du  Chris- 
tianisme se  divise  en  trois  branches  j  poésie  y 
beaux-arts ,  littérature  :  que  les  six  livres  de  cette 
seconde  partie  traitent  spécialment  de  la  poésie. 

Page  1 

Chapitre  II.  Vue  générale  des  poëmesoù  le  merveil- 
leux du  christianisme  remplace  la  mythologie. 
L'Enfer  du  Dante  ^  la  Jérusalem  délivrée.  5 

Chapitre  IIL  Paradis  perdu.  ii 

Chapitre  IV.  De  quelques  poëmes  francois  e5 
étrangers.  37 

Chapitre  V.  La  Henriade,  35 


435  TABLE 

LIVRE    SECOND. 

POÉSIE  DANS  SES  RAPPORTS  AYEC  XES  HOMMES, 
CARACTÈRE. 

Chapitre  premier.  Caractères  naturels.  4/ 

Chapitre  II.  Suite  des  l'pous.  Ulysse  et  Pénélope. 

5i 
Chapitre  III.  Suite  des  Epoux.  Adam  et  Eve.  5c) 
Chapitre  IV.  Le  Père.  Priani.  ya 

Chapitre  V.  Suite  du  Père.  Lusignan.  78 

Chapitre  VI.  La  Mère.  Audromaque .  81 

Chapitre  VII.  Le  Fils.  Gusman.  88 

Chapitre  VIII.  La  Fille  Iplngénie  et  Zaïre.  93 

Chapitre  IX.  Caractères  sociaux.  Le  Prêtre.  101 
Chapitre  X.    Suite   du  Prêtre.  La  Sibylle.   Joad. 

Parallèle  de  Virgile  et;  de  Racine.  104 

Chapitre    XI.    Le  Guerrier.    Définition  du   beau 

idéal.  1 1 4 

Chapitre  XII.  Suite  du  caractère  du  Guerrier.   121 

LIVRE     TROISIÈME. 

SUITE    DE    EA    POÉSIE,    DANS    SES    RAPPORTS 
AVEC    LES    HOMMES.    PRISSIONS. 

Chapitre  preiviier.  Que  le  Christianisme  a  change 
les  rapports  des  passions  ,  en  changeant  les  bases 
du  vice  et  de  la  vertu,  1.2^, 


DES    CHAPITRES.    43; 

Chapitre  II.  Amour  passionné.  Didon.  i36 

Chapitre  III.  Suite  du  précédent.  La  Phèdre  de 
Racine.  i43 

Chapitre  IV.  Suite  des  précédens.  Julie  d'Etange. 
Clémentine.  i47 

Chapitre  V.  Suite  des  précédens.  Héloïse  et  Abei- 
lard.  iSz 

Chapitre  VI.  Amour  champêtre.  Le  Cyclope  et 
Galathée.  161 

Chapitre  VII.  Suite  du  précédent.  Paul  et  Vir- 
ginie. 167 

Chapitre  VIII.  La  religion  chrétienne  considérée 
elle-même  comme  passion.  174 

Chapitre  IX.  Du  vague  des  Passions,  188 

LIVRE    QUATRIÈME. 

SUITE  DE  LA  POÉSIE  DANS  SES  RAPPORTS  AVEC 

LES  hom:mes.  suite  des  passions. 
René.  194 

LIVRE    CINQUIÈME- 

DU  MERVEILLEUX  j  OU  DE  LA  POÉSIE  DANS  SES 
RAPPORTS  AVEC  LES  ETRES  SURNATURELS. 

Chapitre  premier.  Que  la  Mythologie  rapetissoit 
la  nature  5  que  les  anciens  n'avoient  point  de 
poésie  proprement  dite  descriptive,  261 


438  TABLE 

Chapitre  II.  De  l'allégorie.  271: 

Chapitre  III.    Partie  historique  de  la   Poésie  des- 
criptive chez  les  Modernes.  3y6 
Chapitre   IV.  Si  les  Divinités   du   paganisme   ont 
poétiqueinent  la  supériorité  sur  les  Divinités  chré- 
tiennes.                                                                     284 
Chapitre  V.  Caractère  du  vrai  Dieu.                    391 
Chapitre  VI.  Des  Esprits  de  Ténèbres.  296 
Chapitre  VII.  Des  Saints.                                      3oo 
Chapitre  VIII.  Des  Anges.                                   "boj 
Chapitre  IX.  Application  des  principes  établis  dans 
les  chapitres précédens.  Caractère  de  Satan.     3io 
Chapitre  X.  Machines  poétiques.Vénus  dans  les  bois 
de  Carthage,  Raphaël  au  berceau  d'Eden  ,  etc.  "bij 
Chapitre  XI.  Suite  des  Machines  poétiques.  Songe 
d'Enée.  Songe  d'Ata,lic,  323 
Chapitre     XII.    Suite     des    Machines    poétiques,' 
Voyage  des  Dieux  homériques.    Satan  allant  à  la 
découverte  de  la  Création.                                       o3o 
Chapitre  XIII.  L'Enfer  chrétien.                          335 
Chapitre  XIV.  Parallèle  de  l'Enfer  et  du  Tartare. 
Entrée  de  l'Averne.    Porte  de  l'Enfer  du  Dante. 
Didon.  Françoise  d'Arimino.  Tourmens  des  cou- 
pables.                                                                  338 
Chapitre  XV.  Du  Purgatoire.                                34/ 
Chapitre  XVI.  Le  Paradis.                                    35t 


DES    C  H  A  P  I  T  R  E  S.  439 


LIVRE    SIXIÈME. 


I.A       BIBLE       ET       HOMERE. 

Ckapitue  premier.  De  l'Ecriture  et  de  son  excel- 
lence. 359 

Chapitre  II.  Qu'il  y  a  trois  styles  principaux  dans 
l'Ecriture.  363 

Chapitre  III.  Parallèle  de  la  Bible  et  d'Homère. 
Termes  de  comparaison.  373 

Chapitre  IV.  Suite  du  parallèle  de  la  Bible  et  d'Ho- 
mère. Exemples.  386 

rSoTEs  et  Eclaircissemens.  4^^ 


Fin  de  la  Table  du  second  Volume. 


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